‹ uvres choisies illustréesChapitre 230 sur 240 · Voir le tome I de cette Vnth · texte numérisé non relu

Voir le tome I de cette Vnth

:,(j(j LUCRECE BORGIA

de haute valeur. Et, quelques jours après l'éclatante soirée du 2 février 1833, Hugo recevait de Sainte-Beuve cette exhortation : « Je voudrais que vous... fissiez encore un ou deux » drames « en prose, pour accoutumer tout à fait le public et lui transmettre votre pensée entière sous l'expression la plus simple... »

D'autre part, le dramaturge avait eu recours à des procédés nouveaux de composition : les deux premiers actes de cette pièce en trois actes seulement se composaient chacun de deux tableaux, appelés « parties », et le troisième acte, avec ses trois scènes, ne formait, au vrai, qu'un dernier tableau.

Quant à l'idée génératrice de Lucrèce Borgia, c'était une antithèse psychologique et philosophique, parente et même sœur de celle qui avait produit le Roi s'amuse, comme Victor Hugo prit soin de l'expliquer dans sa préface :

Qu'est-ce que c'est que Lucrèce Borgia ? Prenez la difformité morale la plus hideuse,- la plus repoussante, la plus complète; placez-la là où elle ressort le mieux, dans le cœur d'une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de grandeur royale, qui donnent de la saillie au crime ; et maintenant mêlez à toute cette difformité morale un sentiment pur, le plus pur que la femme puisse éprouver, le sentiment maternel ; dans votre monstre, mettez une mère ; et le monstre intéressera, et le monstre fera pleurer, et cette créature qui faisait peur fera pitié, et cette âme difforme deviendra presque belle à vos yeux. Ainsi la paternité sanctifiant la difformité physique, voilà le Roi s'amuse ; la maternité purifiant la difformité morale, voilà Lucrèce Borgia. Dans la pensée de l'auteur, si le mot bilogie n'était pas un mot barbare, ces deux pièces ne feraient qu'une bilogie sut generis\ qui pourrait avoir pour titre : le Père et la Mère...

Cette « âme difforme » de Lucrèce1, il faut le reconnaître, est moins historique que légendaire. Dans la fille du pape Alexandre VI, sœur de César Borgia, l'histoire montre plutôt une créature passive, victime de son frère et de son père, que le « monstre » peint par Victor Hugo. Mais Hugo pouvait, pour se défendre, invoquer des textes (chroniques italiennes, histoires même) ; et il s'écrie dans sa préface : « Lisez Tomasi, lisez Guicciardini, lisez surtout le Diarium ». De plus : « A ceux qui le blâment d'avoir accepté sur la mort des maris de Lucrèce certaines- rumeurs populaires à demi fabuleuses », l'auteur « répondrait que souvent les fables du peuple font la vérité du poète ». — Aussi bien, elle est également juste et charmante, cette phrase de Paul de Saint-Victor défendant le maître : « Il y a des parties sombres et peu fréquentées de l'Histoire, où, comme des magiciens dans les bois, les poètes peuvent évoquer des fantômes '•'... ».

Le premier acte a pour titre : Affront sur affront; et la première partie de ce premier acte se passe à Venise, sur la terrasse d'un palais, pendant

Page 1