FRAGMENT DE LA DISPUTE DE SAINTE CATHERINE. FRESQUE DE PINTURICTHIO
LVCRECE BORGIA - 507
une fête de nuit. ■ De jeunes seigneurs, magnifiquement vêtus, leurs masques à la main », — ils sont cinq, chiffre à retenir! ou six en comptant Gennaro, — causent, et l'un d'eux raconte l'assassinat de Jean Borgia par son frère César ; assassinat qui eut lieu en 1499, une vingtaine d'années avant celle où nous sommes. Les jeunes seigneurs viennent de rentrer au palais, sauf Gennaro, qui s'est endormi, — Gennaro, « brave capitaine d'aventure », ne connaissant ni son père ni sa mère, — lorsque paraît Lucrèce Borgia (ou dona Lucrezia, comme elle s'appelle aussi dans le drame). Elle déclare à son vieil ami et complice Gubetta qu'elle est lasse de crimes, qu'elle voudrait racheter son passé et « changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu l'idée infâme et sanglante que l'Italie attache à son nom ». Pourquoi ? parce qu'elle aime ce Gennaro, qui dort là devant elle ; oh ! du plus pur amour ; mieux (on ne tarde pas à le deviner), d'un ardent amour de mère, Gennaro étant le fils qu'elle eut de son frère Jean. Elle ôte son masque pour essuyer ses larmes et dépose un baiser sur le front du jeune capitaine, qui s'éveille en sursaut et, charmé par la grâce et la beauté de cette femme qu'il voit pour la première fois, la poursuit, la ramène, lui dit son enfance, son adolescence, sa vie présente, et enfin combien il aime la mère inconnue et « malheureuse » qui lui écrit tous les mois si tendrement. Mai> deux des jeunes amis de Gennaro, étant survenus, ont appelé les autres pour leur montrer Lucrèce Borgia, à qui, devant Gennaro, ils rappellent, chacun, quelque crime commis par elle ; ils la nomment, et Gennaro la repousse. Elle > tombe évanouie • à ses pieds.
La deuxième partie du premier acte se passe à Ferrare, où se trouvent depuis peu les cinq amis de Gennaro et Gennaro lui-même : ils sont de l'ambassade envoyée par la république de Venise au mari de Lucrèce. Celleci, ayant ses insulteurs sous la main, a préparé sa vengeance, mais en recommandant bien à Gubetta de faire en sorte qu'il « n'arrive rien à Gennaro ». Les jeunes seigneurs ne sont pas sans inquiétude; l'un d'eux s'écrie :
Oui, les Borgia ont des poisons qui tuent en un jour, en un an, à leur gré. Ce sont d'infâmes poisons qui rendent le vin meilleur, et font vider le flacon avec plus de plaisir. Vous vous croyez ivre, vous êtes mort. Ou bien un homme tombe tout à coup en langueur, sa peau se ride, ses yeux se cavent, ses cheveux blanchissent, ses dents se brisent comme verre sur le pain ; il ne marche plus, il se traîne; il ne respire plus, il râle ; il ne rit plus il ne dort plus, il grelotte au soleil en plein midi ; jeune homme, il a ''air d'un vieillard ; il agonise ainsi quelque temps, enfin il meurt. Il meurt ; et alors on se souvient qu'il y a six mois ou un an il a bu un verre de vin de Chypre chez un Borgia...
Et ces jeunes gens décideraient de quitter Ferrare dans la journée même, si la princesse Xegroni ne les attendait à souper « ce soir ». Seul, Gennaro n'a pas été invité. On le plaisante sur son <■ amourette avec la Lucrèce Borgia >• ; et lui, alors, de maudire « cette horrible femme », de jeter outrages sur outrages à son palais — « palais de la trahison, palais de l'assassinat,... palais de tous les crimes... », — et, finalement, « avec son poignard, il fait sauter la première lettre du nom de Borgia gravé sur le mur, de façon qu'il ne reste plus que ce mot : orgia ».
Le deuxième acte a pour titre: le Couple; et c'est aussi à Ferrare que se passe la première partie de cet acte, mais dans une salle du palais ducal.
508 — LUCRECE BURdl.K
Don Alphonse d'Esté ordonne à son âme damnée, Rustighello. d'aller chercher dans une armoire secrète certain plateau chargé de deux flacons et de deux coupes, et de prendre son épée. Si le duc « appelle simplement : Rustighello ! » il entrera avec le plateau ; si le duc secoue une clochette, il entrera avec l'épée, que, d'avance, il « tiendra nue, à la main ». Mais voici dona Lucrezia, furieuse de l'outrage fait à son nom, elle ne sait par qui. Apprenant que le coupable a été découvert, arrêté, et qu'il est là: • Donnezmoi votre parole de duc couronné, s'écrie-t-elle, qu'il ne sortira pas d'ici vivant. — Je vous la donne, répond Alphonse. Je vous la donne, entendezvous bien, madame ? » Il triomphe ! car il croit que Gennaro est l'amant de sa femme. Il le fait entrer !... Lucrèce, « éperdue », prie le duc de suspendre l'interrogatoire ; et alors éclate entre les deux époux une scène terrible où le « lion » dompte la « lionne », qui, vainement, d'abord, feint de l'aimer, et, vainement, ensuite, s'humilie et supplie. Le duc tiendra sa parole; et, si dona Lucrezia ne veut pas qu'on lui tue son Gennaro « à coups d'épée », elle lui versera elle-même le poison ! Et Lucrèce lui verse, en effet, devant le duc, le vin empoisonné ; mais, restée seule avec lui, elle le sauve avec un contrepoison dont elle porte une « fiole toujours cachée dans sa ceinture ». La scène est belle, car Gennaro commence par douter qu'un monstre comme Lucrèce, insultée par lui, veuille réellement le sauver, et, reculant devant la fiole qu'elle lui tend : — « Qui est-ce qui me dit que ce n'est pas cela qui est du poison ? » Et Lucrèce est encore outragée, et surtout torturée par des phrases comme celles-ci (il vient de parler de sa mère) :
Mais... qu'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia, les joies ou les douleurs d'une mère ? Vous n'avez jamais eu d'enfants, à ce qu'on dit, et vous êtes bien heureuse. Car vos enfants, si vous en aviez, savez-vous bien qu'ils vous renieraient, madame ? Quel malheureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère? Etre le fils de Lucrèce Borgia ! dire ma mère à Lucrèce Borgia ! Oh !...
Et ce qu'il y a de plus affreux pour dona Lucrezia, c'est que Gennaro la quitte en la maudissant :
DONA LUCREZIA
Je te dis adieu en ce moment, Gennaro. pour ne plus te revoir jamais. Tl ne faut plus songer maintenant à te rencontrer quelquefois sur mon chemin. C'était le seul bonheur que j'eusse au monde. Mais ce serait risquer ta tête. Nous voilà donc pour toujours séparés dans cette vie ; hélas ! je ne suis que trop sûre que nous serons séparés aussi dans l'autre. Gennaro ! est-ce que tu ne me diras pas quelque douce parole avant de me quitter ainsi pour l'éternité ?
gennaro, baissant les yeux.
Madame...
DONA LUCREZIA
Je viens de te sauver la vie, enfin !
GENNARO
Vous me le dites. Tout ceci est plein de ténèbres. Je ne sais que penser. Tenez, madame, je puis tout vous pardonner, une chose exceptée.
DONA LUCREZIA
Laquelle ?
GENNARO
Jurez-moi par tout ce qui vous est cher, par ma propre tête puisque vous m'aimez, par le salut éternel de mon âme, jurez-moi que vos crimes ne sont pour rien dans les malheurs de ma mère.
DONA LUCREZIA
Toutes les paroles sont sérieuses avec vous, Gennaro. Je ne puis vous jurer cela.
GENNARO
O ma mère ! ma mère ! la voilà donc l'épouvantable femme qui a fait ton malheur !
DONA LUCREZIA
Gennaro !
GENNARO
Vous l'avez avoué, madame ! Adieu ! Soyez maudite !
DONA LUCREZIA
Et toi, Gennaro, sois béni !
(Il sort. — Elle tombe évanouie sur le fauteuil.)
La seconde partie du deuxième acte nous rend le décor de la seconde partie du premier : la place de Ferrare où se voient, d'un côté, « le balcon ducal » et, de l'autre, la maison habitée par Gennaro. « Il est nuit. » Gennaro s'apprête à quitter la ville, et le duc se cache dans l'ombre, avec Rustighello, pour le tuer « quand il passera ». Mais un des amis du capitaine, son frère d'élection, Maffio, le décide à venir souper chez la princesse Negroni ; et don Alphonse, qui a entendu la conversation des deux jeunes hommes, les regarde s'éloigner en disant : « ... Chez la princesse Negroni. Si je suis bien informé... Attendons à demain ».
Intitulé Ivres-morts, le troisième acte nous montre, dans une salle du palais Negroni, une table « superbement servie », et « quatorze convives » : les jeunes seigneurs vénitiens, très gais, à l'exception de Gennaro qui semble « pensif », un faux ami, le soi-disant comte espagnol de Belverana, qui n'est autre que Gubetta, et « sept jeunes femmes, iolies et très galamment parées », dont la princesse. Gubetta cherche querelle à un des jeunes gens, et les femmes en profitent pour disparaître. Les amis se laissent verser et boivent « du vin de Syracuse », et Gubetta, qui, lui, a jeté son vin par-dessus son épaule, chante une chanson à boire, lorsque, tout à coup, s'entendent des voix éloignées, mais qui bientôt se rapprochent, lugubres : Oculos
510 — U CRECE BORGIA
habent, et'non videbunt. Nàres habent, et non odorabunl. Aures habent. et non audient1, etc.. Et les lampes s'éteignent; et. enfin, par la grande porte largement ouverte, entrent, • croix en tête et torche en main », « une longue file de pénitents blancs et noirs, dont on ne voit que les yeux par les trous de leurs cagoules », et qui. « chantant d'un accent sinistre...: De proftmdis clamavi ad te Domine* .... viennent se ranger des deux côtés de la salle n, où ils « restent immobiles comme des statues... ». Les invités de la Negroni « les regardent avec stupeur », puis avec terreur. Paraît alors, au seuil de la porte, dona Lucrezia, toute frémissante et effrayante de joie vengeresse :
C'est bien moi, messieurs. Je viens vous annoncer une nouvelle, c'est que vous êtes tous empoisonnés, messeigneurs. et qu'il n'y en a pas un de vous qui ait encore une heure à vivre...
Sur son ordre, les moines s'écartent pour laisser voir « cinq cercueils couverts chacun d'un drap noir ». Mais, à ce moment. Gennaro, qu'elle n'avait pas aperçu, s'avance et prononce :
— Il en faut un sixième, madame '
Épouvantée, elle chasse tout le monde. « Qu'on nous laisse seuls ! » Et les moines s'en vont, «■ emmenant avec eux dans leurs files les cinq seigneurs chancelants et éperdus ». La scène qui suit, et que nous allons donner, est la dernière du drame ; c'est d'ailleurs pour elle que tout le drame a été fait :
GEXXARO, DONA LUCREZIA
(Il y a à peine quelques lampes mouvantes dans l'appartement. Les porets sont refermées. Dona Lucrezia et Gennaro, restés seuls, s' entre-re gardent quelques instants en silence, comme ne sachant par où commencer.)
DONA LUCREZIA
Encore vous, Gennaro ! Toujours vous sous tous les coups que je frappe ! Dieu du ciel ! comment vous êtes-vous mêlé à ceci ?
GENNARO
Je me doutais de tout.
DONA LUCREZIA
Vous êtes empoisonné encore une fois. Vous allez mourir !
i . i Ils ont des yeux, et ils ne verront pas ; des narines, et i'.s ne sentiront pas ; des oreilles, et ils n'entendront pas. •
2. t Des profondeurs de l'abîme j'ai crié vers toi Seigneur. •
LUCRECE bURGIA — 511
GEXXARO
Si je veux. — J'ai le contrepoison1.
DOXA LUCREZIA
Ah oui ! Dieu soit loué !
GEXXARO
Un mot, madame. Vous êtes experte en ces matières. Y a-t-il assez d'élixir dans cette fiole pour sauver les gentilshommes que vos moines viennent d'entraîner dans ce tombeau ?
doxa lucrezia, examinant la fiole.
Il y en a à peine assez pour vous, Gennaro !
GEXXARO
Vous ne pouvez pas en avoir d'autre sur-le-champ ?
DOXA LUCREZIA
Je vous ai donné tout ce que j'avais.
GEXXARO
C'est bien.
DOXA LUCREZIA
Que faites-vous, Gennaro? Dépêchez- vous donc. Ne jouez pas avec des choses si terribles. On n'a jamais assez tôt bu un contrepoison. Buvez, au nom du ciel ! Mon Dieu ! quelle imprudence vous avez faite là ! Mettez votre vie en sûreté. Je vous ferai sortir du palais par une porte dérobée que je connais. Tout peut se réparer encore. Il est nuit. Des chevaux seront bientôt sellés. Demain matin vous serez loin de Ferrare. N'est-ce pas qu'il s'y fait des choses qui vous épouvantent ? Buvez, et partons. Il faut vivre ! Il faut vous sauver !
gexxaro, prenant un couteau sur la table.
C'est-à-dire que vous allez mourir, madame !
DOXA LUCREZIA
Comment ! que dites-vous ?
GEXXARO
Je dis que vous venez d'empoisonner traîtreusement cinq gentilshommes, mes amis, mes meilleurs amis par le ciel ! et, parmi eux, Mafifio Orsini, mon frère d'armes, qui m'avait sauvé la vie à Vicence, et avec qui toute injure et toute vengeance
i. Le contrepoison que Lucrèce lui a donné au second acte.
m'est commune. Je dis que c'est une action infâme que vous avez faite là, qu'il faut que je venge Maffio et les autres, et que vous allez mourir !
DOXA LUCREZIA
Terre et cieux !
GEXXARO
Faites votre prière, et faites-la courte, madame. Je suis empoisonné. Je n'ai pas le temps d'attendre.
DOXA LUCREZIA
Bah ! cela ne se peut. Ah bien oui ! Gennaro me tuer ! Est-ce que cela est possible ? ™
GEXXARO
C'est la réalité pure, madame, et je jure Dieu qu'à votre place je me mettrais à prier en silence, à mains jointes et à deux genoux. — Tenez, voici un fauteuil qui est bon pour cela.
DONA LUCREZIA
Xon. Je vous dis que c'est impossible. Non, parmi les plus terribles idées qui me traversent l'esprit, jamais celle-ci ne me serait venue. — Hé bien ! hé bien ! vous levez le couteau ! Attendez ! Gennaro ! j'ai quelque chose à vous dire !
GEXXARO
Vite.
DOXA LUCREZIA
Jette ton couteau, malheureux ! Jette-le, te dis-je ! Si tu savais... — Gennaro! Sais-tu qui tu es? Sais-tu qui je suis? Tu ignores combien je te tiens de près. Faut-il tout lui dire ? Le même sang coule dans nos veines, Gennaro ! Tu as eu pour père Jean Borgia, duc de Gandia !
GEXXARO
Votre frère ! Ah ! vous êtes ma tante ! Ah ! madame !
doxa lucrezia, à part.
Sa tante !
GEXXARO
Ah ! je suis votre neveu ! Ah ! c'est ma mère, cette infortunée duchesse de Gandia, que tous les Borgia ont rendue si malheureuse ! Madame Lucrèce, ma mère me parle de vous dans ses lettres. Vous êtes du nombre de ces parents dénaturés dont elle m'entretient avec horreur, et qui ont tué mon père, et qui ont noyé sa destinée, à elle, de larmes et de sang. Ah ! j'ai déplus mon père à venger, ma mère à sauver de vous maintenant !
Ah ! vous êtes ma tante ! Je suis un Borgia ! Oh ! cela me
rend fou ! — Écoutez-moi, dona Lucrezia Borgia, vous avez
■écu longtemps, et vous êtes si couverte d'attentats que
>us devez en être devenue odieuse et abominable à vous-
ime. Vous êtes fatiguée de vivre, sans nul doute, n'est-ce pas ?
n bien il faut en finir Dans les familles comme les nôtres, où
e crime est héréditaire et se transmet de père en fils comme le
nom, il arrive toujours que cette, fatalité se clôt par un meurtre,
qui est d'ordinaire un meurtre de famille, dernier crime qui lave
ous les autres. Un gentilhomme n'a jamais été blâmé pour avoir
3iipé une mauvaise branche à l'arbre de sa maison. L'espagnol
[udarra a tué son oncle Rodrigue de Lara pour moins que vous
'avez fait. Cet espagnol a été loué de tous pour avoir tué son
jncle, entendez- vous, ma tante? — Allons ! en voilà assez de
dit là-dessus ! Recommandez votre âme à Dieu, si vous croyez
à Dieu et à votre âme.
DOXA LUCREZIA
Gennaro ! par pitié pour toi ! Tu es innocent encore. Ne commets pas ce crime !
GEXXARO
Un crime ! Oh ! ma tète s'égare et se bouleverse ! Sera-c^ un crime ? Eh bien ! quand je commettrais un crime ! Pardieu ! je suis un Borgia, moi ! A genoux, vous dis-je, ma tante ! à genoux !
DOXA LUCREZIA
Dis-tu en effet ce que tu penses, mon Gennaro ? Est-ce ainsi que tu paies mon amour pour toi ?
GENNARO
Amour !...
DOXA LUCREZIA
C'est impossible. Je veux te sauver de toi-même. Je vais appeler. Je vais crier.
GENNARO
Vous n'ouvrirez point cette porte. Vous ne ferez point un pas. Et quant à vos cris, ils ne peuvent vous sauver. Xe venez-vous pas d'ordonner vous-même tout à l'heure que personne n'entrât, quoi qu'on pût entendre au dehors de ce qui va se passer ici"''
DOXA LUCREZIA
Mais c'est lâche ce que vous faites là. Gennaro ! Tuer une femme, une femme sans défense ! Oh ! vous avez de plus nobles
sentiments que cela dans l'âme ! Écoute-moi, tu me tueras après si tu veux, je ne tiens pas à la vie, mais il faut bien que ma poitrine déborde, elle est pleine d'angoisse de la manière dont tu m'as traitée jusqu'à présent. Tu es jeune, enfant, et la jeunesse est toujours trop sévère. Oh ! si je dois mourir, je ne veux pas mourir de ta main. Cela n'est pas possible, vois-tu, que je meure de ta main. Tu ne sais pas toi-même à quel point cela serait horrible. D'ailleurs, Gennaro, mon heure n'est pas encore venue. C'est vrai, j'ai commis bien des actions mauvaises, je suis une grande criminelle ; et c'est parce que je suis une grande criminelle qu'il faut me laisser le temps de me reconnaître et de me repentir. Il le faut absolument, entends-tu, Gennaro ?
GENNARO
Vous êtes ma tante. Vous êtes la sœur de mon père. Qu'avezvous fait de ma mère, madame Lucrèce Borgia ?
DONA LUCREZIA
Attends ! attends ! Mon Dieu, je ne puis tout dire. Et puis, si je te disais tout, je ne ferais peut-être que redoubler ton horreur et ton mépris pour moi ! Écoute-moi encore un instant. Oh ! je voudrais bien que tu me reçusses repentante à tes pieds ! Tu me feras grâce de la vie, n'est-ce pas? Eh bien ! veux-tu que je prenne le voile? Veux-tu que je m'enferme dans un cloître, dis? Voyons, si l'on te disait : Cette malheureuse femme s'est fait raser la tête, elle couche dans la cendre, elle creuse sa fosse de ses mains, elle prie Dieu nuit et jour, non pour elle, qui en aurait besoin cependant, mais pour toi, qui peux t'en passer ; elle fait tout cela, cette femme, pour que tu abaisses un jour sur sa tête un regard de miséricorde, pour que tu laisses tomber une larme sur toutes les plaies vives de son cœur et de son âme, pour que tu ne lui dises plus, comme tu viens de le faire avec cette voix plus sévère que celle du jugement dernier : Vous êtes Lucrèce Borgia! Si l'on te disait cela, Gennaro, est-ce que tu aurais le cœur de la repousser ? Oh ! grâce ! ne me tue pas, mon Gennaro ! Vivons tous les deux, toi pour me pardonner, moi pour me repentir ! Aie quelque compassion de moi ! Enfin, cela ne sert à rien de traiter sans miséricorde une pauvre misérable femme qui ne demande qu'un peu de pitié. — Un peu de pitié ! Grâce de la vie ! — Et puis, vois-tu bien, mon Gennaro, je te le dis pour toi : ce serait vraiment lâche, ce que tu ferais là, ce serait vraiment un crime affreux, un assassinat ! Un homme tuer une femme ! un homme qui est le plus fort ! Oh ! tu ne voudras pas ! tu ne voudras pas !
LUCRECE ISORdl A — 515
gennaro, ébranlé. Madame...
DONA LUCREZIA
Oh ! je le vois bien, j'ai ma grâce ! Cela se lit dans tes yeux. Oh ! laisse-moi pleurer à tes pieds !
une voix, au dehors.
Gennaro !
GENNARO
Qui m'appelle3
LA voix Mon frère Gennaro !
GENNARO
C'est Maffio !