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V. — Le Siège de Paris

Dès la déclaration de guerre, tout disparaissait devant les devoirs de la défense nationale. Cheysson fit partir sa famille pour la pro-

KM1LE CHEYSSON

vince et codrui demander un emploi où il pût servir la pairie en danger.

Répondant à sa demande, M. de Franqueville lui confia la mission de veillera la réception el à rcmmagasinement dans Paris des 600 meules qu'à toul hasard, en prévision d< k s éventualités du siège, il venait de faire acheter à la Ferté-sous-Jouarre. Gel achat était ttn irait de génie.

Les meutes, expédiées de ta Ferté en toute hâte, arrivèrent par les derniers trains qui aienl pénétré dans Paris avant l'investissement. Comme elles occupaient 80 wagons et encombraient la gare de la Villette, Ghey&son les lit provisoirement transporter sur la place Fotftetioy, derrière l'Ecole militaires jusqu'à ce qu'on eût statué sur leur emploi.

Eljeg n'y restèrent pas longtemps inaetives ; car on ne tarda pas à

pressentir le rôle qu'elles auraient à jouer et dont l'importance n'a cessé de grandir jusqu'à la fin du siège.

T. a meunerie n'était pas alors une industrie parisienne et c'est à peine si, en dehors des deux établissements administratifs de la manutention militaire et de l'Assistance publique (moulin Scipion), on comptait à Paris, en septembre 1870, une dizaine de paires de meules propres à faire de la farine. Or, étant donné le nombre de bouches à nourrir, c'était un ensemble de 5 à 600 paires de meules que devait réclamer l'alimentation de la capitale, le jour où Paris ne vivrait plus que sur ses moulins. La provision de farines correspondait à la consommation de deux mois : celle des blés permettait de prolonger d'autant la durée du siège ; mais à la condition qu'on

improvisât des moyens de mouture suffisants pour convertir ce blé en farine et nourrir Paris au jour le jour.

C'est ce problème, en tous temps difficile, mais rendu plus difficile encore par les circonstances, qu'Emile Gheysson fut chargé de résoudre et qu'il résolut en effet.

Nominalement placé sous les ordres de M, l'Ingénieur en chef Krantz, qui, pendant le siège, eut à consacrer toute son activité à des missions militaires et s'en acquitta avec talent, courage et suc ces, Cheysson fut, en fait, le chef du service des moulins de siège, et c'est sur lui qu'en pesa toute la responsabilité; Il parvint à y faire face grâce à l'admirable dévouement de ses collaborateurs de tous ordres et à la confiance du Ministre du commerce, 31. Magniri, qui lui facilita sa tâche en l'appuyant de son autorité' et en

LA CARRIÈRE DE L'INGENIEUR

aplanissant, ou brisant au besoin, les obstacles qui surgissaient do toutes parts el qui, sans cet énergique soutien, auraient pu compromettre le succès de l'entreprise.

Ces moulins devaient être simples, rustiques, d'une installation rapide et peu coûteuse. On ne pouvait songer à les accumuler sur un seul point, dans un établissement monumental, qui aurait eu L'inconvénient d^ètre exposé aux coups de L'ennemi, aux séditions populaires, aux dangers d'incendie, enfin d'exiger des transports onéreux pour les grains el surtout pour la distribution des farines aux boulangeries. Il fallait, au contraire, répartir les meules entre les divers quartiers de Paris, a portée des dépôts de grains el des besoins a satisfaire, et les établir dans des ateliers industriels déjà pourvus de force motrice et momentanément condamnés au chômage par les événements.

Ce fui ainsi qu'on procéda pour une première série. Dès les premiers jours de septembre, un appel fut adressé aux constructeurs pour leur demander d'installer chez eux un moulin et de l'exploiter, « Ce n'était pas, leur disait-on, une affaire et des bénéfices qu'on leur proposait; mais on réclamait leur concours désintéressé pour une œuvre patriotique ».

Cet appel fut entendu. Entre le {) et le 21 septembre. 10 marchés furent signés jusqu'à coneurrence de 164 paires de meules. Les industriels, avec Lesquels on venait de traiter, étaient pleins de bonne volonté, mais aussi d'inexpérience. 11 fallait donc les guider, leur venir en aide. On leur procura d'abord des ouvriers spéciaux (rhabilleurs < k t gardes-moulins) et des chefs de moulure, choisis parmi les meuniers réfugiés dans la capitale et heureux de concourir à la défense nationale, en acceptant modestement la direction professionnelle d'un moulin. En outre, on installa une fabrique de tarares, de blute ries, d'archures et d'élévateurs, dans les ateliers mis obligeamment à la disposition du service des moulins par un grand entrepreneur de travaux publics, M. Renard, qui a été, pour ce service, l'un de ses collaborateurs les plus utiles et les plus dévoués. Grâce à ces divers concours, tous les moulins cle la première série étaient prêts ii fonctionner entre Le 14 et le 31 octobre.

En outre, on utilisa divers moulins de la banlieue protégés par les torts et on en transforma d'autres, ce qui ajouta une quarantaine de paires de meules à l'effectif dont on disposait.

Mais les événements marchaient. Vers le milieu de novembre, on

EMILE CHEYSS0N

avait acquis la conviction que l'ennemi ne pourrait pas enlever Paris par surprise ou par assaut C'était avec La faim qu'on allait avoir à compter et non plus avec une attaque de vive force. Les moulins, au début, avaient été acceptés sans empressement et considères connue une précaution de luxe ei presque de parade, dont l'utilisation ^arriverait pas, soit à cause de la prompte reddition de la place, soit à cause de la pénurie des grains. Mais le service des moulins, qui avait jusque-là travaillé dans la pénombre, passail brusquement au premier plan : il apparaissait comme l'un des pins précieux auxiliaires de la défense nationale ci devait finir par être le régulateur même des opérations militaires et de la durée du siège.

Le 20 novembre, après avoir entendu l'exposé verbal d'Emile Gheysson el avoir reconnu la gravité de la situation, le Comité des subsistances décidait, sur sa proposition, le doublement des moulins et l'invitait à tout mettre en oeuvre pour obtenir le plus loi possible ce résultat

On ne pouvait plus espérer trouver de constructeurs particuliers avec qui traiter. Le premier appel avait épuisé la liste de ceux qui, disposant de place et de force motrice, pouvaienl mener l'affaire à bien. La seule solution pratique ('lait de recourir aux Compagnies de chemins de fer, en leur demandant d'établir dans leurs garés les nouveaux moulins .

Les halles à marchandises de ces gares offraient, en effet, de vastes emplacements pour l'installation des moulins et de larges accès pour leur exploitation. On y avait sous la main, dans les locomotives condamnées à l'immobilité par l'investissement , des moteurs aussi puissants et robustes que commodes à mettre en place. Les ateliers de construction pouvaient prêter leurs ressources de toute nature pour les travaux d'établissement et d'entretien. Enfin et surtout le personnel des Compagnies, en mettant à la disposition (h 1 l'entreprise, son organisation, ses talents, sa discipline el son patriotisme, devait en assurer le succès. C'était donc de ce bôté qu'il fallait porter son effort.

Quelques heures après que le doublement des moulins venait d'être décidé, dès h» soir même, les Compagnies du Nord et de l'Est acceptaient la construction de deux moulins, l'un de 20 paires de meules, dans la gare de la Villette ; l'autre de 28 paires, dans celle de la Chapelle. Du 22 au 29 novembre, d'autres traités furent signés

Là carrière de l'ingénieur

avec les Compagnies d'Orléans, de Lyon el de POuest, pbrtani à I 52 l'effectif total des moulins des - ares ( 1 ).

Ces nouveaux moulins étaient encore simplifiés par rapport aux types de la I" série. Les Compagnies se chargèrent d'aménager et de mettre en place les locomotives, de fournir el de poser la -rosse transmission. Les beffrois* bluteries, archeurs, (de., étaient confiés aux ateliers de M. Renard. Quant à l'exploitation, elle devait se faire sms la direction de meuniers, pris parmi les représentants les plus attitrés de la grande meunerie.

Les travaux turent poussés avec une activité fébrile. Malgré la rigueur du froid, la brièveté des jours, le mauvais état des chemins M)iis la neige et le verglas, les difficultés croissantes pour les réquisitions d'hommes et de chevaux, la rapidité de l'exécution dépassa

toute attente. Par exemple, décides dans la soirée du 20 novembre,

les travaux des moulins de la gare de la Chapelle étaient entamés la nuit, et solennellement inaugurés vingt jours après, le I I décembre.

Les moulin^ des gares arrivaient à propos : car la population commençai! à s'émouvoir. Le jour môme de celle inauguration, elle avait, sur des rumeurs inexactes, envahi les boutiques des boulangers el déterminé une panique, alors prématurée, mais inquiétante. Le Gouvernement essaya de rassurer la population par une proclamation, où il annonçait la mise eu service des moulins des gares, qui allaient désormais largement assurer l'alimentation parisienne.

A partir de ce moment jusqu'à la tin, ces moulins furent soumis a un régime de production surmenée et répondirent aux besoins do la population dans la mesure où Ton pouvait eux-mêmes les alimenter: mais cette mesure allait elle-même chaque jour en se rétrécissant.

En effet, les provisions de grains s'épuisaient graduellement. On en (dait réduit aux expédients de plus en plus précaires. Aprèsavoir à plusieurs reprises affirmé que le pain ne serait pas rationné, le

(i) L'elïcctif total des paires de meules du service s'est élevé, savoir ;

Moulins des gares

Moulins créés chez les particuliers Moulins transformés

Total

EMILE CHEYSSON

Gouvernement, obligé de recourir à cette mesure, fixait le taux de La ration a 300 grammes pour les adultes el à 150 grammes pour les enfants au-dessous de cinq ans. Encore ce pain dut-il passer par des formules de plus en plus lamentables. On fut forcé d'y introduire une proportion croissante d'avoine. Or L'avoine se prête très mal à la mouture. Si Ton cherche h féeraser directement, sans préparation préalable, elle engprge les meules au point de les arrêter, et elle donne à peine 20 à 25 0 () d'une farine grossière el pâteuse, sorte de masiie qui colle aux doigts et qu'agglutinent des barbes tenaces. Ne pouvant songer à un décor tic âge ou à un étuvage préalables, qui auraient remédié à cet inconvénient, on dut, pour utiliser l'avoine, se résoudre à la traiter sous les meules en même temps que le riz, sans parvenir toutefois a supprimer ces poils et ces essences, qui altéraient gravement le gQÛt el l'aspect du pain.

La formule des derniers jours, correspondant à ce qu'on a denommé : « le pain du siège était composée comme suit :

Blé 25 0/0

Seigle, orge, pois, malt 5

Riz. 20

Avoine 30

Pécule et amidon 10

Son 10

Ce pain était noir, mal levé, indigeste, plein de barbes d'avoine qui traversaient les bluteries, en somme fort peu appétissant.

C'est au prix de mille difficultés que, vers la tin du siège, le service parvenait à approvisionner de farine les boulangeries pour la ration quotidienne de leur clientèle. Il ne pouvait lui-même alimenter les moulins qu'avec les raclures des greniers; les transports devenaient de plus en plus difficiles, à cause de t'abatage des chevaux qui n'a pas atteint moins de 70,000 têtes. Le charbon s'épuisait. Le service avait installé, avenue de Neuilly, une petite fabrique de briquettes pour utiliser des menus. Afin de tirer parti de l'huile lourde dont la Compagnie du gaz possédait 2,000 ii 3,000 tonnes, on la mélangea avec du fumier dans la proportion de 500 kilogr. d'huile lourde pour 1 mètre cube de fumier.

LA CARRIÈRE DE L INGÉNIEUR 17

Appliqué au chauffage des locomotives de I;i gare de Lyon, ce mélange brûlait bien et donnait une bonne pressioîK w Khfin on a^ niais sans succès, essayé de consommer de l'asphalta, dûlffie Syndicat de la ebocolatérie avait approvisionné un millier de tonnes.

Les moteurs, littéralement surmenés par un travail haletant de jour et dé nuit, s'accommodaient assez mal de ces combustibles médiocres et plus ou moins fantaisistes. On leur demandait toujours leur maximum de puissance et on ne leur accordait presque jamais de repos, même pour les réparations les plus nécessaires. C'est miracle qu'une marche aussi insolite, presque téméraire, n'ait pas amené de graves accidents, tant les efforts étaient poussés partout a leur extrême limite.

Le dénouement approchait. Eu province comme à Paris, lès esprits mesurés le voyaient nettemenl venir. M. de Chaudordy, délégué du Ministre des affaires étrangères, écrivait le 16 janvier au Gouvernement de la Défense nationale : « Paris ne peut plus être sauvé par nous! » Quant à l'efficacité des efforts intérieurs, le temps en était passé ci la dernière sortie du \\) janvier mu* Buzenval, concession laite san> conviction à la pression de L'opinion publique surexcitée, venait de confirmer l'impuissance de la capitale à rompre le cercle de for qui l'enserrait.

Paris ne pouvait plus demander son salut à la force et sa résistance (Hait mesurée par ses ressources alimentaires qui diminuaient avec une effrayante rapidité. La faim allait entrer en scène et Ton approchait de ce moment tragique où se réaliserait la perspective humanitaire déroulée dogmatiquement par M. de Bismarck devant le^> Chancelleries de l'Europe, qui se bornaient à l'enregistrer : <•■ celui où... des centaines de milliers d'individus devraient mourir de faim » ( 1 ).

La population endurait de vives souffrances ; mais son patriotisme était tel qu'elle les acceptait avec courage. Après de misérables éch^uffourées, la sédition sur laquelle avait compté l'ennemi avait dû reculer devant la fermeté et la raison publiques. Le daliger commun avait élevé les cœurs et les préparait a tous les sacrifices. Ce l'ut, certes, un beau spectacle que celui qu'offrait alors cette capitale assiégée ci l'histoire ne pourra manquer d'en célébrer la grandeur.

(1) Mémorandum d'octobre 1870.

EMILE CHEYSSON

Mais La famine devait avoir le dernier mot. Tenu jour par jour, heure par heure, au courant de la marche du service des moulins et de l'épuisement des ressources, le Gouvernement ne se crut pas en droit de sacrifier des hécatombes humaines pour prolonger de quelques heures une lutte sans espoir et signa, le 28 janvier 1871, la capitulation qui livrait à l'ennemi Paris et La France.

La population accueilli! ce dénouement avec une stupeur douloureuse et irritée, Elle voulait souffrir encore et se refusait à croire que le moment suprême fût déjà venu. Quelque inévitable que les proclamations officielles cherchassent à la montrer, et qu'elle le fût en effet, la capitulation était un abîme où s'engloutissaient les espérances nationales et, suivant l'expression biblique, en présence d'un tel effondrement, « on ne voulait pas être consolé ».

Les dépenses du service des moulins ne se sont élevées qu'à la

som me de 3 . 338 . 943 fr . 53

dont à déduire pour reprise du matériel MO. 718 50

Dépense nette (t) 3.428.228 fr. 03

Le nombre de quintaux de grains écrasés ayant été de 400,000 (exactement 398,953 <[. 08), la mouture du quintal, y compris l'amortissement de l'installation des moulins, les frais de remise en

étal des usines et toutes les dépenses du service, revient à. S fr. 05

L'achat de ce quintal a coûté 32 IV. 27

Dépense totale par quintal 40 tï\ 32

Or, ce même quintal a produit, en moyenne :

1° 75 kilogr. de farine qui, à raison de 72 fr. 50 le sac, prix de vente aux boulangers, rapportaient 341K63

4° (Déduction faite de 3 kilogr. de déchet) 22 kilogr. de son qui, moyennement vendus 25 fr. le quintal, ont donné lieu à une recette de 5 fr. 50

Recette totale ÂO fr. îS

Ainsi ramené à ses grandes lignes, le service des moulins a eu la bonne fortune de ne rien couler au pays.

fi) Dans cette dépense totale, les frais de premier établissement comptent pour 1,430,755 fr. 72, ce qui revient à 4,171 fr. 30 pour chacune des 343 paires de meules du service. Les frais de mouture proprement dits ont en moyenne ressorti à 4 fr. 17 par quintal de grain.

LA CARRIÈRE DE l'iNGÉMEUR 19

Il a aussi joui de cet autre privilège que la liquidation s*en esl opérée rapidement, à l'amiable et dans 1rs conditions les plus profitables à l'Etat. '

Celle liquidation semblait, au contraire, devoir donner lieu à des embarras inextricables et à de dangereux procès. Ou s'était brusquement emparé d'usines en pleine activité, sans avoir en le temps de procéder à des inventaires détaillés, ni d'enchaîner l'avenir par des conventions étroites et préalables, que ne comportaient ni 1 urgence, m la nouveauté du problème. Dans la plupart des cas, «mi avait dû bouleverser les aménagements antérieurs, déplacer les machines, modifier les transmissions, taire des distributions d'étage, construire des hangars, etc... Le seul moyen pratique avant «•t'- de traiter sur la hase du remboursement des dépenses justifiées, on s,. ml. lait fatalement livré, lois de la liquidation, a la discrétion des intéressés.

En somme, pour cette opération si complexe et se chiffrant par plus de 3 millions, le service do moulins ne disposait d'aucune base définie de règlement, si ce n'est a l'égard de la moulure, et encore ce traité d'exploitation avait-il été affaibli et comme lacéré par les circonstances de force majeure qui avaient étrangement dérangé les prévisions du texte.

Le service n'était pourtant pas entièrement désarmé. Le traité d'installation posait, .m effet, le principe rappelé plus haut : c'est qu'en répondant à l'appel de l'administration, les constructeurs avaient entendu, non pas faire une spéculation et réaliser des bénéfices, mais prêter leur concours désintéressé à une œuvre patriotique.

Ce principe n'est pas resté à l'état de déclaration stérile. Les contractants y ont été sans cesse ramenés et presque tous, par un sentiment qui les honore, en oui franchement accepté les conséquences. C'était là un levier puissant cl qui sans doute aurait pu, — au grand profit de la chose et ,| ( . [ a moralité publiques, — être plus souvent mis en jeu dans les marchés passés à l'occasion de la guerre.

Un autre levier à mettre en œuvre, consistai! dans la multiplicité des entreprises analogues et dans le rapprochement des résultats similaires (1). Aussi, le service a-t-il traité d'abord avec les çonstruc-

(1) A côté de la comptabilité strictement financière, le servicedes moulins avait organise une comptabilité àvnomiçue, qui servait à ces rapprochements d'élé-

ÉM1LE CHEYSSON

leurs dont les dispositions patriotiques et conciliantes pouvaient lui inspirer le plus de confiance. Puis, il s'est servi des éléments déduits de ces premiers traités pour déterminer d'autres adhésions moins spontanées. Enfin, après la conclusion de ces premières séries de transactions amiables, il en a opposé le poids aux ayants droit plus âpres et plus exigeants, pour combattre el réduire leurs prétentions, en insistant sur leur isolement et sur le peu de chances que leur offrirait un procès. Au besoin, et pour en finir, il a su consentir de légères concessions, faites à propos et sur des points ne touchant pas aux principes. Ainsi réduites a des questions d'espèces in fine, ces concessions devenaient sans portée générale, tandis qu'à l'origine de la liquidation, elles auraient constitué de dangereux précédents.

L'entente a encore été facilitée par la clause qui obligeai! les constructeurs ;t garder la propriété du matériel des moulins, dont la valeur serait déduite des trais d'installation (1). On simplifiait ainsi la question de démontage et de la remise des lieux en état. La plupart d'entre ces meuniers improvisés ont revendu ce matériel ; d'autres l'ont retenu à l'étal de moulins eu activité et c'est ainsi que le siège a eu ce contre-coup inattendu d'acclimater à Paris l'industrie de la meunerie, qui s'y est beaucoup développée depuis quelques années.

Commencées dés l'arrêt des moulins, ces opérations de liquidation furent interrompues par la Commune qui, préoccupée de l'alimentation de Paris, avait, par l'organe de Raoul Rigaud, notifié a Cheysson l'ordre de continuer son service pour le compte de l'insurrection. 11 va sans dire qu'au lieu d'y obtempérer, il rejoignit, au milieu de mille péripéties où sa vie tut en danger, le gouvernement à Versailles, La Commune s'en souvinl ci, deux mois plus tard, dans ses dernières convulsions, elle lit envahir la maison qu'il habitait a Passy, rue de la Tour, 148, par un bataillon d'insurgés, « les vengeurs de Flourens », qui, avant de s'enfuir devant les Versaillais

ments similaires, annonçait les anomalies dès qu'elles se produisaient, permettait au chef do tenir en haleine tout un personnel, et constituait entre ses mains un gouvernail d'une grande puissance et d'une exquise sensibilité.

(1) Exception était faite pour les meules, que les constructeurs avaient la faculté de rendre à l'Etat. Sur les 147 paires de meules, ils en ont retenu 81 et restitué 66.

LA CARRIÈRE DE i/lNGÉNIEUR

entrés par la porte de la Muette, y mirent |e feu et la brûlèrent de fond en comble avec tout ce qu'elle contenait.

Quelques jours après, le service des moulins étaij installé à Paris, au Ministère du Commerce et reprenait le cours dé la liquidation. Du :2V juin au 1 V août suivant, en moins de deux mois, GheVSson soumettait à l'administration 53 dossiers distincts, dont chacun comprenait les traités et les décomptes d'installation, d'exploitation, et la convention de liquidation, le tout accepté par les intéressés, Aucune de ces adhésions n'avait dû être achetée par l'abandon des principes posés des l'origine et le programme primitif axait pu, sans déviation, être suivi jusqu'à la tin.

Malgré son extrême difficulté, celte liquidation a présenté un contraste frappant avec celle de la plupart des marchés de la guerre, qui portaient sur des transactions d'une grande simplicité, comme les achats de blé et de pommes de terre, et qui ont cependant donné lieu a de singulières complications. La Commission parlementaire des marchés, présidée par le duc d'Audiffret-Pasquier, s'en est occupée; mais, justement sévère pour un certain nombre 1 de ces marchés, elle a. au contraire, rendu hommage a l'ordre et à l'économie ojui avaient présidé à toutes les opérations du service des moulins.

En résumé, les résultats du service ont été favorables au point de vue contentieux et financier. Ils ne l'ont pas été moins au point de vue technique et militaire. Les 300 premières paires de meules ont été prèles en six semaines ; les 150 autres en un mois. De décembre à janvier, elles ont concouru à assurer au jour le jour l'alimentation parisienne; elles ont écrasé i00,000 quintaux de grain au milieu de difficultés de toute nature.

Pendant ces quatre mois de siège, Emile Cheysson a vécu sous l'obsession, effroyable comme un cauchemar, de ne pouvoir approvisionner chaque malin les boulangers de leur ration quotidienne et de précipiter ainsi un dénouement qu'il savait inévitable. Ce malheur lui a été épargné et il a eu la joie de mener jusqu'au bout, sans défaillance, sa lourde lâche.

Parmi les attestations qu'il a reçues à cette occasion, on doit citer la lettre que le ministre du Commerce, M. Magnin, lui a adressée en réponse à l'envoi de son livre sur<< Le Vain du siège »(1) :

(t Un volume in-8°, 408 pages, avec planches. Imprimerie nationale, 1872,

KM ILE CHEYSSON

Paris, 4 août 1872.

Mon cher Monsieur,

On nÇa envoyé hier votre volume sur /es moulins de Paris. Je Vax lu avec le plus vif intérêt et je rie veux pas tarder une seule minute à vous en féliciter.

(y est un excellent travail, qui h* a qu'un seul défaut, celui d'être trop modeste. Je tiens à vous dire que te mérite de cette grande œuvre revient à vous seul. Vous avez tout fuit avec un talent au-dessus de tout éloge et, grâce à vous, le siège a pu se prolonger deux mois de ])lus.

Je conserve très précieusement le souvenir de nos relations et je vous garde une sincère reconnaissance pour les services que vous m'avez rendus. Sans vous, (/ue serais-je devenu ? J'aime à prendre la responsabilité des fautes et des erreurs ; mais je veu.r donner à celui qni Va mérité F honneur des choses qui ont été bien faites.

Croyez^ mon cher Monsieur, à mon estime et à ma sincère affection .

En se rendant à Versailles, le 18 mars, auprès du Gouvernement de la Défense nationale, Cheysson comptai! demander un congé pour aller enfin voir sa famille réfugiée en province et pour se remettre de ses fatigues. Mais, au momenl où il arrivait, le secrétaire général du ministère «les travaux publics, M. de Boureuille, venait d'être nomme président d'une commission chargée de liquider les opérations de la Commission d'armement, qui avait lait des achats, fort discutés, de matériel de guerre. ïl s'empara de Cheysson pour rattacher à cette commission comme secrétairerapporteur. La tache était rude do débrouiller une comptabilité qui, se ressentant de la fièvre et des circonstances, n'était pas et ne pouvait pas être conforme aux règles et aux types consacrés. On courait au plus pressé ; on se procurait d'abord les munitions et les armes dont on avait besoin pour se battre, sauf à fournir plus tard les justifications réglementaires. Le dépouillement méthodique de ces dossiers fit apparaître la parfaite correction des opérations de la Commission d'armement et de son président M. Lecesne. Ce résultat valait bien le gros labeur qu'il avait coûté à la Commission de liquidation et à sou secrétaire-rapporteur.

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