CHAPITRE VIII
Le retour imprévu.
On cofitinuaiti à frapper et la porte», el même à coupa redoublés. « Va oufrir, » dil Gnine^atd à son fils. Un instant après , un étranger efttra dans la chambre; c'était un beau jeune homine enteloppé dans un manteau vert; une belle casquette en fourrure couvrait sa tète, et cachait une partie de sa figure. Voilà le nouveaa forestier, se disaient avec terreur les battants de la chaumière. Cependant l'inconnu semblait lui-même effirayé de voir toutes les figures pâles et tous les yeux mouillés de larmes. 11 ôia son bonne! , et, tendaal la main au ^ieOlard , il resta uft mcMÀenl immobile devant hâ : « Eb l»en ! ait «•il enfin , vous ne me reconnaisset done plus!
--> Dieu du ciel ! c'est Antoine ! s'écria Louise.
— • Antoine! dit Catherine : est-il possiMe?
««* Allons donc, leur dit la vieille nète : à quoi pensez*vous? ce monséeur est beaucoup plus grand et plus fort que notre Antoine.
LA VEILLE DE NOËL. tl»
— Eft Yérité ! c'est lui ! s'écria Chrétien à s^n tour ; je le reconnais maintenant. Ah ! quel bonheur ! Hais , au nom du Ciel! dis*nous, mon frère , comment te trouves-tu ici , je te croyais à Rome , à plusieurs centaines de lieues de nous : comment es- tu venu nous surprendre ainsi, sans nous en avoir écrit un mot? »
Le père s'était levé de son «iége et se frottait les yeux comme s'il avait craint d'être abusé par un songe; il s'avança lentement, examina bien le beau jeune homme. Puis tout à coup il courut à lui et le serra dans ses bras , pouvant à peine proférer ces mots : « 0 mon cher Antoine ! mon fils !» Le saisissement de la joie faillit lui faire perdre connaissance.
Aussitôt la famille tout entière imita le bon vieillard ; ils s'embrassèrent longtemps et avec la plus vive effusion. Ils goûtaient tous avec ivresse le plaisir de se voir encore une fois réunis. Antoine semblait surtout au comble du bonheur, et répondait avec chaleur aux vives démonstrations de tendresse et d'amitié dont il étsdt l'objet. La jeune fenmie de son frère et leurs enfants, qu'il voyait pour la première fois , reçurent également leur part de ces témoignages d'affection. C'était une véritable fête ; tous les cœurs nageaient dans la joie , et ce bonheur inattendu avait dissipé la tristesse dans laquelle toute la famille était plongée peu d'instants auparavant, comme le lever du soleil dissipe les omtoes de la nuit.
Mais la vieille mère retrouva bientôt le sentiment de leur cruelle position^ et jugea à propos d'en faire part à son fils. « Cher Antoine, lui dit-elle, tu nous trouves sous le poids de bien cruelles infortunes.
Tu as dû apercevoir les larmes qui inondaient nos visages au moment où ton arrivée nous a si agréablement surpris ; assieds-toi , J6 vais te raconter nos malheurs.
— Je sais tout, ma bonne mère, mais séchez yos pleurs; consolez-vous tous aussi, mes chers parents, j'apporte d'excellentes nouvelles. Vos affaires sont en bon train; mon père, soyez tranquille, personne ne viendra vous troubler ici.
— Comment donc cela! explique-toi, mon fils, dit le vieillard.
— J'ai vu le prince , je lui ai fait un exposé fidèle de vôtre position et de vos malheurs; Son Altesse m'a prié de vous assurer de sa bienveillance, et de vous engager à n'avoir désormais aucune inquiétude.
— Comment! tu as vu le prince ! je n'y conçois rien. En vérité, je commence à craindre que tout ceci ne soit un rêve enchanteur qu'une cruelle réalité va dissiper tout à l'heure.
— Non, mon père, ce n'est point un rêve, c'est la pure vérité : asseyez- vous dans votre fauteuil, et vous, bonne mère , prenez cq siége-là à côté de moi, et permettez -moi de vous raconter tout cela en détail. »
En même temps il ôta son manteau et approcha quelques sièges. Les parents, ravis de joie, le mirent au milieu d'eux. Tous les autres l'entourèrent , en le regardant , pleins d'attente et d'étonnement. Alors Antoine s'exprima en ces termes :
« Vous devez vous rappeler que notre souverain actuel, n'étant encore que prince héréditaire, a fait de longs voyages pour son instruction ; l'Italie sur-
tout fut le but fayori de ses courses. Durant son séjour à Rome, il visita une exposition de tableaux nouvellement peints par de jeunes artistes. Parmi ces ouvrages il s'en trouvait un qui fixa particulièrement son attention. Il s'informa qui en était TauteurvOt apprit avec plaisir qu'il était dû à un jeune peintre de sa principauté nommé Antoine Croner. Il me fit appeler aussitôt auprès de lui, et me traita avec infiniment d'affabilité et de bienveillance. Il me demanda le prix de mon tableau , et, avec une générosité digne de son rang , il «me le paya beaucoup au-dessus de sa valeur. Depuis ce temps , je le vis souvent : quand il allait visiter les monuments de Rome et ses chefs-d'œuvre les plus renommés, il voulait que je l'accompagnasse, il m'emmenait dans sa voiture; plus d'une fois aussi il m'admit à sa table. Sur ces entrefaites mourut à Rome un haut personnage qui laissait à ses héritiers une galerie de tableaux dont plusieurs étaient d'un grand mérite. Cette galerie fut mise en vente. Son Altesse la visita avec moi , me consulta sur la valeur des tableaux dont il désirait faire l'acquisition, et me chargea de les acheter pour lui. J'étais entré en négociation pour cet objet, lorsque le prince reçut la nouvelle de la mort de son père , et fut obligé de quitter Rome pour revenir dans ses États prendre les rênes du gouvernement. En partant il me recommanda de nouveau l'acquisition des tableaux, me fixa le prix qu'il voulait y mettre, et me laissa une somme considérable.
« Je fis de mon mieux pour remplir convenablement une mission aussi honorable, et je fus assez heureux pour obtenir les tableaux à un prix bien
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inférieur à cdui que le prince avait fixé. Peu de lemps après, ayant visité tout ce que Tltalie et Rome en particulier renferme d'intéressant pour un artiste , je me décidai à retourner dans ma patrie. Ayant appris qu'un vaisseau allait sous peu mettre à la voile dans le port de m^ le plus voisin, j'emballai les tableaux avec grand sdn , et je m'embarquai av«c ma collection. Après une traversée rapide , je débarquai heureus^nent avec mon j^ cienx trésor ; je louai alors une voiture que je fis appropria au transport des tableaux, afin q«'Ms ne pussent être endommagés, et, pour plus de sûreté, je ne les perdis pas de vue, jusqu'à ce que je fusse arrivé à la résidence. Aussitôt i^Mrès mon arrivée, j'allai à la cour, et je me fis a&iKHKer. Le prince sortait de taUe , et me reçut 4ans son cabinet. •
« Soyez le bienvenu en Allemagne, mon cher Croner, me dit le prince avec affabilité en me prenant la main. Eh bien! comment cela va-t-il? et que m'apportez-vous de beau d'Italie ?
« — Les tableaux que Votre Altesse m'a chargé d'acheter.
« — Et combien en avez-vous? demanda le inrince avec vivacité...
« —Je les rapporte tous, Mcmseigaeur.
« — Gomment ! tous , s'écria-t-il avec tranq^; mais voilà qui est charmant, en vérité. »
« Aussitôt il donna l'ordre qu'on transportât les tableaux au palais , où ils furent déballés sous ses yeux. Le prince était enchioité de les trouver tous parfaitement conservés : car il n'est pas seulement grand amateur de peinture , c'est en outro tui oûb-
naissear distingué. Je lui remis en même temps les quittances; il les parcourut. « Eh mais! s^écria-t-il, le prix d'achat est de beaucoup inférieur à celui que je vous avais flié! Oh! mon cher, vous êtes un homme unique. » Je le priai ensuite de me dira k qui je devrais remettre le restant de la somme.
« Oh ! me répondit le bon prince du ton le plus affable et en riant , je crois que vous plaisantez ; il ne peut être question de cela. Je vous dois de la reconnaissance ; et si vous êtes content de moi , je le suis encore bien davantage de vous. Hais vous devez être fatigué, car à' peine arrivé vous avez déjà pris beaucoup de peine ; allez goûter quelque repos. »
« On m'avait assigné un joli logement au palais. Quand je fus retiré chez moi, je songeai à aller rendre visite au conseiller Miller, avec lequel je savais que vous étiez fort lié quand il n'était que garde général, et que je me souvenais d'avoir vu si souvent ici lorsqu'il venait vous rendre visite. Il fut surpris de me voir, et me demanda par quel hasard je me trouvais à sa résidence; je le lui appris. « Vous arrivez bien à propos , » me dit*il ; et alors ce digne homme me raconta tous les chagrins et toutes les tracasseries que vous suscitait M. de Schilt, le nouveau garde général; il me dit encore que vous aviez été obligé de venir vous-même dans la capitale , quelles mortifications vous y aviez essuyées, et enfin il ajouta que vous aviez dû quitter la ville sans avoir réussi dans vos démarches. Le récit de ces infortunes me navrait le cœur, et je voulais à l'instant même me présenter de nouveau chez le prince, pour lui dévoiler les infiftmes intrigues ourdies contre vous. Le conseiller s'y op-
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posa. « Attendez jusqu'à demain matin, dit-il; je TOUS accompagnerai chez le prince, auquel nous demanderons une audience particulière. Ce soir e veux m'occuper de préparer toutes les pièces justificatives pour faire triompher la cause de mon vieil ami Grunewald.
« Il me fut facile, le lendemain, d'obtenir une audience particulière. Dès le début je parlai au prince de vous, de votre caractère, de votre probité , de votre bienfaisance. L'attachement que je vous porte me rendit éloquent; je racontai comment j'avais été recueilli chez vous; et j'exposai tous les bienfaits dont vous m'avez comblé , sans omettre les moindres détails. Le conseiller, qui se tenait à côté de moi, me tirait de temps en temps par le pan de mon habit, et me disait à voix basse : « Au fait , au fait. » Mais le prince, qui lentendait, lui répondit en souriant : a Laissez-le faire, la reconnaissance de ce bon jeune homme pour ses parents adoptifs me fait plaisir, nous saurons bien à la fin où il en veut venir. » Avançant alors dans mon récit, j'arrivai à ce qui concerne ce misérable Schilt , et je dis sans ménagement tout ce que je savais de lui. Je dévoilai au prince les motifs pour lesquels il est si acharné à votre perte, en lui racontant comment il aurait été renfermé à la maison de force si le prince défunt n'eût été à son égard d'une excessive indulgence.
« Jeune homme, me dit alors le conseiller d'un ton sévère^ modérez -vous, vous sortez des bornes du respect que vous devez à Son Altesse ; les princes ne peuvent être trop cléments; d'ailleurs H. de Schilt était encore fort jeune à cette époque , et
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celte circonstance explique comment on put être indulgent envers lui. »
« — Allons, monsieur Croner, continuez, » me dit le prince. Alors je tirai de mon portefeuille les lettres que vous m'avez adressées pendant mon séjour en Italie , et qui toutes contiennent de sages conseils pour moi , et des vœux ardents en faveur du prince héréditaire, mon protecteur, qui alors se trouvait à Rome avec moi. Le prince entendit avec intérêt la lecture de ces passages ; il me demanda même avec bonté la permission de lire ces lettres en entier. « Oui, ajouta-t-il, je me rappelle fort bien que déjà en Italie vous m'aviez parlé avec enthousiasme de ce bon père; celui qui a écrit ainsi et qui a élevé un fils comme vous doit être un excellent homme. » La dernière lettre que je lui montrai était celle par laquelle vous m'annonciez le mariage de Chrélien et la promesse que vous avait faite le prince défunt de donner un jour à mon frère la place que vous avez occupée et remplie si loyalement pendant votre longue carrière. « Ainsi , m'écriai-je en terminant , il faut que Votre Altesse punisse M. de Schilt , et qu'elle donne au fils du forestier la place de son père. »
« M. Miller me regarda encore une fois d'un air mécontent. « Vous agissez avec trop de liberté, me dit-il. Ce n'est pas avec ce ton hardi que l'on doit parler à Son Altesse. » Mais le prince reprit en souriant et en me frappant amicalement sur l'épaule : « Il est vrai que les choses ne peuvent pas aller aussi vite que vous vous l'imaginez , jeune homme. Pour que justice soit faite, il faut entendre aussi le garde général. »
« Alors il attira le consdller Miller dans Terabrasure d'une fenêtre , et s'entretint pendant quelques instants à voix basse avec lui; puis M. Miller se mit à écrire , pendant que le prince me conduisait d'un autre côté , et m'entretenait d'une collection de tableaux que son père lui a laissée, et qu'il me chargea de retoucher.
« Je m'en charge avec le plus grand plaisir, répondis-je ; mais je prie Votre Altesse de m'accorder la permission de ne m'occuper de ce travail qu'après les fêtes. Gomme c'est la veille de No3 que j'ai vu pour la première fois mes respectables parents adoptifs, je voudrais encore les revoir le même jour, surtout maintenant qu'ils se trouvent dans une position si douloureuse , et que je puis leur porter des consolations et de bonnes nouvelles.
tt — Rien de plus juste ; la reconnaissance filiale est le premier des devoirs , mais vous reviendrez après les fêtes, je compte sur vous. »
« Sur ces entrefaites, le conseiller Miller, ayant fini son travail , le remit au prince , qui le signa. Nous prîmes congé de Son Altesse , qui me ehargea de vous assurer de sa bienveillance , et nous partîmes.
« Le bon M. Miller me reconduisit jusqu'à mon logement en me félicitant sur l'heureuse issue de cette audience, a Mais, ajouta-t-il, comme vous avez parlé au prince ! Je faisais mille efforts pour vous arrêter, et vous ne faisiez aucune attention à mes signes ; l'excès de votre tendresse filiale peut seul vous servir d'excuse. D'ailleurs le chemin le plus droit est toujours le plus court. »
« Je demandai alors au conseiller ce que le prince
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aTsit décidé à ?otre égard, et ce qu'il M airait fait écrire. Après avoir longtemps résisté à mes instances, il me confia sons le scean du secret que le prince s'était plaint à lui de ce qu'on avait voulu lui faire commettre une injustice en dépouillant le vieux Grunewald de sa place de forestier. « L'arrêté, a ajouté le prince, est là sur mon bureau; mais je ne l'ai pas encore signé, malgré tout ce qu'on a fait pour m'y engager. J'hésitais parce que je croyais bien me rappeler confusément d'avoir connu Grunewald comme un fort brave homme. Maintenant je veux examiner cette affaire de plus près , et , en attendant qu'une enquête sévère et impartiale ait eu lieu , je vous charge de faire parvenir en mon nom au garde général de Schilt un ordre ainsi conçu : « Son Altesse , ayant appris avec le plus vif mécontentement la manière indigne dont le garde général s'est conduit à l'égard du forestier Grunevrald, lui défend sévèrement de molester désormais le vieux forestier ou son flls. » Cette pièce a été aussitôt expédiée par un exprès ; car le prince a ajouté : a J'ai vivement à cœur qu'on laisse le plus promptement possible ces braves gens en repos. »
« M. Miller m'a chargé en outre de vous saluer bien amicalement de sa part, et de vous dire que , sans aucun doute , l'enquête ordonnée par le prince tournera à votre avantage , et qu'alors la place de forestier ne peut échapper à votre flls. »
Pendant ce récit , le vieux Grunewald et tous les membres de la famille avaient plus d'une fois essuyé des larmes d'attendrissement. « Ah ! cher Antoine , s'écria le vieillard , quel bonheur que Dieu t'ait ramené si à propos pour déjouer les intrigues
des méchants qui voulaient nous perdre ! ÂctueUe* ment livrons-nous à la joie, ajouta-t-il en se levant et en ôtant le voile qui cachait le tableau de la naissance de Jésus-Christ. Puis , adressant au ciel un regard de reconnaissance, il s'écria : « Mes enfants, unissons-nous à Thymne des anges : « Gloire à Dieu dans le ciel , et paix sur la terre à tous les hommes dont le cœur est pur ! »