‹ Œuvres choisies (tome 1)Chapitre 7 sur 103 · KM ILE CH EYSSON · texte numérisé non relu

KM ILE CH EYSSON

pratiqué presque sans Irais une brèche dans le rideau que forme le barrage, et à l'endroit même où Ton voit les poissons affluer el se raidir pour franchir la chute, sauf à déplacer cette brèche si Ton s'est trompé, Olî si la fantaisie des saumons les attire ailleurs,

Emile Gheysson avait également imaginé un système mécanique do manœuvre des aiguilles des barrages, à l'aide d'une grue roulant le long de rails supportés par les passerelles qui reposent sur

les têtes des fermettes. Tant que ces manœuvres se faisaient à la

main, on ne pouvait guère, pour les barrages, songer à dépasser la hauteur de 2 mètres à 2 m 50, SOUS peine d'exposer la vie des barragistes. Grâce a Temploi d'une grue, fixée au rail par des crampons durant l'arrachage des aiguilles, il devenait facile d'augmenter leur équarrissage, et par conséquent la chute du barrage.

Des expériences, faites dans cette direction, avaient déjà donné des résultats très encourageants; mais elles furent interrompues lorsque Caméré, ingénieur attaché au même service, proposa une solution préférable du problème, en prenant le point d'appui de ses manœuvres mécaniques, non pas, comme le faisait Gheysson, sur la passerelle des fermettes, mais sur un point fixe supérieur où Ton était à l'aise pour ahai>ser et relever les barrages de grande chute.

Cette question était depuis longtemps à l'étude. Des esprits distingués et impatients poussaient même leurs exigences jusqu'à vouloir rendre la Seine accessible à la navigation maritime, et faisaient campagne au nom de - Paris port de mer D'antres, sans vouloir fermer l'avenir, soutenaient que, dans les conditions actuelles du trafic et de l'intérêt de l'argent, c'était assez, pour la génération présente, de porter à 3 m 20 le tirant d'eau de la Seine, ce qui constituerait déjà un progrès considérable par rapport à l'étal antérieur.

dette solution, la plus raisonnable, fut, après enquête, celle (pie l'administration eut à réaliser. Sons peine d'en briser L'unité, les ('tndes ne pouvaient être morcelées entre les trois ingénieurs ordinaires de la troisième section de la Seine, elles furent centralisées entre les mains de Gheysson, qui, pour celte mission particulière, dut ainsi empiéter sur le domaine de ses collègues des deux autres subdivisions.

C'est donc lui qui, sous la direction de L'ingénieur en chef de Lagrené, successeur de Krantz en 1878, a rédigé le projet d'amélioration de la Seine entre Paris et Rouen. Ce projet a été approuvé et visé dans la loi qui a autorisé l'exécution des travaux.

LA CAIIIUKIIE DE L INGENIEUR

Avant, par ses services, purgé « ta pénitence du Creuset », il fut en 1876 Appelé à Paris, toujours au service delà Navigation de la Séine, mais dans la première circonscription de la 3* section. Quelques mois pins lard, en 1877, il était attaché à l'administration centrale du ministère des Travaux publics.

VIN. — Direction des Cartes et Pi ans (1877-1884).

Son premier poste au ministère fui celui de chef de ht statistique et de r économie générale des travaux publics. Le 9 novembre IN77, il était nommé ingénieur en chef de seconde classe ci, peu après.

appelé par M. de Freycinet, alors ministre des Travaux publics, y la Direction de* Cartes et plans, qu'il a conservée pendant sept ans, jusqu'en 1884.

Ce service était La transformation de l'ancien Dépôt des cartes et plans, qui jusque-là servait d'honorable retraite à un ancien ingénieur eh chef. Il était chargé de la conservation des archives et de celle du nivellement Bourdaioue.

La nouvelle Direction, dont Chcysson a été le premier, ou plutôt l'unique titulaire, — car elle ne lui a pas Survécu, — devait être plus vivante et prendre pari à l'action. Au\ attributions passives de Pancien dépôt, elle joignait, en effet, un rôle actif par l'entreprise du Nivellément générai de la France, la rédaction d'une carte de France au 200000 e , renseignement pratique des procédés de reproduction des dessins, enfin par des recherches économiques sur les travaux publics et par la publication d'un Bulletin de statistique et d'un Album de statistique graphique.

Un mot sur chacune de ces opérations.

La France, depuis de longues années, vivait sur le nivellement Bourdaloue/ qui, après avoir réalisé un grand progrès lors de son exécution, avait été dépassé par les autres pays sous le rapport de la précision. Le moment était venu de reprendre notre rang et de créer un nouveau réseau de nivellements en harmonie avec les besoins du génie utilitaire, du génie civil et de l'agriculture. Sous la présidence du Ministre, une grande Commission, dont le directeur des cartes et plans était le secrétaire, fut, en 1880, chargée d'arrêter les bases de ce nivellement général. Elle comprenait, avec des représentants des ministères intéressés, quelques personnalités éminenles, comme le colonel Gouliër, savant profond et

si

EMILE GHEVSSON

modeste, avant toute sa vie, avec autant de profusion que de désintéressement, semé les inventions Ingénieuses et pratiques, homme admiré, aimé, vénéré de tons ceux qui Ton! approché! Il fut la lumière de cette grande Commission. A ses côtés, commençait à apparaître M. Charles Lallemand, ingénieur des mines, qui, s'inspirant de ses leçons et de ses exemples, devenait plus tard son émule et devait diriger* avec autant d'originalité que d'éclat, le service du nivellement général, en rendant à la France, dans cette voie, l'avance qu'elle avait perdue.

La Direction des caries et plans tut activement associée à ces études, et aux négociations avec les ministères de la Guerre et de rintérieur pour présenter aux Chambres, sous le ministère de Sadi Carnot, un projet (huit l'ampleur même compromit le succès. Ce projet lut réduit aux modestes proportions d'un crédit annuel, qui, après vingt-cinq ans d'efforts et grâce à l'excellence des méthodes et des opérateurs, a permis d'achever les réseaux de 1°' et de 2 e ordre, d'entamer vigoureusement les réseaux de 3 e ei de 4 e ordre, d'y encadrer le réseau Bourdaloue rectifié,, d'y rattacher lés levés du nouveau cadastre et de pou>scr des pointes hardies dans les régions montagneuses des Alpes, pour fournir des hases solides aux études sur l'utilisation de nos richesses hydrauliques et l'exploitation de la « houille blanche ».

Kn même temps, cette Direction poursuivait la création d'une carte de France au ^00000°, qui manquait à la série de nos caries à grande échelle.

Au moment où la surveillance des petits cours d'eau non navigables ni flottables avait élé transférée de l'administration des Eaux et Forêts à celle des Ponts et Chaussées, cette dernière avait tenu à Taire l'inventaire des biens qu'on lui confiait. Aussi, par une circulaire de 1861, avait-elle invité ses ingénieurs à dresser, pour chacun des cours d'eau compris dans leur service, deux tableaux, A et B : le premier^ fournissant toutes les données qui en caractérisent l'assiette naturelle (bassin versant, débits a l'étiage, en eau moyenne, en crue, sur divers points du parcours, hauteur de pluie); le second, définissant l'utilisation agricole ou industrielle des eaux par la main de Thomme (irrigations, chutes, moulins, écluses)*

Ce travail considérable lut renvoyé à la Direction des caries et plans qui devait le dépouiller et publier, d'abord, les tableaux A et B sous la forme d'un volume par département) puis une carte

LA CARRIÈRE t>E L'INGÉNIEUR

de France, destinée à traduire aux yeux ces données numériques Une carie a grande échelle est toujours une grosse entreprise et une œuvre de longue haleine, Avant d'eu taire paraître la première feuille, il faut avoir arrêté le système de projection, les dimensions

et coupures (les feuilles, les couleurs et signes conventionnels, les types et la grosseur des écritures, le nombre des planches concourant au tirage de chaque feuille, le mode d'exécution. On ne parvient à trancher toutes ers questions qu'au prix d'essais nombreux

ci de longs tâtonnements.

La carte au 200000 e du ministère des Travaux publics comprend

1 38 feuilles ; (die a été gravée sur acier, avec une grande tine>s<\ par un artiste habile, M. Hellé ; (die esl tirée à quatre couleurs. L 1 aspect en est très artistique ; elle réunit L'élégance et la clarté.

Poussée avec beaucoup d'entrain, la publication des tableaux A

ei I) fui interrompue par te dédoublement du ministère des Travaux publics. Le nouveau ministère de l'Agriculture réclama, en effet, comme sa propriété, les dossiers, ci se chargea de la suite (h* l'entreprise, malgré les instances de la Direction des caries et plans, qui s'offrait a continuer la publication pour le compte du département de l'Agriculture et sans que rien trahit au dehors son intervention. Rien n'y lit. Le nouveau ministère exerçait un droit strict : il suspendit le travail, qui en était arrivé aux tableaux pour l'Ariège, la Haute-Garonne et la Nièvre ; et la publication, en pleine activité, fut arrêtée au point où l'avait laissée la Direction des cartes et plans.

Quant à la carte, (die était restée aux Travaux publics et marchait d'une telle allure que Ton se flattait de pouvoir, à l'Exposition universelle de 1889, rassembler sur un immense panneau carré de (> ,n de côté. Mais, comme on va le voir, la Direction des cartes et plans ayant été supprimée en 1884, la carte bit transférée à l'Ecole ces Ponts et Chaussées qui, ne mettant a son service ni les mêmes moyens d'action ni la même chaleur paternelle, laissa traîner en longueur l'exécution, qui n'était même pas terminée en 1900. De plus, malgré ses demandes pressantes, Gheysson n'avait pu obtenir que l'exploitation de la carte fut affermée, moyennant finances, à un éditeur, comme Taxait fait le ministre de l'Intérieur, pour sa carte au 100000°, concédée à MM. Hachette. Cette maison était toute prête à se charger aussi de la carte des Travaux publics, qui vu son échelle, répond à d'autres besoins que celle de l'Intérieur et s'harmonise heureusement avec elle. Il n'est pas douteux qu'entre

EMILE CHEYSSON*

de toiles mains La carte au 200000* aurait pu recevoir une grande publicité et obtenir du public la faveur qu'elle mérite et que Lui ont accordée les juges les plus compétents,

A côté de ces travaux cartographiques, la Direction des cartes et plans en entreprenait de plus modestes, mais qui étaient fort appréciés de tous ceux auxquels on les destinait. Elle avait obtenu la création d'un atelier où étaient mis en œuvre, par des agents très habiles, les procédés de rapide reproduction des dessins à un petit nombre d'exemplaires. Cet atelier ne se bornait pas a utiliser les procédés connus; il en imaginait de nouveaux, qui étaient sanctionnés par des récompenses dans les expositions spéciales, Ghéysson résuma ces procédés dans un manuel autographié, dont l'édition fut rapidement épuisée,

Au moment du grand programme des travaux publics, l'administration éprouvait une véritable i;éne pour le recrutement du personnel des dessinateurs. Cheysson alla proposer à son ministre, l'auteur du programme, M. de Freycinet, d'enrôler à son service un employé puissant qui, à lui seul, en vaudrait des centaines, (( Quel est eel employé? » demanda le ministre. c< Le Soleil », répondit le directeur, en expliquant ses projets. Carte blanche lui fut donnée pour les exécuter. Les ateliers furent agrandis et une circulaire envoyée à tous les ingénieurs pour les inviter à déléguer au ministère un ou deux employés, ayant de l'adresse et du goût, qui viendraient dans l'atelier de la Direction faire leur apprentissage de ces procédés pour en répandre ensuite la pratique dans leurs services respectifs. Ainsi, en peu de temps, les bureaux d'ingénieurs furent dotés de moyens mécaniques pour la reproduction économique fidèle et rapide des dessins à plusieurs exemplaires.

Cet atelier était d'ailleurs à la disposition de tous les services publics, qui prenaient de plus en plus l'habitude d'y recourir. Il préparai! des cartes, des dessins, pour illustrer les rapports, éclairci* les délibérations des conseils, etc..

Là lie se bornai] pas Pactivité de la Direction des caries et plans. Son principal rôle était la publication de divers ouvrages, notamment du Bulletin mensuel de législation comparée du ministère des Travaux publics et de V Album de statistique graphique.

Le Bulletin avait un précédent et un modèle, celui du ministère des Finances, créé et dirigé avec beaucoup de talent par M. de Foviiie. Ne pouvant songer à le dépasser, le mieux était de chercher à

LA CARRIÈRE DE L'INGÉNIEUR

l'imiter et, si possible, à l'égaler. Il a duré six ans, de 1880 à 1885^ jusqu'à la fin du service, paraissant tous les mois, sous la forme d'une livraison, et constituant une collection de dou/e volumes semestriels avec tables méthodiques, qui le rendent commode a consulter.

Quant à l'Album de statistique graphique créé par un arrêté du 1:2 mars 1878 et consacré aux faits économiques, techniques ou financiers, qui intéressent les travaux publics, soit directement, soit par voie de répercussion, il n'avait rien à emprunter à personne, et devait être créé de toutes pièces. Avee la carte au 200000 e ;

il forme le trait saillant et te titre principal de la Direction des cartes el plans.

L'album de 1878 fut le premier. Les autres se sont régulièrement succédé chaque année, sauf dans les derniers temps, où l'exiguïté des crédits obligea h condenser deux et môme parfois trois années

en Une seule.

L'album qui clôture la série, celui de 1900, l'album exceptionnel de Centenaire, résume à grands traits, dans une suite de planches rétrospectives, tous les faits relatifs au développement des voies de communication et des ports au cours du \ix* siècle, ainsi que leur influence sur la prospérité économique du pays.

Entre temps avait été publié le Répertoire de législation des Travaux publics.

La Direction des cartes et plans devait forcément, dans ses allures, se ressentir du passage de son chef par la grande industrie. Aux lettres n'exigeant nulle recherche, ce qui est le cas général, il était répondu le jour même ; on cherchait, non les objections on ver tu du principe bureaucratique : veto, ergo sum, mais les solutions, en vertu d'un autre principe, à savoir que les administrations sont faites pour le public et non le public pour les administrations; on s'efforçait, non de se dérober à ses exigences, mais de les multiplier, en n'épargnant rien pour les satisfaire; en un mot, on y prenait pour programme celui même du cours de littérature administrative professé, de \ 868 à 1870, parle Directeur, à l'Ecole des Ponts et Chaussées.

Bien vu en haut lieu, ce programme avait soulevé contre lui les sourdes résistances de la routine, qui le regardait comme sentant le fagot el comme suspect d'hétérodoxie administrative. Né d'hier, ce service, sans passé, semblait se donner des airs de novateur téméraire « Quelques-uns mêmes de ses employés, el des plus

EMILE CHEYSSON

haut placés, se lamentaient sur des procédés de diligence et de respect envers le public, bons tout au plus pour des boutiquiers, mais incompatibles avec le prestige que doit garder l'administration française. Ce prestige n'exige-t-il pas que Ton tasse attendre plusieurs jours, voire plusieurs semaines, une réponse au correspondant, de même que plusieurs heures dans une antichambre son audience à un solliciteur?

Autour de eetie Direction il s'était donc formé une atmosphère un peu lourde, qui flottait dans les coins du Ministère. Elle n'avait ni les mêmes racines, ni les mêmes raisons d'être que les autres Directions des Routes et de la Navigation, des Chemins de fer, du Personnel et de La Comptabilité, dont l'existence ne pouvait être mise en question. Aussi, lorsque en 1885 la Commission du budget, en vue d'économies, demanda la suppression de la Direction des cartes et plans, celle-ci ne fut-elle que mollement défendue. Les morceaux en furent dispersés. Son atelier et la carte au 200000 e passèrent à l'Ecole des ponts et Chaussées, lien fut de même pour l'Album de statistique graphique ; niais on en laissa la direction provisoire à son fondateur, Emile Cheysson, qu'on rattacha, pour ce service particulier, à un bureau de l'Ecole, dont, peu avant, le chef était son subordonné. Ouant au Bulletin mensuel, il était retenu au Ministère et devait être publié par un de ses meilleurs rédacteurs, M, Martin ; mais, malgré son /Me et son intelligence, M. Martin manquait d'autorité pour cette délicate entreprise, et après deux ans d'une misérable existence où il alla s'anémiant de plus en plus, le Bulletin fini! par disparaître en 1887,

Ainsi finit, après huit ans d'une existence laborieuse et non sans éclat, cette création de M. de Freycinet, à laquelle Gheysson avait consacré toute son activité.

Ce fut pour lui une date mémorable, qui marque un tournant dans son existence. A partir de ce moment, — comme l'avait fait, à dater de 1848, son maître Le Play, — il allait progressivement renoncer aux questions techniques pour s'adonner aux questions sociales, avec lesquelles il s'était mis de plus en plus en contact.

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