‹ Œuvres choisies du Chanoine Christophe SchmidChapitre 87 sur 107 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Dénûment et hospitalité.

C'était la veille de la sainte fête de Noël , vers le déclin du jour ; Antoine , charmant petit garçon de huit à dix ans, cheminait encore à cette heure avancée à travers la campagne couverte de neige. Le pauvre enfant avait bien froid; sa jolie chevelure blonde était glacée par le givre ; ses joues , frappées par le vent du nord, étaient d'un rouge violet. Il était vêtu à la manière des enfants de troupe , d'une veste et d'un pantalon à la hussarde : et sa tête n'était défendue que par un léger chapeau de paille qui Tavait garanti contre les chaleurs de l'été. Il s'appuyait sur un bâton pour faciliter sa marche; il avait attaché sur son dos le petit paquet contenant quelques effets , et qui étaient tout ce qu'il possédait au monde. Cependant le jeune pèlerin paraissait content et de bonne humeur ; il promenait des regards joyeux sur le beau paysage d'hiver qui l'entourait, et se plaisait à contempler les haies et les

buissons pliant sous le blanc duyet qui les couTraii. Bientôt le soleil s'abaissa, et, au moment où il allait disparaître de l'horizon , ses derniers rayons dardaient sur la forêt voisine des feux d'un rouge sanglant , qui faisaient étinceler les branches des sapins et des chênes, comme si elles eussent été parsemées de mille diamants.

Antoine espérait atteindre avant la nuit le plus prochain village , situé au delà de la forêt ; il avançait donc avec courage, malgré l'obscurité croissante et l'épaisseur des fourrés , soutenu par l'espoir de célébrer la fête du lendemain dans ce village i dont on lui avait cité les habitants comme étant riches et hospitaliers. Mais à peine avait-il marché pendant un quart d'heure, qu'il perdit son chemin, et se trouva égaré dans l'endroit le plus sauvage de cette forêt sombre et montueuse. A chaque pas il s'enfonçait davantage dans une épaisse couche de neige , et plusieurs fois il fut sur le point de tomber dans les fossés et les ravins, qu'il n'évitait qu'avec beaucoup de peine. La nuit le surprit au milieu de cet embarras; un vent glacial s'éleva, et de gros nuages , s'amoncelant au-dessus de la forêt, cachaient les rares étoiles qui brillaient encore entre les branches entrelacées des vieux sapins; l'obscurité était devenue complète , et la neige recommençait à tomber à gros flocons.

Le pauvre enfant ne trouvait plus aucune trace de sentiers, que la neige avait entièrement cachés, et , après avoir erré longtemps au hasard , il ne savait plus de quoi côté tourner ses pas. Harassé de fatigue, transi de froid et tremblant de tous ses membres , il s'arrêta, jeta sur la neige son sac et

son b&ton , se mit à genoux après avoir découvert sa tête , et , levant ses mains tremblantes vers le ciel , il prononça la prière suivante , souvent interrompue par ses sanglots :

« 0 mon Père , qui êtes au ciel , ne me laissez pas périr de froid et de faim, seul, au milieu de la nuit, dans cette forêt sauvage. 0 vous, mon Dieu , qui voulez être le tendre père de tous les orphelins, ayez pitié d'un pauvre enfant privé de ses parents et à qui il ne reste d'autre protecteur que vous ! Vous ne me laisserez pas mourir misérablement au moment même où Ton célèbre Tanniversaire de cette nuit heureuse où Jésus- Christ, votre divin Fils, vint au monde pour sauver les hommes. Exaucezmoi pour Tamour de lui , et lorsque de toutes parts on se réjouit en souvenir de la naissance dû divin enfant , ne permettez pas que je périsse abandonné de tous dans cette forêt. »

Incapable d'en dire davantage , il se coucha sur la neige , appuyant la tête sur son sac et pleurant à chaudes larmes. Hais voilà que tout à coup , dans le lointain , des sons harmonieux se font entendre , doux comme ceux d'une harpe; un chant délicieux s'élève et vient retentir dans les rochers d'alentour.

Le pauvre enfant croit entendre le chœur des anges célébrant la gloire immortelle de Dieu ; il se lève et prête l'oreille en joignant les mains. Le vent s'était apaisé , aucun souffle n'agitait l'air, et le chant retentissait avec un charme inexprimable au milieu du profond silence de la nuit. Antoine retient son haleine pour mieux écouter, et il entend distinctement ces paroles :

Enfants d'Adam, plus de deuil ni d'alarmes; Le Fils de Dieu, touché de vos malheurs, Descend du ciel pour essuyer vos larmes Et mettre un terme à vos longues douleurs. En sa bonté prenez tous confiance , Il calmera vos maux et votre effroi ; De son amour la céleste influence Dans tous les cœurs descend avec la foi.

Les chants avaient cessé, seulement quelques doux accords de la harpe résonnaient encore comme un écho afTaibli. Antoine, vivement ému, s'écria : (( Ah ! voilà ce que durent éprouver les bergers de Bethléhem lorsque dans cette nuit sainte ils entendirent les concerts célestes. Allons , prenons courage et ayons confiance en Dieu ; sans doute il y a là , tout près de moi , des gens charitables qui s'intéresseront à moi ; s'ils ont la douce voix des anges , ils doivent avoir aussi quelque chose de leur bonté. » Ranimé par ces pensées, il ramassa son petit sac, et s'achemina courageusement vers la colline d'où semblaient venir les sons qui avaient si délicieusement pénétré son âme. A peine avait- il avancé de quelques pas à travers les buissons, qu'il aperçut une vive clarté qui disparut presque aussitôt, puis brilla de nouveau pour s'éclipser encore , et reparaître enfin plus éclatante. Antoine avançait avec joie, et il ne tarda pas à se trouver auprès d'une maison isolée au milieu de la forêt. Il s'approcha '^e la porte , et frappa à plusieurs reprises , mais en .ain. Il entendait bien les voix de plusieurs personnes qui s'entretenaient joyeusement dans une salle du rez - de - chaussée , mais personne ne venait ui ouvrir. Il poussa alors la porte , qui n'était fer-

mëe que par un loquet, pénétra dans la maison, et, après avoir quelque temps tâtonné dans l'obscurité, il trouva la porte de l'appartement, l'ouvrit doucement, et entra sans être aperçu. Le spectacle qu'il découvrit le frappa d'étonnement , et plus il le considérait , plus il sentait son cœur profondément ému ; il restait ébloui par la vive clarté que produisaient une multitude de petits cierges allumés; le pauvre enfant croyait voir le ciel ouvert devant lui.

Dans un angle de l'appartement , entre deux fenêtres , se trouvait une belle crèche représentant un charmant paysage et reproduisant en relief dans de petites proportions , mais avec beaucoup de vérité , tout l'éclat de la nature au printemps. On y voyait une montagne verdoyante, des rochers couverts de mousse, des arbres, de petites cabanes, et jusqu'à des moutons paissant auprès de leurs bergers. Au haut de la montagne était figurée une petite ville, et vers le milieu se trouvait une grotte dans laquelle la sainte Vierge , son pieux époux Joseph , et les bergers étaient représentés en adoration devant Jésus naissant. Au-dessus de la grotte planaient des groupes d'anges pleins de grftce et d'allégresse. Toute cette crèche resplendissait de l'éclat de mille petites lumières, qui, vues à une certaine distance, semblaient autant de petites étoiles; tout l'ensemble de ce tableau présentait un coup d'œil ravissant et merveilleux. 7

Les habitants de la maison étaient réunis autour*' de cette figure de Jésus dans la crèche. Le père^ était assis , tenant une harpe entre ses genoux ; à Aie de lui se tenait la mère, portant dans ses bras

la plus jeiine de ses filles; et deux çhannânts eDfants , un petit garçon et une petite fille , étaient debout entre leurs parents , regardant le beau paysage avec bonheur et attendrissement; à Texemple des bergers agenouillés devant la crèche, ces innocentes créatures élevaient leurs jeunes mains vers rimage du Sauveur. Le père se mit alors à préluder sur son instrument, son épouse continua le pieux cantique dont Antoine avait déjà entendu une partie , et les deux enfants joignirent leurs douces voix à celle de leur mère. Voici quel était ce chant religieux :

Salut, ô Christ! enfant dont la puissance Est le sujet des célestes concerts; Pour célébrer votre sainte naissance , Des sons divins font retentir les airs. Répétons-les, joignons-nous à Marie, A ses accents unissons notre voix.

Près du berceau choisi pour le Messie , Ne vois-je pas des bergers et des rois?

Grâces à toi , nous le voyons paraître , Cet heureux jour promis à nos aïeux , Qui doit en nous créer un nouvel être Et nous ouvrir un chemin vers les cieux ! Ta bouche, enfant, symbole d'innocence, Ne s'ouvre encor qu'en aimable souris , Mais tout en toi, sous cette humble apparence, Tout semble dire aux grands comme aux petits :

Ne craignez plus, par vos chants d'allégresse Fêtez ce jour où vos maux sont finis, Car le Dieu saint a tenu sa promesse.

Pour vous sauver il vous donne son Fils.

L'Agneau de Dieu , dans son amour immense , A pris sur lui vos peines , vos combats ; Il vient mourir pour votre délivrance : A tant d'amour ne répondrez-vous pas?

Privé de tout, surpris par la froidure, Un pauvre enfant frappe-t-il votre seuil ? Prenez pitié des peines qu'il endure , Auprès de vous qu'il trouve un tendre accueil. Si du Sauveur les grâces vous sont chères ; S'il a touché vos cœurs reconnaissants, A son eiemple, aimez, aimez vos frères ; C'est servir Dieu que servir ses enfants.

Cependant Antoine était resté debout et silencieux sous la porte qu'il avait ouverte ; d'une main il tenait encore le loquet, et dans l'autre il arail son bâton et son chapeau. 11 ne pouvait détacher ses regards de la brillante crèche , et il écoutait immobile le chant et la musique. Personne n'avait remarqué son arrivée; cependant, comme il n'avait pas refermé la porte , le froid pénétrait dans l'appartement, et la mère, en se retournant tout à coup vers la porte , aperçut le petit voyageur.

« Grand Dieu! s'écria-t-elle toute surprise, comment cet enfant a-t-il pu venir jusqu'ici au milieu de la nuit, et à travers la forêt? Pauvre enfant, tu t'es égaré sans doute?

— Hélas ! oui ; j'ai perdu mon chemin dans la forêt, » répondit Antoine.

Tout le monde s'était retourné vers le nouvel arrivé. Les deux enfants avaient bien pitié du pauvre petit ; mais leur timidité les empêchait de courir à lui, car ils ne le connaissaient pas. La

mère, portant toujours sa jeune fille dans ses bras, s'approcha du jeune étranger, et lui dit d'un ton affectueux : « D'où es-tu, mon petit ami? conmient te nommes-tu? et quels sont tes parents?

— 0 mon Dieu! répondit Antoine les larmes aux yeux , je n'ai plus ni parents ni patrie ; je me nomme Antoine Groner. Mon père a été tué à la guerre , et ma mère est morte l'automne dernier de chagrin et de misère. Je suis entièrement étranger à ce pays, et j'erre dans le monde comme une pauvre brebis égarée. » Il raconta ensuite dans quelle douloureuse situation il s'était trouvé au milieu de la forêt , et comment leurs chants , qu'il avait entendus, l'avaient guidé vers leur habitation, n aurait voulu ajouter encore quelques paroles ; mais la voix lui manqua , tant il souffrait du froid qu'il avait éprouvé , et qu'il ressentait encore plus péniblement en se trouvant dans un appartement échauffé. Il tremblait de tous ses membres, et ses dents claquaient violemment.

« Pauvre Antoine , s'écria la mère , tu as bien froid , tu peux à peine parler ; sans doute aussi tu as faim et tu es bien fatigué. Repose -toi, mon cher petit; dépose ta valise et approche -toi du feu. Je vais te faire chauffer un peu de soupe et ce qui reste de notre souper. »

Pendant ce temps , les deux enfants , Chrétien et Catherine , émus de pitié , débarrassèrent leur jeune hôte de son sac , de son b&ton et de son chapeau ; ensuite ils le conduisirent vers la table. La mère lui apporta de quoi calmer sa faim , et elle s'assit en face de lui , souriant de satisfaction en voyant le bon appétit du petit étranger. A la suite de ce frugal

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SÉt. II.

repas , les enfants youlurent partager avec Antoine les cadeaux qu'ils avaient reçus pour leurs étrennes de Noël : c'étaient des pommes d'un rouge éclatant, des poires jaunes comme de Tor et de superbes noix. Sur rinvitation de sa mère, la petite Louise, à peine âgée d*un an , lui offrit aussi la petite pomme que ses mains pouvaient à peine contenir.

Le souper et la douce chaleur qui régnait dans la maison eurent bientôt rendu à Antoine toute sa vivacité et sa bonne humeur naturelle.

« Mais qu'avez-vous donc là de si beau? s'écriat-il en montrant la brillante exposition qu'il n'avait pas cessé de regarder pendant son souper; c'est vraiment un printemps au milieu de l'hiver ; je n'ai jamais rien vu de si admirable ; il faut que je r^amine de plus près. » Et en disant ces mots il s'approcha de la crèche, suivi de ses deux nouveaux amis.

« N'est-ce pas que cela est bien beau? dit Catherine : mais sais-tu ce que cela représente ?

— Bien certainement que je le sais : cela représente la naissance de l'enfant Jésus. Que cet enfant est charmant et gracieux! son visage a une teinte aussi délicate que la couleur des roses et des lis. Gomme ses jolis yeux sont brillants ! comme son sourire est affable !

— Ah ! oui , reprit Catherine ; mais ce n'est pas là le véritable enfant Jésus. Jésus n'est plus un enfant, il y a longtemps qu'il est remonté aux cieux.

— Je le sais bien; me prends -tu donc pour un païen? Près de deux mille ans se sont écoulés depuis l'époque où Jésus était couché dans la crèche. On n'a arrangé tout ce beau tableau que pour nous

autres enfants , afin que nous puissions mieux nous représenter les faits qu'il rappelle. Cette ville que je vois là -haut sur la montagne figure, je crois, Bethléhem. » Catherine répondit par un signe d'assentiment. « Vois-tu bien, poursuivit Antoine, que je sais tout cela! Ah! je ne suis pas aussi ignorant que tu penses. »

Les enfants se mirent à rire, et firent remarquer à Antoine une foule de petits détails qui les intéressaient beaucoup, et dont la vue leur causait une grande joie. Tels étaient les moutons et les brebis avec leur laine blanche et crépue, les bergers jouant du chalumeau , et la petite maisonnette dans la quelle ils allaient la nuit prendre leur repos ; puis c'était la petite source sortant du rocher conmie un fil d'argent et allant après mille détours se perdre dans le lac , sur lequel nageaient deux cygnes au plumage blanc comme la neige , et au cou gracieusement recourbé, qui se miraient dans les eaui limpides. « Regarde par ici , disait l'un, cette jeune bergère qui descend la colline en portant un panier de fruits sur sa tête.

— Et par là, disait un autre , vois-tu cet homme qui conduit des mulets chargés de sacs ? »

C'est ainsi que ces aimables enfants passèrent agréablement leur soirée , se communiquant leurs remarques sur toutes les parties de la sainte image, depuis le plus petit insecte attaché au rocher jusqu'aux brillants coquiUages répandus sur les bords du lac.

« Tout cela est bien joli et bien beau, dit enfin Antoine; mais ce que j'admire le plus pour ma part, c'est la figure de l'enfant Jésus. En effet, c'est pour

Tamour de ce divin enfant dont nous voyons Timage que le bon Dieu m'a sauvé aujourd'hui même d'un péril imminent ; car, sans votre belle crèche, sans les brillantes lumières dont elle est entourée et qui ont guidé mes pas ici, je n'aurais jamais pu trouver votre maison, et je serais mort misérsJ^lement au milieu de la forêt. »

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