DRAMES EN PROSE
Extraits suivis
Jouée le 2 février 1833, sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, Lucrèce Borgia fut le premier grand succès de Victor Hugo dramaturge. — et demeura d'ailleurs son plus grand succès jusqu'au moment où l'œuvre théâtrale du maître, vers la fin de l'Empire et après la guerre, reparut, en partie du moins, sur la scène, triomphalement.
L'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie n'a rien exagéré en disant qu'à la fin du premier acte il y eut dans la salle « une incomparable furie d'applaudissements » ; que le second acte « réussit d'un bout à l'autre » ; et qu'au troisième et dernier acte « l'entrée des moines, le contraste des cagoules avec les couronnes de fleurs, les cinq cercueils. l'apparition de Lucrèce Borgia aux jeunes gens, l'apparition plus terrible de Gennaro à sa mère, la dernière scène, tout fut un entraînement et un emportement... » (chap. lix). Avec une parfaite loyauté, du reste, le même « témoin » ajoute qu'après les premières représentations il y eut des sifflets...
C'est la plus célèbre tragédienne de l'époque, Mlle George, encore belle, et d'une beauté splendide, bien qu'elle fût née en 1787, qui créa le rôle de Lucrèce Borgia. Celui de Gennaro, fils de Lucrèce, fut créé par Frederick Lemaître. — Lors de la première reprise de l'œuvre (à la Porte-Saint-Martin, le 2 février 1870, comme on l'a déjà vu, à propos d'une lettre de Hugo à George Sand), l'émouvante Marie Laurent recueillit la succession de Mlle George, et un acteur inégal, mais qui avait, parfois, presque mieux que du talent, Taillade, recueillit celle de Frederick ; cependant qu'un des meilleurs interprètes du Drame romantique, Mélingue, représentait le mari de Lucrèce, don Alphonse d'Esté, duc de Ferrare.
— En 1881, àla Gaîté, MUe Favart fut applaudie, sous les traits de la terrible et douloureuse héroïne; en novembre 1911, Mme Sarah Bernhardt y fut acclamée dans son théâtre.
Victor Hugo avait d'abord intitulé sa pièce : Un souper à Ferrare. Il l'intitula Lucrèce Borgia sur le conseil du directeur de la Porte-Saint-Martin, ex-directeur de l'Odéon, l'ingénieux Harel. Mais il n'avait eu besoin d'aucun conseil pour écrire en prose son quatrième drame — son cinquième, si l'on compte Cromwell1 (1827) — : les triomphes d'Alexandre Dumas avec Antony (1831) et d'autres drames en prose avaient suffi pour décider le poète, le poète aussi bafoué qu'exalté d'Hernam et de Marion de Lorme, à renoncer au vers au moins une fois. Et il pouvait d'autant mieux chercher à remporter enfin une véritable victoire en se servant de la prose, que la Préface de Cromwell ne l'avait point bannie. Elle l'avait déclarée inférieure au vers, mais non point indigne d'être employée par un auteur dramatique