II. — Séjour a Reims
A la fin do ses trois années d'école des Ponts et Chaussées, son rang de sortie permit à Cheysson de choisir la résidence de Reims. Là, il se trouva chargé de divers services, de routes, de navigation et d'améliorations agricoles, qui sommeillaient et qu'il développa rapidement. A Reims, il construisit leségouts sous les rues de la grande voirie et lit cesser les inondations qui les rendaient impraticables à chaque pluie d'orage. A Epernay, il établit une distribution d'eau, basée sur une adduction d'eau de source et sur une élévation complémentaire d'eau de Marne, avec cascades et fontaines monumentales. Il acheva les é tanche m en ts du canal de l'Aisne à la Marne et dul régler les réclamations des usiniers, privés d'une partie de leur force motrice par les prises d'eau effectuées depuis de longues années dans la Yesle pour L'alimentation du canal. En vieillissant, ces prétentions s'étaient exaspérées et avaient donné lieu à des interpellations au Sénat. Héritant brusquement d'une situation devenue graduellement intolérable, mais qu'il n'avait pas faite, Cheysson eut à se plonger dans l'étude de volumineux dossiers, qui soulevaient les questions les plus délicates de droit administratif el de consistance légale des usines. 11 fut assez heureux pour détendre cette situation et pour régler à l'amiable, dans un temps assez court
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et à des taux Irès modérés, 1rs indemnités représentatives du dommage éprouvé par ces industriels.
Il eul aussi à soutenir contre la ville de Reims les intérêts do l'Etat, cpie la municipalité voulait rendre responsable de l'infection de la Vesie, sous prétexte que l'établissement du canal avait modifié les conditions antérieures du déversement des égouts dans ce petit cours d'eau. A cette occasion, il étudia, avec M. Ma rie ton, professeur de chimie, la question des divers procédés d'épuration des eaux d'égout, pour éviter la pollution des rivières.
En même temps, il présentait divers travaux à l'Académie de Reims, dont il avait été nommé membre dès son arrivée, et prenait contact avec les questions sociales, qui commençaient, dès cette époque, a s'emparer de son esprit.
Pendant son séjour à Reims, il eut précisément à prêter son concours à la création d'ateliers nationaux, compris autrement que ceux du Champ-de-Mars en juin 1848, de fâcheuse mémoire, et organisés dans des conditions assez exceptionnelles pour mériter une mention particulière.
C'était en 1862. La guerre américaine de sécession avait amené, par ses répercussions indirectes sur l'approvisionnement des matières premières, l'arrêt de la plupart des usines de Reims. Pour assurer la vie des ouvriers et le maintien de Tordre dans ta rue, il fallait trouver à les occuper, et autant que possible à des travaux utiles. Le maire de la ville, qui était en même temps député, chef de la maison Clicquot, et qui joignait beaucoup d'énergie à une grande influence, eut l'idée de recourir à une solution qui, en même temps qu'elle devait donner du travail aux ouvriers tisserands sans emploi, engageait une question d'un grand intérêt pour l'avenir industriel de Reims : c'était d'appliquer ces chômeurs à la construction d une voie ferrée entre Reims et le camp de (dialons.
dette ligne, longue de 30 kilomètres, était l'amorce du chemin de fer qui devait relier Reims à Met/ et à l'Allemagne. La ville et la contrée attachaient une grande importance à ces travaux, et c'était un coup de fortune que d'en brusquer l'exécution.
Malheureusement, rien n'était préparé dans ce but, et Ton sait qu'avant d'entamer un chemin de fer, on a besoin, pour études, projets, enquêtes, expropriations, d'un délai variant de deux à quatre ans. Or, on n'avait pas le temps d'attendre : les ouvriers avaient faim et s'agitaient.
EMILE CHEYSSON
Le maire demanda à Emile Cheysson d'assumer l'entreprise. Son chef direct trouva la proposition déraisonnable el le dissuada de l'accepter. Il était jeune, ardent : il osa tenter l'aventure.
Ce qui diminuait son imprudence apparente, c'est qu'il s'était assuré d'avance le concours bénévole el officieux d'un de ses collègues de Reims, M. l'ingénieur Gallois qui venait d'exécuter avec un plein succès le réseau des Anlenues et qui voulut bien guider l'inexpérience de son jeune eamarade. Kn outre, les circonstances étaient favorables. La question ouvrière, déjà très influente à cette époque, entrait en seène. L'entreprise avait pour (die L'énergique appui du maire, de l'Administration , du Gouvernement, de toutes lesautorités, qui aplanissaient les difficultés. L'industrie et le commerce sentaient l'importance de l'entreprise pour leurs intérêts et pour leurs débouchés sur Test : les ouvriers étaient reconnaissants de ces chantiers ouverts pour eux : en un mot, l'opinion publique entourait ces travaux d'une sympathie, dont les courants emportaient les velléités de résistances individuelles on même les empêchaient de surgir.
Ces! grAce à ce! ensemble de faeleurs qu'il tut possible d'exéeuter en quelques mois une ligne de MO kilomètres, sans projet préalable, >;ids empiète, sans expropriation, avec le simple consentement des services publies intéressés, des municipalités, des communes traversées, et surtout de tous les propriétaires, dont il fallait obtenir les terrains par la persuasion et dont un seul aurait pu barrer la route en supposant au passage.
Du moment où le problème était d'occuper des ouvriers en chômage, on ne pouvait recourir ni à de puissants entrepreneurs, ni à ces procédés mécaniques, qui sont usités dans les travaux publies, dont ils rendent l'exécution économique et rapide. Il fallait, au contraire, opérer en régie ou par petites entreprises et multiplier la main-d'œuvre en disséminant de petits chantiers sur la ligne. Les tisserands étant des ouvriers inexpérimentés, on les avait encadrés entre des terrassiers experts, qu'on avait lait venir de Belgique el qui leur servaient de moniteurs.
Une l'ois le tracé général arrêté, et pour alimenter ces chantiers, des projets partiels de lots successifs étaient rédigés avec une hâte fébrile, examinés d'urgence par l'Inspecteur général, Amédée Bommart, qui obtenait, séance tenante, du Directeur général de Franqueville et du Ministre Béhic, les approbations et les crédits nécessaires à L'exécution immédiate des travaux.
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C r es1 dans ces conditions de fièvre el de précarité que, malgré mille difficultés, Le travail put être terminé en quelques mois, sans encombré, de manière à permettre l'ouverture èl l'inauguration de la ligne à jour fixe, le 18 août 1863.
Le Conseil général des Ponts el Chaussées el le Ministre (1rs Travaux publics félicitèrent le jeune ingénieur de ce résultat, ainsi que de l'économie réalisée en dépit des conditions fâcheuses de main-d'œuvre - el de célérité tout à fait exceptionnel le » dans lesquelles s'étaient exécutés 1rs travaux. En effet, d'après le règlement définitif, 1rs dépenses non compris l'acquisition des terrains el la superstructure) ne se sont élevées qu'à 800,000 francs, c'est-àdire a 20,0Q0 francs par kilomètre. Quoique cette ligne n'ait comporté ni grands ponts, ni tunnels, ni terrassements importants (en dehors de la profonde tranchée de la Housse aux portes de Reims), c'est là un chiffre très modique el peut-être sans précédent dans l'histoire de nos chemins de ter.
Cette ligne a ete incorporée dans le réseau dé l'Est. Si elle avait été immédiatement continuée jusqu'à Metz, elle aurait pu rendre de grands services àu moment de la guerre de 1870.
III. — Direction di s machines a l 'Exposition m: 1867 (1864-1870),
En 1864, Frédéric Le Play, qui recrutait son personnel pour l'Exposition universelle de 1867, dont il était le commissaire général, lit appeler à Paris, — sur la désignation d'Àmédée Bommart, soîi camarade de promotion, — Emile Cheysson, pour l'attacher au service des machines, dont il ne tarda pas à le nommer directeur.
Cette collaboration avec Le Play, dont il devint successivement l'ami et le disciple, a exercé sur l'orientation de la vie d'Emile Cheyssou nue influence décisive. Aussi, pour comprendre son histoire, faut-il dire quelques mots de celle de son maître.
Professeur éminent et métallurgiste de premier ordre 1 , Le Play était aussi un administrateur incomparable, poussant Tordre jusqu'au génie, possédant, avec la connaissance technique de son sujet, un grand ascendant sur les hommes. Chargé par le prince Demidott 4 d'exploiter les mines métalliques de l'Oural, il y créa de puissants établissements, où il eut à diriger plus de quarante mille ouvriers et développa, dans des proportions inespérées, d'immenses richesses industrielles, jusque-là restées eu partie stériles.
EMILE CHEYSSON
Au cours do ses voyages à travers PEurope, il avait observé les populations qu'il visitait et fêlé les hases de sa méthode et de la doctrine qu'il devait plus tard dégager de ses observations. La Révolution de 1848 le détermina à sacrifier la brillante situation qu'il avait conquise au prix de tant de labeurs et de succès, et h renoncer à sa chaire de l'École des Mines, pour se consacrer exclusivement à la mission sociale qui devait remplir sa vie et faire la gloire de son nom.
Ses hautes capacités, sa puissance organisatrice, sa connaissance profonde des mœurs de tous les pays, l'avaient désigné au gouvernement pour réorganiser, en qualité de commissaire général, l'Exposition universelle de 1855, dont le succès avait paru compromis au début, et qui avait pour siège le Palais de flndustrie, aux Champs-Elysées. Chargé de ce mandat à la dernière heure et au milieu de graves difficultés, il y lit preuve de qualités exceptionnelles d'ordre, d'activité' réglée, qui assurèrent un grand éclat final à cette Exposition et le mirent lui-même hors de pair pour la direction de ces entreprises.
Aussi fut-il investi d'une mission analogue à Londres, lors de l'Exposition universelle de 1862. Quand la France convia de nouveau le monde* à une solennité semblable en 18G7, ce tut encore lui qui en eut, avec le même titre, à la fois l'honneur et la responsabilité.
On n'a pas oublié l'ordre merveilleux qui régnait à l'Exposition de 1867, le système, si simple el si ingénieux, de ces galeries concentriques, coupées par des galeries rayonnantes, qui permettaient de laissiM- son unité à chaque Exposition nationale, tout en rapprochant les produits similaires des divers pays installés dans un même cercle. La classification des produits entre les différents groupes témoignai! de la portée philosophique de l'esprit du commissaire généra] et de l'étendue de ses connaissances : elle a été, depuis lors, presque exactement reproduite par les expositions qui se sont succédé tant en France qu'à l'étranger.
Le trait qui a contribué à donner à ces assises de 18G7 une physionomie particulière, c'est la place d'honneur qu'y ont tenue, pour la première fois, les préoccupations sociales. Jusque-la, on n'avait vu dans les expositions qu'un étalage de produits matériels; mais Le Play ne pouvait se dégager, quoi qu'il entreprît, de cette pensée dominante autour de laquelle gravitait sa vie : l'homme, son bienêtre, sa paix. Aussi voulut-il mettre en belle place, dans un groupe
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à pari, le fameux groupe X, •< les objets destinés à L'amélioration matérielle et morale des travailleurs - : puis, derrière le produit, taire apparaître le producteur, en constituant le Nouvêi ordre dès récompenses i « en faveur des personnes, des établissements et des localités, qui, par une bonne organisation ou des institutions spéciales, ont développé la bonne harmonie entre tous ceux qui coopèrent aux mêmes travaux et ont assuré» aux ouvriers le bien-être matériel, moral et intellectuel ».
Ce concours, auquel ont pris part plus de six cents maisons du monde entier, classées au premier rang dans chaque pays par leur
réputation industrielle et leur prospérité soutenue, a éclairé (Tune vive lumière les rapports entre le capital et le travail et déterminé les moyens de constater la bonne santé sociale dans l'atelier et de l'y ramener quand elle est compromise. Il marque une date mémorable dans l'histoire des institutions patronales et dans celle de la science sociale elle-même, dont il a tracé les* règles et posé les fondements; enfin, il a servi de précédent et de préface à l ? Expositton d'Économie sociale, qui a été l'un des éléments de succès de l'Imposition de 1889.
Ce fût à cette œuvre de lSf>7. à la t'ois technique et sociale, sous les ordres d'un chef illustre et aimé, qu'Emile Cheysson tut attaché de 1864 à 1870, comme directeur des machines.
A ee titre, il organisa, avec le concours d'un comité où figuraient des hommes éminents, tels que Jacquemin, Mantion, Fourneyron, Gallon, Phillips, le service mécanique, qui comprenait seize usines ou centres de production de force motrice, régulièrement distribués autour du palais et répartissan t en totalité 638 chevaux entre autant de secteurs de ta galerie des machines. Chacune de ces usines formait le lot distinct d'un entrepreneur qui, moyennant un prix fixé à forfait et en bloc, tout compris, à 600 francs par cheval-vapeur, était chargé de produire la force motrice, de la transmettre et de la fournir pendant toute la durée de l'Exposition, aux appareils à actionner dans le secteur correspondant.
Grâce à cette combinaison, et bien que la forme circulaire de la galerie eût obligé à briser les transmissions par des genoux à la Cardan, le service mécanique n'a pas cessé de fonctionner avec une exacte régularité. En mettant enjeu l'émulation des entrepreneurs, qui étaient en même temps des exposante, il a maintenu les dépenses bien au-dessous de celles qu'eût entraînées ht régie directe.
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Pour supporter ces transmissions, Cheysson eut à construire une passerelle longue de 1, 100 mètres, qui occupait Taxe de la galerie des machines et servait aux visiteurs d'élégant promenoir,. d'où ils pouvaient contempler les objets étalés sous leurs pieds.
Cette plate-forme était d'ailleurs mise en communication : d'une part avec le sol de la galerie ; de l'autre, avec les toiture*? du palais, d'où Ton avait une très belle vue sur l'Imposition, par des ascenseurs de divers systèmes, qui depuis ont fait fortune et sont devenus d'un usage courant dans nos habitations particulières.
Chargé du service hydraulique de L'Exposition, en même temps que du service mécanique, Cheysson installa sur la berge, près du pont d'Iéna, de puissantes pompes, qui refoulaient l'eau de la Seine dans un réservoir construit au sommet du Trocadéro, avenue lakoff. De là, Teau revenait par des tuyaux de distribution dans le Champ-de-Mars pour y satisfaire à des besoins très intenses, au moins analogues à ceux d'une population de 100,000 habitants.
Cette berge de Seine, élargie et exhaussée, était le siège (Tune exposition, pittoresque et animée, de navigation et de pèche. Afin de la faire communiquer avec le Champ-de-Mars, Cheysson ouvrit, dans la chaussée qui les séparait, une Large brèche de 28 mètres de largeur, sur laquelle il jeta le premier pont en tôle d'acier (puait été exécuté. Ce pont lit beaucoup d'honneur à son constructeur, M. Joret.
Exploitant avec âpreté certaines imprudences dans la rédaction des cahiers des charges, quelques concessionnaires (ceux des chaises, des restaurants, du catalogue, etc.), multipliaient les procès contre l'Exposition et obtenaient d'exorbitants dommages-intérêts. Amené, par un incident fortuit, à soutenir en référé un de ces procès et bayant gagné, Emile Cheysson se vit conférer l'honneur, nullement sollicité, d'être improvisé chef du contentieux. C'était un lourd surcroît d'attributions, étant donné le prodigieux foisonnement des procès auxquels l'Exposition était alors en butte. Grâce au concours d'un éminent avocat, Amédée Letévre Pontalis, et à une étude approfondie de chaque affaire, pour ne plaider que les bons procès et arranger les autres, il changea la veine et tarit cette source de frais et surtout d'ennuis, dont l'opinion publique avait fini par s'émouvoir plus que de raison par la sonorité excessive que la presse leur avait donnée.
Après la clôture de l'Exposition, il fui chargé de la démolition des bâtiments, du nivellement du Champ-de-Mars pour le rendre à
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la circulation, enfin de la partie du rapport de la Commission impériale qui avait trait à ses multiples services.
Il avait été décoré de la Légion d'honneur le V r juillet isr>7, dans la belle cérémonie de la distribution des récompenses, où, au milieu d'un véritable cadre d'apothéose, rehaussé par la présence de presque tous les souverains d'Europe, survenait, comme
une sorte de M(Utt\ The'cef, Pliarès, la nouvelle <pie M a\im i I ien venait d'être fusillé à Quéretaro : c'était le glas de PKmpire qui commençai! à sonner :
l\. Enseignemem \ l'École des Ponts et Chaussées (1868t4 870).
A partir de 1868, Emile Cheysson lut attaché au secrétariat des Àiit&tles des Ponts et Chaussées, à la navigation de la Marne, au contrôle des chemins de ter de ceinture, enfin à l'Ecole des Ponts et Chaussées pour y professer le cours de Littérature administrative.
Ce cours, où le professeur n'avait pas plus de devanciers qull n'a (Mi de successeurs, se proposait pour objet d f accoutumêr les futurs ingénieurs à formuler leurs idées dans ce style à la fois sobre, fort, précis, impersonnel, élevé, qui convient à des mandataires de l'autorité, parlant au nom de la chose publique. Le cours comprenait trois divisions, autant que l'enseign unent de l'école a d'années : la première, consacrée à la Correspondance ;la seconde, au Rapport; la troisième, au Mémoire, Il était accompagné de compositions sur des sujets empruntés à la pratique professionnëlie et de conférences contradictoires, où les élèves s'exerçaient à la parole comme le t'ont les futurs avocats dans les conférences Molé et de Tocqueville.
Ce n'était pas là un enseignement de rhétorique, mais une œuvre de formation professionnelle et morale, qui valut à son auteur les chaudes félicitations du Ministre des Travaux publics.
La guerre de Î870 emporta ce cours, comme elle a emporté tant d'autres choses; il ifa pas été repris.