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I. — Sociétés savantes et Commissions officielles

Nous commencerons par quelques mots sur les Sociétés savantes et Commissions officielles don! Émile Cheysson a été membre. Ses amis lui ont souvent reproché de s'être laissé envahir par ('lies et de leur avoir fait une pari énorme dans sa vie. Il répondait qu'il se considérait, au contraire, comme leur débiteur et que s'il leur avait beaucoup donné, elles lui avaient, en échange, beaucoup appris. Ayant le culte de l'association, il était logique en participant aux groupements qui représentaient les divers aspects de ses multiples aspirations.

Les nombreuses publications statistiques qu'il dirigeait au ministère des t ravaux publics l'avaient rapproché de la Société de slalistique, dont il ne tarda pas à devenir un membre actif et dont il fui le président en 1881. Il a fait à celle Société de nombreuses communications, et a notamment été, depuis l*origine, rapporteur du prix Bourdin, qui, tous les trois ans, est distribué au meilleur mémoire inséré dans le journal de la Société.

Convaincu que la statistique est une des branches de la mélh >de d'observation et qu'à ce titre elle est indispensable à lYconomie sociale, Cheysson a cultivé cette science avec une véritable prédilection el lui a consacré d'importants travaux. Il a fait à l'Ecole des Ponts et Chaussées une série de conférences sur la statistique des travaux publics; il a publié des études appréciées sur les Méthodes de statistique graphique, sur les CmHogmm mes à teintes f/raduees, sur le§ JtfQyennçs en statistique.

KM ILE CHEYSSON

Il s'est surtout attaché à la Monographie et à ses diverses applications. Son maître Le Play avail démontré la portée scientifique de ta monographie, cVst -à-dire de l'étude approfondie d'un « sujet » choisi comme type. Pour le chois, de ce type, l'observateur n'est pas livré au hasard: niais il est guidé par les grandes statistiques synthétiques, par les enquêtes administratives, qui couvrent le pays de leur réseau et débroussaillent, pour ainsi dire, te terrain sur lequel va opérer l'auteur des monographies. La statistique officielle marche donc en avant-garde et dégage les moyennes, qui conduisent à son type la monographie. A son tour, celle-ci lui rend le service de vérifier, par une étude détaillée, les résultats généraux de l'enquête. Loin de s'exclure ou de se combattre, ces deux grands procédés se contrôlent ainsi Tun l'autre, mais en gardant chacun ses traits distinefifs.

Pendant (pie la méthode des enquêtes administratives s'étale en surface, la monographie creuse en profondeur. .Mettant en omvre toute une année d'agents plus ou moins zélés et expérimentés, la statistique officielle accumule une masse de taits saisis un peu artificiellement et sous un seul aspect ; elle les verse pêle-mêle sous ses

meules pour les triturer ensemble ; elle compte sur la loi des grands nombres pour éliminer les erreurs des observations élémentaires. La monographie, au contraire, recherche hieu plus la qualité que la quantité des observations; elle n'emploie que des observateurs de choix, à la t'ois artistes et savants, qui s'emparent puissamment d'un t'ait type, d'un tait unique, et s'acharnent après lui pour le disséquer jusqu'à la moelle.

Le Play a t'ait voir qu'appliquée à l'élude des familles, et prenant pour ossature le budget, la monographie donne aux études sociales une précision véritablement scientifique, à la condition cependant qu'elle s'impose un cadre invariables qui rende comparables entre elles toutes ces recherches, malgré la dissemblance des familles qu'elles ont pour objet.

Ce cadre. Le Play a mis vingt-cinq ans à le méditer et à l'expérimenter [1829r4854) et il ne l'a produit en 1855, pour lesHG monographies des ouvriers européens, qu'après s'être assuré qu'il répondait à toutes les conditions du problème. Depuis lors, ce cadre a servi à tous les observateurs qui pratiquent ce genre de travaux, et telle en est la valeur qu'après avoir subi l'épreuve de cette longue expérience, il ifa réclamé que des retouches sans importance. Lndi-

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quées par Pau leur lai-même dans la 2 e édition des Ouvriers européens.

Taillées ainsi sur le même patron, ces monographies se sont accumulées dans cette collection et dans celle des Ouvriers des deux Mondes, qui lui a t'ait suite. En 1890, le nombre en atteignait cent, dont moitié pour la France et le reste pour quatorze pays appartenant à toutes les parties du monde.

Cheysson jugea le moment venu de rapprocher ers cent budgets

sous une tonne synoptique et publia en 1S<)0, dans le Bulletin de

/'Institut international de statistique, — en collaboration avec M. Foqué pour Les calculs, — un volume intitulé : « Les Budget* comparés de cent monographies de famille >>, avec une préface sur la méthode monographique.

Cet ouvrage, en 1891, tut honoré du prix Montyon de statistique, par r Académie dçs sciences. C'était la seconde fois qu'Emile Cheysson obtenait ce prix; il lui avait été décerné une première fois, en 1886, pour l'ensemble des publications officielles qu'il avait dirigées.

Persuadé que la monographie n'avait pas. avec la famille, épuisé son efficacité, Emile Cheysson en a poussé les applications dans les voies de râtelier et de la commune, et, pour chacune d'elles, il a proposé un cadre qui a été accueilli avec faveur.

La monographie d'atelier a donné lieu à une série de concours institués, à sa demande, par la Société d'encouragement à l'industrie nationale, et ces concours eux-mêmes ont suscité d'intéressants travaux, parmi lesquels il tant citer une remarquable monographie d'Anzin,

Quant à la monographie de commune, c'est la Société des Agriculteurs de France qui, à la demande de Cheysson, Ta patronnée et mise au concours, après en avoir arrêté le cadre. Président et rapporteur du jury chargé de juger le premier de ces concours en 1897, Cheysson insiste sur l'intérêt de ces études locales.

A mesure» qu'on y pénètre plus avant, dit-il, la commune apparaît sous un jour nouveau ; elle se dégage de sa vulgarité quotidienne, de sa plate monotonie et acquiert une singulière intensité de vie. On s'éprend après coup de ces pauvres i>ens obscurs, de ces fourmis courageuses qui, par leur labeur accumulé, ont « fait la terre », suivant le mot de Michèle!, telle que nous la voyons aujourd'hui avec ses chemins, ses murs de soutènement dans les pentes, ses cultures

ÉMILE CHEYSSON

variées. Il esl bon de faire une intime connaissance avec la petite patrie communale, de s'y attacher et d'y apprendre à mieux aimer encore la grande patrie,

A condition d'être menées méthodiquement et d'après un même cadre, ces études locales éclairent et préparent celles de l'ensemble. Gomme Ta dit excellemment Victor Hugo, « l'histoire de nos villages, c'est l'histoire même de la France en petits morceaux ».

Les concours de monographies se poursuivent tous les ans ou tons les deux ans ; ils sont disputés par de nombreux mémoires, dus principalement à (les instituteurs, à des ecclésiastiques, des propriétaires el des notaires. Quelques-uns de ces mémoires sont absolument remarquables et d'une lecture très attachante. Quelques-uns ont été publiés par leurs auteurs; un volume, contenant les travaux couronnés lors du premier concours de 1897, a été édité par la Société des Agriculteurs de France, avec une préface d'Emile Cheysson. Tous les manuscrits sont d'ailleurs déposés au siège de la société. En s'accumula nt ainsi d'année en année, ils constitueront, par leur rapprochement, une sorte d'inventaire de la France et fourniront, aux historiens futurs, des matériaux d'une valeur inestimable. Combien ne devons- nous pas les envier el quel régal pour eux, quand ils découvriront ces monographies, qui feront surgir devant eux notre présent, comme Pompéi découverte sous les cendres du Vésuve !

Dans une série d'études insérées à la Réforme sociale de I898, Cheysson a passé en revue les diverses applications de la monographie, en insistant sur leur richesse el leur fécondité.

Il a aussi montré l'importance d'une méthode statistique appelée à rendre de grands services aux industriels et aux administrateurs. A chaque instant ils ont à résoudre des problèmes capitaux, d'où dépendent la prospérité, la vie même des entreprises à eux confiées et ils en demandent la solution à leur instinct, à leur liai r. Par exemple, quel tarif adopter pour obtenir le produit net le plus avantageux, qu'il s'agisse (Tune vente ou de la perception d'un droit ? On est là entre deux écueils : mettre en fuite le client par l'élévation des prix, ou réduire le bénéfice par leur modération. De même, pour la transformation de l'outillage industriel : on se ruine également, si Ton immobilise, à l'accomplir, un capital qui ne sera pas rémunéré par un surplus de produit, ou si l'on ajourne ujjé amélioration. imlis-

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pensable à la lulte contre des concurrents mieux armés. Dans les deux cas, l'industriel côtoie les abîmes el semble n'éviter l'un que pour tomber dans un autre :

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Gheysson a s< ; que la statistique pouvait venir en aide à l'administrateur el le guider pour la solution de ces problèmes vraiment redoutables; c'esl dans cette vue que; s'inspirant de Gournol el de Dupuis, il a imaginé la méthode appelée par lui << Statistique géométrique parce qu'elle repose à la fois sur la statistique et sur la géométrie. C'est la statistique, la comptabilité, l'observation qui lui fournissent ses données premières, el c'esl la géométrie qui les mel en cèuvre. Ces données statistiques sont traduites en courbes, qui viennent peindre aux yeux, par leurs intersections, leurs rebroussements ou leurs tangentes, la solution cherchée : si les données sont exactes, la solution qui en découle est d'une rigueur mathématique.

Par exemple, si l'on parvient a tracer - là courbe des débouchés », qui exprime la loi entré le prix d'une marchandise el les quantités vendues, les problèmes énoncés plus haut ne sont pins qu'un jeu et l'industriel voit avec sûreté quel tarit' il doit adopter pour réaliser le maximum de profit, et s'il a intérêt on non à transformer son outillage. Il eesse d'aller a talons, risquant, pour ainsi dire à pile ou face, sur une simple conjecture ou d'après des impressions de sentiment, sa fortune et son honneur commercial : il a un phare et une boussole, pour se guider sur la mer orageuse et mener sa barque au port.

La statistique géométrique est une méthode générale, qui peut recevoir les applications les pins diverses; par exemple, elle dira l'âge le plus avantageux pour l'exploitation d'une forêt< la meilleure allure pour une troupe en marche: les matières premières, le produit à préférer quand l'usine peut, à son choix et indifféremment* fabriquer plusieurs numéros de fils et de tissus, ou consommer diverses natures déminerai et de charbon. A chaque instant , d'après les cours de vente et d'achat, d'après les qualités techniques des éléments enjeu, cette méthode dégage une combinaison plus rémunératrice que les autres. Par ses courbes et ses ba renies, la statistique géométrique est une sorte de thermomètre à consulter tous les jours, pour révéler cette combinaison particulièrement favorable. 0e même encore, elle indiquera, — eu égard aux taux des salaires et de Tin-

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térel de l'argent 7 , — la méillèiirë proportion de capitaux fixes el circulants, de machines et de main-d'œuvre à employer dans chaque entreprise.

En un mot, chaque fois que la solution d'un problème sera sous la dépendance de causes multiples, qui la tiraillent en sens inverses, la stal istique géométrique interviendra utilement par ses courbes, dont chacune traduit uni 1 de ers causes, et dont le jeu, pour chaque variation dans les éléments du problème, indique le parti qui convient le mieux à une situation donnée.

CheysSOn a exposé ses vues à ce sujet dans un article publié par le Génie civil en 1386.

Il a collaboré activement à la création du Conseil supérieur de Statistique, indispensable, selon lui. pour mettre de Tordre et de l'Unité dans les statistiques des divers ministères. 11 a toujours repoussé la centralisation de ces Statistiques, affirmant que chacune d'elles tic pouvait être bien faite que par les professionnels, qui

en possèdent à la fois tous les éléments, c'est-à-dire le matériel et le personnel : mais, pour remédier aux inconvénients de cette dispersion ftéceSS&tre et pour ne pas aboutir à la contusion des langues, il soutenait qu'au-dessus de ces bureaux particuliers, on devait organiser un Conseil centrât; qui les mettrait à l'unisson et stimulerait les retardataires.

Ce Conseil supérieur, assisté d'un Comité permanent, a été institué en 1886. Cheysson n'a pas cessé de taire partie de l'un et de l'autre, et d'y jouer un rôle actif. Il a été rapporteur de nombreuses commissions, notamment pour la statistique de la mutualité, de la criminalité, des accidents du travail, le recensement professionnel, l'exploitation commerciale des publications officielles.

Il a pousse de toutes ses forces à l'évolution industrielle des procédés dè la statistique. Alors que tout se transformait sous Faction de la mécanique, la statistique restait attardée à ses moyens primitifs et continuait à opérer comme il va plusieurs siècles. Cheysson a vigoureusement dénoncé une telle routine et demandé qu'il fut créé des usines statistiques, pourvues de l'outillage le plus perfectionné (arithmomètres, règles à calculs, barèmes graphiques à plusieurs variables, compteurs électriques; etc.). Ces usines entreprendraient à forfait, pour le compte des divers bureaux, les calculs de leurs statistiques particulières, dont ces derniers garderaient

action scientifique

(railleurs l'initiative. L'agencement, la publication, le mérité e1 L'honneur, comme la responsabilité; mais ils seraient soulagés de la rebutante besogne matérielle des opérations, que la machine exécuterait dans des conditions inespérées de rapidité, d'économie et de fidélité, Libérant ainsi, | > r > 1 1 1- de pins nobles emplois, des centaines d'employés absorbés par de fastidieux calculs.

Ces appels ne son! pas demeures \ain>. L'Office du travail, institué au ministère du Commerce, a organisé un atelier, qui se met à la disposition des divers bureaux de statistique et qui a déjà effectué, pour leur compte, d'importants travaux (recensement des forces hydrauliques, de la mortalité des enfants, des valeurs mobilières, ele.).

Kmile Cheysson, également depuis l'origine, a lait partie de Vins* titut international de *tatistique, réorganisé en ISSo à Londres, et dont il a suivi la plupart des congrès. Il a été chargé par lui de plusieurs rapports, notamment sur les courants de transport, sur la Statistique des salaires, sur celle des accidents du travail.

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