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INACTION SOCIALE

maison natale, Cheysson avail reçu, disait-il, dans celle des Mines, une si cordiale hospitalité de La pari des professeurs et des élèves, qu'il considérait comme une véritable ingratitude de l'abandonner à la première occasion. El c'est ainsi que jusqu'à la tin de sa carrière administrative, il est resté fidèle à l'Ecole qui Taxait recueilli à sa sortie du ministère.

Sdus le nom d'Economie industrielle, c'était, en somme, un cours d'Economie sociale qu'Emile Cheysson inaugurait à l'Ecole des Mines en 1885, A ce moment, il n'était encore nulle pari question de cet enseignement, qui devait peu âpres faire de si rapides progrès; mais on peut revendiquer pour Cheysson l'honneur de l'avoir inauguré.

Il professa ce cours a l'Ecole des Mines pendant vingt ans, l'améliorant et le tenant sans cesse au courant. Il se considérai! comme lenu de préparer ses élèves à leur double rôle de commerçants, et de conducteurs d'hommes, c'est-à-dire de compléter leur bagage technique par un bagage économique et social. 11 avait donc établi le pian de son cours, non pas c >mme il l'eût fail a l'usage de gens du monde, mais en cherchant à l'adapter aux besoins de futurs ingénieurs. Il glissait rapidement sur les notions dont une idée générale suffisait à ses auditeurs ; mais, en revanche, il insistait sur celles présentant pour eux un intérêt professionnel, comme les grèves, leurs causes et leurs remèdes, les crises de la famille ouvrière, et les institutions de prévoyance.

Son enseignement reposait sur la méthode d'observation et, à ce titre, faisait appel à l'histoire, à la statistique et à la législation comparée.

Les études de législation comparée son t particulièrement fécondes, car elles révèlent le génie de chaque peuple, qui se traduit dans la solution donnée par chacun d'eux au même problème.

Par suite du concours de plusieurs causes, dont les deux plus importantes sont l'avènement de la démocratie et celui de la mécanique, les questions sociales frappent, presque partout h la fois, à la porte des Parlements et se posent devant eux à peu près, au fond, dans les mêmes termes; mais la formule législative qui les résout dépend du tempérament national de chaque pays, et il ne suffirait pas d'en constater le succès dans sa patrie pour vouloir l'implanter sur d'autres terrains, où elle ne se trouverait plus dans des conditions favorables d'application. Il importe donc beaucoup d'être exac-

KM ILE CHEYSSON

tement renseigné, non seulement sur le texte des lois ouvrières, qui se multiplient partout au point de former de véritables codes, mais encore sur le milieu moral, social et historique qui leur sert d'explication et de support. Aussi Cheysson, dans son cours, faisait-il une très large place à la Législation comparée, non pas au point de vue de l'étude littérale des textes, mais en examinant l'idée même qui les inspirait, leur adaptation plus OU moins parfaite et leurs résultats.

Eu égard à l'étendue dù cadre où se mouvait son enseignement, il ne pouvait songer à en fouiller également toutes les parties. Son ambition se bornait à munir ses élèves d'une méthode, d'un fil conducteur, de principes généraux; a leur inculquer le goût et le sens de ces questions, dont ils auraient plus tarda subir l'assaut dans la vie, comme hommes et comme ingénieurs. 11 eut La satisfaction de conserver des relations intimes avec plusieurs de ses anciens élèves, qui recouraient à lui pour qu'il les guidât dans leurs études économiques et sociales ou les aidai, soit à résoudre des difficultés pratiques rencontrées dans la marche de leurs affaires, soit à organiser des institutions utiles à leur personnel. Il a pu ainsi acquérir la preuve que son enseignement répondait à un véritable besoin et portait ses fruits.

C'est le même esprit et la même préoccupation que Cheysson apporta à bKcole libre des Sciences politiques, où il entra comme professeur en 1S87.

Cette école a été fondée en 1S7:>, dans le grand mouvement de renaissance et de réorganisation qui suivit la guerre de 1870, par Emile Boutmv, qui était un penseur et un éducateur de premier ordre. A une époque où tous les courants semblaient porter vers le monopole de renseignement par l'Etat, Boutmv a su créer, par la seule Liberté, un établissement prospère, sans demander aux pouvoirs publics ni secours financiers», ni privilèges d'aucune sorte. Combien d'écoles n'ont dù leur vitalité, par exemple, qu'aux immunités militaires Conférées par leur diplôme, et ont vu diminuer cette vogue artificielle avec le service de deux ans, qui les a fait rentrer dans le choit commun.

L'Ecole des Sciences politiques n'avait rien à redouter de ce nouveau régime, puisque, sous le régime antérieur, elle if avait cessé de grandir par la seule supériorité de son programme, de son corps professoral, de son enseignement et de ses résultats.

Dans la pensée de son fondateur, cet enseignement est le cou-

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ronnement naturel de toute éducation libérale. Son programme embrasse les connaissances qui sont nécessaires à L'homme d'Etat, au penseur, au chef d'une exploitation et d'un personnel, à un publiciste politique, et que ne doit ignorer aucun homme voulant rouir plir les devoirs d'un citoyen utile et influent, dette école ne cherche

pas à accumuler dans la mémoire de ses élèves une masse considérable de notions: mais elle leur inculque une méthode souple et sûre, une certaine discipline, l'habitude de travailler et de penses par eux-mêmes, une science pratique et vivante, qui les guide dans les diverses étapes de leur carrière. Elle se propose moins de leur meubler l'esprit et de les instruire que de leur donner une direction générale, la richesse des points de vue. le sens vrai des choses', l'éducation intellectuelle et la formation sociale.

Ses ambitions sont réalisées et le succès a dépassé l'attente même des amis de l'Ecole. Elle offre tous les ans au pays une promotion de plusieurs centaines de jeunes gens, animés d'un souille libéral, préparés à la vie par de solides études, et dont un grand nombre déjà se sont brillamment distingués dans plusieurs carrières, notamment dans l'administration, la politique et la diplomatie.

En 1887, Boutiny, directeur de l'Ecole, fil à Cheysson des ouvertures pour la chaire d'économie politique. Il les accepta avec empressement et occupa cette chaire pendant quatorze ans, jusqu'en 1901.

A cette date, il prit lui-même l'initiative de proposer réchange de cette chaire contre une chaire à créer, celle d'économie sociale, qui servirait d'axé à une nouvelle section, la section économique et sociale.

Le cours d'économie politique était Tun des cours fondamentaux de la section économique et financière, qui prépare ses élèves à L'Inspection des financés et à la Cour des comptes, et l'un des cours réguliers de la section administrative, qui les prépare au Conseil d'Etat et à l'administration. Il assurait donc à son titulaire un brillant auditoire de plusieurs centaines d'élèves. Au contraire, la nouvelle section économique et sociale ne semblait ouvrir l'accès d'aucune carrière et ne pouvait compter que sur des auditeurs clairsemés, mus par une curiosité désintéressée ou par le désir élevé de s; ! mettre mieux en état de remplir leur devoir social.

Si Cheysson allait de lui-même au-devant de ce pénible sacrifice, dont il sentait toute la gravité, c'était qu'il lui semblait qu'il ferait ainsi plus de bien et (pie cet enseignement social, dont il avait eu l'initiative à l'Ecole des Mines, et qui répondait à un besoin près-

ÉMILË CUKYSS0N

sant, donneraità L'Ecole des Sciences politiques l'occasion do rendre de nouveaux services à ses élèves et de compléter leur formation.

Ce cours n'emprunta que fort peu à ses devanciers, et on peut rappeler une œuvre vécue, puisqu'il a été fait en partie avec les travaux personnels et originaux du professeur, et pour le reste avec les observations et renseignements recueillis par lui de première main. Il comprenait deux années : la première année, il traitait du travail, d j la vie domestiqm, et des questions qui s'y rattachent (réglementation du travail, salaires, sociétés coopératives de production, syndicats professionnels, trusts, grèves, arbitrage, institutions patronales...) ; la seconde année était consacrée aux crise:; de la famille ouvrière et a leurs remèdes, notamment aux institutions de prévoyance el d'assurance (mutualité, retraites».*). Quand le professeur en avait le temps et la facilité, il organisait des visites dans les usines pour montrer en action les institutions ou les phénomènes dont le cours avait donné la description.

Cet enseignement a été accueilli avec la plus grande faveur et suivi par un nombre d'élèves qui est passé progressivement de la cinquantaine à La centaine, k mesure que la valeur de la formation sociale sera mieux reconnue dans toutes les situations où Ton est en contact avec un nombreux personnel, le succès de la section économique et sociale devra s'affirmer de plus en plus.

Les témoignages abondent des sympathies que Gheysson éveillait auprès de ses élèves. Beaucoup venaient lui offrir leurs services comme secrétaires, pour se dévouer, sous sa direction, à un apostolat social. 11 a toujours refusé ces offres, en demandant à ces jeunes gens de S'assurer d'abord une carrière, sauf à réserver dans leur vie une place pour les grandes questions sociales et les devoirs qui en découlent. Comme pour ses élèves de P Ecole des Mines, il restait en relation personnelle avec beaucoup d'entre eux, qui venaient le consulter sur les embarras éprouvés par eux avec leurs subordonnés, ou pour la création d'œuvres sociales.

En 1895, le Comité de défense et de progrès social avait organisé à L'hôtel des Sociétés savantes, sous la présidence de M. Anatole Leroy-Beaulieu, une série de conférences répondant au programme de son titre. Ces conférences ne tardèrent pas à devenir tumultueuses* Les mauvaises têtes du quartier latin s'y donnaient rendezvous pour y faire du tapage : puis la lie de la population s'en mêla: souteneurs, tilles de mauvaise vie, repris de justice, et rôdeurs dé

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barrières, Le bruit étail assourdissant; les interruptions incessantes et grossières; les gourdins finissaient par se mettre de La partie. La préfecture de police conseilla aux organisateurs d'interrompre ces réunions, où ils ne pouvaient plus faire aucun bien et où ils couraient de véritables dangers.

C'est dans ces conditions que, le 18 février 1895, Cheysson s'était chargé de parler du capital, sujel aussi compromis que compromettant. Dès son entrée, il fut naturellement hué; il s'y attendait et n'en tut pas surpris. .Mais ce dont il fut aussi étonné que charmé, ce fut de l'appui vigoureux donné par un groupe côtnpacl et qui lui permit, non seulement d'aller jusqu'au bout, mais encore de finir sur un succès, au milieu d'applaudissements prolongés, arrachés à la plus grande partie de L'auditoire.

Ce groupe était celui de ses élèves de IHeoledes Sciences politiques. Sachant d'avance la bruyante opposition qui devait lui être faite, ils lui avaient à son insu constitué un rempart d'ardents défenseurs.

Au lendemain matin se plaçait le cours d'Emile Cheysson à l'Ecole, dont le grand amphithéâtre étail bondé. Dès qu'il parut en chaire, il fut accueilli par des acclamations auxquelles il ne pouvait imposer silence et qui se renouvelèrent à plusieurs reprises. Les élèves remerciaient à leur façon le professeur de la leçon d'attitude qu'il leur avait donnée la veille. Comme on parlait à Socrate d'un de ses élèves qui ne profitait pas de ses leçons : « Que voulezvous, répondit-il, il ne m'aime pas! ». Pour rendre renseignement fructueux, le vrai secret, c'est d'aimer et d'être aimé. Ainsi envisagée, la mission du professeur est belle entre toutes et lui procure les plus nobles comme» les plus pures jouissances.

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