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DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE

Définition du lieu, de ^organisation industrielle et de la famille

Etal du sol, de l'industrie et de la population.

Etat civil de la famille.

Religion et habitudes morales.

Hygiène et service de santé.

Rang de la famille.

Mot/cns d'existence de la famille.

Propriété (mobilier et vêtements non compris).

Subventions.

Travaux et industries.

J/^/f d'existence de fa famille.

Aliments et repas.

§ Ifl

Habitation, mobilier et vêtements.

§ M Récréations.

Histoire de la fa mil te.

Phases principales de l'existence.

Mœurs et institutions assurant le bien-être physique et moral de la famille.

Les observations préliminaires définissent en quelque sorte la famille et son milieu soeial; elles servent en même temps d'introduction et de complément aux budgets des recettes et des dépenses. Voici le cadre sommaire de chacun des treize paragraphes qu'elles renferment.

Définition du lieu, de Vorgantectlion industrielle et de la famille.

§ I. Etat du sot, de l'industrie et de la population. — Désignation précise de la localité habitée par la famille (commune, quartier, rue). — Distance des principaux lieux géographiques connus de ta con-

EMILE GHEVSSON

trée* — Circonscription politique et administrative dont dépend cette localité.

Constitution et relief du sol, eaux minérales, montagnes, forêts, cours d'eau situés à proximité, voies de communication. — Climat.

— Principaux éléments d'hygiène dérivant de la nature des lieux.

— Richesses minérales, végétales et animales.

Produits agricoles. — Industries domestiques, industries urbaines et rurales. — Commerce d'exportation et d'importation.

Etat des terres ; division des propriétés rurales ; cadastre de la commune. — Etat de la population : nombre de chefs de famille classés d'après leurs professions ; nombre des enfants vivants, issus de ces ménages. — Engagements qui lient les ouvriers aux maîtres, aux communautés, aux corporations.

^ û. Etat civil de la famille. — Constitution de la famille en ménage isolé ou en communauté.

Tableau indiquant les noms et les prénoms, le lieu de naissance, l'âge, les relations de parenté et de domesticité des divers membres de la famille habitant sous le même toit autour du foyer domestique. Mention des autres membres de la famille morts antérieurement ou établis au dehors.

^ 3i Heliffion et habitude* morales. — Culte et croyances religieuses des membres de la famille et de la population en général.

— Influence du clergé. — Détails sur les pratiques religieuses : culte domestique ; culte public. — Prières; images sacrées. — Cérémonies du mariage, des naissances et des décès. — [Temples. — Fêtes,

Vertus domestiques : — Attachement entre les époux ; influence accordée à la femme dans les affaires domestiques. — Soins et déférence accordés aux vieux parents : mesures prises pour leur assurer une heureuse tin d'existence. — Souvenir des parents morts.

— Soins affectueux et éclairés donnés aux enfants; mesures prises pour leur développement moral et intellectuel. — Traitements envers les domestiques, les esclaves, les animaux.

Vertus sociales : — Charité et dévouement/; dispositions à l'hospitalité. — Esprit de conciliation dans les contestations; politesse et harmonie dans les relations sociales. — Déférence et attachement de la famille pour le patron qui remploie. — Rapports avec les croyants des autres religions ; tolérance.

Habitudes morales relatives au modo d'existence : — Disposition à la propreté dans L'habitation et dans les vêtements. — Tendance à la simplicité ; tempérance. — Disposition à l'épargne; ensemble des habitudes ayant pour but de faire fructifier les capitaux épargnés et d'assurer à la famille une propriété immobilière ; mode de transmission des propriétés acquises, a l'époque de la vieillesse ou de la mort. — Tendance vers l'état sédentaire oti vers l'émigration temporaire ou permanente.

Traits principaux caractérisant le développement intellectuel : — Connaissance communiquée pal 1 l'instruction primaire et par l'instruction religieuse ; faits spéciaux relatifs à l'éducation des enfants, — Développement intellectuel amené par l'exercice de la profession, lié à l'exercice des devoirs civils et politiques. — Attachement à la tradition ou tendance aux innovations en ce qui concerne les méthodes de travail, les rapports des ouvriers avec les maîtres, les institutions civiles et politiques.

£ i. Hygiène et service de santé. — Constitution physique des membres de la famille ; leur état de santé habituel.

Hygiène suivie en ce qui concerne les ablutions, les bains, les aliments, les boissons, les vêtements, l'habitation. — Service médical ; aptitude des chefs (h 4 famille à administrer eux-mêmes les médicaments. — Médecins, empiriques, — Vétérinaires. — Pratiques occultes, amulettes.

^ S; Rang de la famille. — Considération dont jouit le chef de la famille en raison de ses qualités personnelles, des biens qu'il possède, du métier qu'il exerce, des fonctions civiles et militaires qu'il remplit. — Rapports de la famille avec les autres familles de patrons et d'ouvriers de la localité. — Rapports avec les étrangers.

^ (>. Propriétés (Mobilier et vêtements non compris). — Enuméralion et valeur des propriétés possédées par la famille. — Immeubles. — Esclaves. — Argent. — Animaux domestiques entretenus toute l'année. — Animaux domestiques entretenus seulement une partie de l'année. — Matériel spécial des travaux et industries. — Armes.

g 7. Subventions. — Personnes et institutions exerçant le patro-

EMILE CIIEYSSoX

nage ou L'assistante dans la localité. — Patron ou chef d'industrie faisant régulièrement emploi de l'ouvrier et de sa famille; personnes bienfaisantes exerçant isolément L'assistance. — Sociétés de bienfaisance composées de personnes privées, étrangères à la profession de l'ouvrier ; — sociétés ou caisses de secours pour maladies, blessures, chômages ; — sociétés ou caisses de secours pour? retraites pendant la vieillesse. — Communes intervenant pour l'allocation des pâturages, des bois, des fruits sauvages, des herbes, des engrais, du moulin, de l'école, de l'asile, etc. — Etat intervenant pour la rétribution du clergé^ de l'instituteur, etc.

Enumération des subventions et des secours accordés par chacune des personnes et des institutions précédentes à titre gratuit ou à prix réduit. — Immeubles et instruments divers de travail et de production donnés en jouissance à titre exclusif ou indivis. — Objets relatifs à la nourriture, à l'habitation, aux vêtements, aux industries entreprises par la famille. — Subventions en espèces monnayées. — Subventions relatives au culte, à L'éducation, au service médical et pharmaceutique.

§ S. Travaux et industries. — Travaux exécutés par l'ouvrier et sa famille pour le compte d'un patron ou à compte commun entre lui et le patron. — Industries entreprises au profit exclusif de la famille. — Culture des champs, prairies, vignobles^ chenevîères, etc.

— Usagé des pâturages. — Culture du jard!n potager : élevage et engraissement des animaux domestiques. — Vente du lait, du miel, de la cire, (h 4 la laine, de la graine de vers à soie, de la soie en cocons, etc. — Fabrication du beurre, du fromage, de l'huile, etc. — Construction et entretien (h 4 L'habitation et du mobilier ; confection et entretien des vêtements ; blanchissage du litige. — Travaux relatifs à la fabrication des tils et étoffés : confection des vêlements neufs ; blanchiment cl teinture. — Fabrication des objets de tricot, de la dentelle, de divers produits industriels. Transports opérés à dos par la famille ou avec le concours des animaux domestiques.

— Opérations de commerce ou de spéculation. — Travaux domestiques exécutés chez des étrangers. — Récoltée! transport du combustible; cueillette des baies et autres fruits sauvages \ chasse et pèche; glanage sur les terres récemment moissonnées, récolte d'engrais sur !a voie publique : récolte d'herbe sur les routes et les chemins, rte,

Mode d'existence de la famille.

§ i). Aliment» ni repas. — Caractères distinctifs du régime alimentaire de la famille, mention do la pénurie ou de l'abondance. — Nature des aliments qui servent de base à La nourriture, — Mode* de préparation et de cuisson de ces aliments. — Nombre des repas par jour; nom usuel, heure ordinaire, durée de chaque repas en été et en hiver ; manière de prendre les repas ; réunion ou séparation des sexes pendant les repas. — Jeûnes. — Repas aux époques des noces, des têtes ou des grands travaux,

§ 10. Habitation, mobilier et vêtements. — Description sommaire de l'habitation et <Je ses dépendances ; matériaux de cpnstruçtion ; toitures, dispositions intérieures, architecture spéciale.

Meubles; caractères distinctifs. — Inventaire détaillé du mobilier de chaque pièce avec indication de la valeur actuelle: lits, mobilier des différentes chambres ; mobilier de la cuisine ; livres et matériel de lecture, d'écriture, de calcul ; objets relatifs au culte domestique.

Ustensiles : caractères distinctifs. — Nature et valeur des ustensiles dépendant du foyer, de la cuisine, du four à pain ; — employés pour la cuisson el la consommation des aliments, pour le transport et la conservation de l'eau ; — servant à l'éclairage, au blanchissage du linge ; — servant aux ablutions et aux soins de propreté, aux récréations, etc.

Linge de ménage ; caractères distinctifs. — Nombre et valeur des draps de lit, serviettes, nappes, etc.

Vêtements : caractères distinctifs pour chaque membre de la famille. — Inventaire détaillé et valeur actuelle de chaque pièce du vêtement pour chaque membre de la famille : vêtements des jours de fête : vêtement* de travail ; bijoux et ornements divers de longue durée,

S 1 1. Récréations. — Vue générale sur les récréations recherchées par les divers membres de la famille.

Exercices du corps : promenades, danses, jeux de force et d'adresse, etc.

Consommation de spiritueux : eau-de-vie, vin, bière, cidre, etc. — -

EMILE CHEYSSON

Consommation de narcotiques : tabac fumé, prisé ou mâché; opium ou autres narcotiques.

Réunions et fêtes : veillées d'hiver, fêles de famille, anniversaires et repas de noces, fêtes locales, réunions aux foires ou dans les cabarets, fêtes a l'occasion des récoltes, etc. — Spectacles publics. — Jeux de hasard : loterie, cartes, dés, paris, etc.

Travaux accessoires faisant une diversion agréable au travail principal : culture du jardin de la famille, récoltes, cueillettes, chasse et pêche : entreprises de commerce et de spéculation, ete.

Plaisirs intellectuels : conversations, récits, musique, lectures.

Histoire de lu famille.

$ m. Phases principales de V existence, — Particularités les plus remarquables concernant la vie de l'ouvrier, de la femme, des enfants et des vieux parentsr. — Héritages recueillis et d'après quelles coutumes.

£ 13. Mœurs et institutions assurant le bien être physique et moral de la famille. — Conditions de sécurité et de bonheur que la famille trouve dans sa prévoyance et dans l'ensemble de ses qualités intellectuelles et morales : habitudes d'épargne, nneurs et institutions qui les encouragent.

Moyens de* sécurité demandés par la famille aux sociétés mutuelles, aux chefs d'industrie, aux corporations, aux municipalités, aux provinces, à rÉtat, en un mot, à la bienfaisance publique ou privée.

Telles sont les observations préliminaires, par lesquelles s'ouvre la monographie. Vient enduite le budget; enfin la monographie se termine par une série de paragraphes plus ou moins nombreux en forme de notes annexées, qui — sous le titre général d* Eléments divers de la Constitution sociale, — sont consacrés aux faits importants d'organisation sociale, aux particularités remarquables, aux appréciations générales et aux conclusions.

Ces notes sont la partie la moins essentielle d'une monographie : elles ne peuvent acquérir d'intérêt (d de certitude qu'en se l'attachant étroitement aux observations préliminaires et aux budgets. Elles doivent se borner à une énumération concise des faits observés et des renseignements recueillis, (/est le seul moyen de former l'opinion du lecteur, qui accuserait, ajuste titre, ces notes de parti

pris, si L'écrivain introduisait, dans un simple récit dénué de preuves, ses théories personnelles.

Reste à donner à la monographie son titre, Le Play attachait à ce titre une grande importance et voulait qu'il fût en quelques mois comme le résumé de la monographie elle-même.

Ce titre indique toujours : 1° la profession de l'ouvrier; 2* la population dont il fait partie; &° la nature de rengagement qu'il contracte pour se procurer des moyens de travail ; 4* la situation qu'il occupe dans l'organisation sociale caractérisée parce! engagement, (/est ce qu'on voit dans les exemples suivants :

Charpentier et marchand de grains des laveries d'or de rOural (Sibérie occidentale). — Journalier et ouvrier chef de métier dans le système des engagements forcés (Les Ouvriers européens, & éd., l II,

eh. IV).

Paysan-savonnier de la Basse-Provenée (France). — Propriétaire et journalier dans le système des engagements volontaires permanents [Les Ouvriers européens , 2 e éd., t. IV, ch. VIII).

Coutelier de la fabrique urbaine collective de Sheffteld (Yorkshire . — Tâcheron dans le système des engagements momentanés {Les Ouvriers européens, 2 € éd., t. III, ch. VII).

Lingère de Lille (Nord-France). — Ouvrière-tâcheron dans le système du travail sans engagements (Les Ouvriers des heu r Mondes, 1" série, t. III, n°

Ces titres se réfèrent ainsi h une hiérarchie sociale dont les tableaux ci-après présentent le classement (I) :

Tableau des quatre systèmes sociaux de l'Europe d'après les rap- /forts qui lient les ouvriers au.c maîtres, aux communautés et aux corporations.

1° Système des nomades comprenant les (rois modes d'engagements observés chez les peuples sédentaires, où se distinguent les trois systèmes suivants :

1° Système des engagements forcés ;

2° Système des engagements volontaires permanents;

3° Système des engagements momentanés ou du travail sans engagements.

1 Ce tableau est emprunté aux Ouvriers européens, t. I, p. 444 à 479, 2 e éd.

KM 1 LE CHEVSSON

Tableau des sept situa fions principales que les ouvriers peuvent Occuper successivement dans les quatre si/stèmes sociaux pour s élever des rangs inférieurs de la hiérarchie industrielle à ht condition de propriétaires ou de chefs d'industrie.

faisant partie du ménage d'un patron.

ouvriers domestiques

salariés la i ournôe ! journaliers

et subventionnés/ à , a ^ , Wche| . ons

OuvrfeiW / exploitant

non- y 1 r ) ouvriers

propriétaires immeubles f tenanciers

[chefs d'industrie/

] m # ( ouvriers

Chefs / exploitant ) ehefg

Ha / l f un métier i ,

de \ \ f de métiers

\ ménage

travaillant principalement en ( qualité d'ouvriers domesti- 1 ouvriers ques, de salaries, desubven-j propriétaires propriétaires < tionnés ou (Je chefs d'industrie f

ayant pour travail principal t propriétaires r exploitation de leur propriété ( ouvriers

Le titre mentionne aussi, quand il y a lieu, certaines particularités remarquables qui caractérisenl l'organisation de la famille ou de la société dont elle fait partie.

Ainsi, il indique si les membres de la famille vivent en communauté, si les mœurs admettent la polygamie, si l'ouvrier est lié à un maître ou à une association, si le mariage se fait remarquer par un grand nombre d'enfants, si le champ que l'ouvrier exploite fait partie d'un territoire morcelé, etc... Exemples :

Paysans en communauté du Ning-Po-Fou (province de Tehé-Kian, Chine), etc. ( Les Ouvriers des Deux Mondes, 1** sérié, t. IV, n° 80);

Paysans en communauté et en polygamie de Bousrah (Esky-Gham) dans le pays de Haouran ( Syrie-Empire ottoman), etc. [Les Ouvriers européens, ± éd., t. II, ch. VIII).

Put/tans et charrons (à corvée) des steppes de Terre Noire Û^Orembourg (Russie méridionale), etc. Les Ouvriers européens, t. II, ch. II .

BUDGETS COMPARÉS DES CKM MONOOUALMilES DE FAMILLES 26S

Compagnon de la corporation fennec des menuisiers de la ville de Yiefuie (Autriche), etc. {Les Ouvriers européens, 2 e éd., t. VI, ch. I 01 ').

Manœuvré à famille nombreuse de Pkrftt, ele. (Lès Ouvriers européens, ± édu t. VI, ch. VII).

Paysan d'un village à banlieue morcelée du ha armais (Aisne-France), etc. (Les Ouvriers des Deux Mondes. I" série, I. IV, n° 29).

Nous avons passé en revue les diverses parties <Iu cadre de la monographie et Ton a pu voir avec quelle solidité elles s'agencent et sarc-boutent autour du budget qui en est comme 1 la clef de voûte.

Grâce à la méthode qui le guide 4 et le soutient, l'observateur opère avec sécurité 61 sans être harcelé par' la crainte d'omettre, dans ses relevés, quelque trait essentiel dont il ne constaterait l'absence que trop tard, alors qu'il serai! rentré chez lui pour mettre ses notes en ordre el dresser sa monographie.

Ce travail, auquel notre? exposé aura peut-être — el ce gérait notre 4 faute — donné une' apparence' austère jusqu'à l'aridité'*, est au contraire empreint d'un attrait et d'un charme qu'on ne* peut soupçonner, avant d'en avoir fait répreuve ; quand on en a talé une fois, on ne saurait plus désormais s'en déprendre.

Il est de mode aujourd'hui de plaindre les jeunes gens qui ne savent, dit-on, que faire de leur vie. « Nés trop tard dans un siècle trop vieux », ils sont tristes et désabusés. Ayant fait le? tour de toutes choses, ils en ont reconnu le néant et diraient voIonti«Ts avec l'Kcclesiaste : « Vanité de i s vanités, tout n'est que» vanité ». Ce mot n'est pas exact pour L'homme qui a subi les e>rag<^s de la vie <>t dont le pied sVsf meurtri contré Unîtes les pierres élu eheinin ; mais il est faux, jusqu'à l'impiété, sur des lèvres de vingt ans. Ce ifest pas la moisson qui manque ; elle est abondante « messis mulla » ; ce sont les bras pour la coupeur. Les questions les plus graves, h's plus vitales, sont posées; elles nous pressent, nous assaillent, nous somment, le couteau sur la gorge, de' trouver une solution ; il s'agit de trouver un régime stable pour ce's nations à la dérive qui oscillent tiraillées entre un ancien régime emporté sans retour e't un nouveau régime encore mal assis. Jamais, peut-être, moment ne fut plus solennel dans Thistoire. Nous sommes sur une crête qui sépare Favenir du passé et que bordent les abîmes. Pendant que s'agitent ainsi les destinées non pas seulement de tel ou tel pays, mais de la civilisation elle-même menacée par un retour offensif de la barbarie,

EMILE CHEVSSON

on en est à se demander si « ta vie vaut la peine de vivre » et à s'alanguip dans des quintessences stériles.

Pour se remettre de ces langueurs et de ces anémies morales, rien de plus sain et de plus fortifiant que de se mettre en contact avec 1rs ouvriers, de causer familièrement avec eux, de les étudier dans leur intérieur, de les voir à l'œuvre dans leur vie privée. On apprend à leur école mille choses que n'enseignent pas les livres et les cours. C'est Platon qui Ta dit : « Celui qui pense transmettre un art en le consignant dans un ouvrage et celui qui croit, à son tour, Vy puiser... a vraiment trop de simplicité ». Les ouvriers sont précieux a consulter, non seulement en technologie (l u mais encore eu matière économique el sociale. On doit s'inspirer à leur endroit des sentiments qui animaient Vatihan et JetVerson. « Vauban, a dit de lui Fontenelle, s'informait avec soin de la valeur des terres, de ee qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains ». Quant à Jefferson. il aimait, comme il récrivait le 1 I avril 1787 à Lafayetle, « à dénicher les habitants dans leur chaumière, à regarder dans leur pot-au-feu et à goûte? leur pain ».

C'est avec de tels procédés que Ton gagne l'amitié et la confiance des ouvriers, que Ton apprend à les aimer sincèrement, à plaindre leurs souffrances, à exercer sur eux l'ascendant nécessaire à leur bien-être et à leur apaisement en même temps qu'à la discipline de l'atelier. Envisagée de ces hauteurs, la monographie apparaît avec son véritable caractère ; elle mérite qu'on la propose au dévouement des hommes de bonne volonté, et surtout de cette noble jeunesse, qui est la fleur du présent et l'espoir de l'avenir (2).

\ II. — Rapprochement des Budgets domestiques.

Chaque monographie est un tout, un tableau complet de la vie de la famille : mais c'est un tableau isolé. Il peut y avoir un grand

(1) « La science des fondeurs l'emporte sur beaucoup d'autres sciences, parce qu'elle ne se compose que de données certaines fournies par la pratique des ateliers » (Swedenborg, ftegnum subterraneum).

(2) Voir l'éloquent et chaleureux appel adressé par Bastiat à la Jeunesse en tète des Harmonies économiques*

ËtJOGETS COMPARÉS DES CENT MONOGRAPHIËS DE FAMILLES 255

inféré I à rapprocher ces portraits, comme l'on juxtapose, dans une collectioD ethnographique, 1rs types des principales races pour les comparer trait à trait.

Ce rapprochement bs1 rempli d'enseignements sur la situation respective des ouvriers et des paysans dans les diverses contrées du globe el dans les diverses professions d'une même contrée.

Par exemple, il fail justice du trompe- F œil produit par le salaire nominal. Ce qui importe, en effet, ce n'est pas le taux absolu du salaire, c'est le rapport entre ce taux et les besoins qu'il doit satisfaire, c'est le pouvoir d'achat de la somme qui rémunère le travail. En quoi serait améliorée la situation du salarié, si le coût du vivre doublait pour lui en même temps (pie le salaire ? L'opulent baron Danglars, dans le roman de Monte-Cristo, meurt de faim malgré» ses millions dans la caverne du bandit Luigi Vampa, qui lui cote ses poulets un prix extravagant. Ailleurs, on vil : << pour rien >>, suivant le mot populaire. 11 ne faut donc pas s'arrêter à la surface, aux apparences : mais, pour apprécier la situation des ouvriers, on doit, à travers le salaire nominal, interroger les besoins eux-mêmes et voir comment ils sont satisfaits.

C'est faute de cette précaution élémentaire que Ton commet journellement de fâcheuses erreurs. Certains auteurs prendront pour mesure des progrés accomplis dans la situation des ouvriers la hausse de leur salaire, sans s'apercevoir que h 4 prix des choses a haussé en même temps.

Des monographies successives, qui se rapporteraient, pour une localité et une profession données, à un même type de famille, préciseraient la situation réelle de ce type a diverses époques et feraient apparaître la réalité sous les illusions du salaire nominal. On constate ainsi une amélioration générale dans les conditions matérielles de la vie des ouvriers (1) : le pouvoir d'achat de leur

1) « Pendant que le salaire des ouvriers de la Vieille-Montagne augmentait, a entre 1837 et 1888, de 140 0/0 environ, le prix du blé, objet de première néces- « site, baissait de 25 0/0, c'est-à-dire que, pour le même travail, l'ouvrier peut « acheter aujourd'hui trois fois plus de pain qu'il y a cinquante ans ; ou encore « si, dans un ménage nombreux, le pain absorbait autrefois 3/5 du salaire, il « n'en prend plus aujourd'hui que I/o, laissant deux autres cinquièmes dispo- « nibles pour d'autres dépenses » {Notes sur les institutions patronales de la YieUle-Monlac/ne y par MM. E. Cheysson et Cazajeux, Réforme sociale., juin 1890 .

EMILE CUEVSSON

salaire s'esl accru ; ils s ml mieux vêtus, mieux logés, mieiix nourris qu'autrefois ( 1 ).

En sont-ils plus heureux et, plus satisfaits? La statistique pure n'a pas de réponse à cette question qui relève surtout de la morale. Au contraire, avec son puissant jet de lumière qui fouille pour les éclairer tous les recoins de la famille et la surprend dans son intimité vivante, la monographie peut aborder et résoudre ce problème. Klle nous montre le progrès incontestable du Standard pfUfe de l'ouvrier trop souvent dépassé par celui de ses besoins et son idéal relevé à une hauteur qui le met généralement hors de son atteinte. Les habitudes du bien-être se sont généralisées et Ton ne se contente plus des satisfactions d'autrefois. Lassalle a eu raison de protester contre ces panégyristes imprudents qui se bornent à opposer le présent au passé, sans tenir compte des progrès du milieu ambiant. « Qu'importe à un B dikoudo, s'écrit-il plaisamment, la privation du savon? » Il y a des besoins acquis, artificiels si Ton veut, mais aussi exigeants que s'ils nous venaient de la nature. On ne souffrait pas jadis d'être privé de mouchoir, de chemise et de ces mille détails qui ne sont plus aujourd'hui du luxe et du confort réservés à une petite élite, mais qui font partie du strie! nécessaire même pour les existences les plus humbles. Cette privation serait intolérable aujourd'hui ; mais ce n'est pas assez ; nous soutirons encore de ne pouvoir mettre les lèvres à la coupe du plaisir où nous voyons les autres s'abreuver à longs traits. Par le contraste, l'écart s'accentue entre la réa'ité et les aspirations, déehaînanl ainsi l'irritation, l'antagonisme et la souffrance.

Les monographies comparées révèlènl la sécurité et la quiétude de modestes familles, qui vivent obseures et stables dans les montagnes ou les hameaux reculés. A ne voir que leur salaire nominal, on serait tenté de les plaindre. Ces pauvres gens euxmêmes apprennent un jour qu'on gagne ailleurs de gros salaires, à la grande ville, plus loin encore, à L'étranger. Us n'en demandent pas davantage, et les voilà partis. Mais au village, en sus de ce maigre salaire, ils avaient des subventions patronales ou eoutu-

(1) Voir les belles études de M. de Foville sur les prix. Il y montre que les frais de nourriture de la famille ouvrière se sont accrus, de 1850 à 1876, dans le rapport de 242 à 100. Sur cet excédent, la moitié environ appartient à la hausse fles prix : l'autre moitié à l'amélioration du vivre.

ratères et le profit de certaines industries domestiques ; la vie était à bon compte, le milieu sain et sans entraînements ; on s'entr'aidait entre voisins. A la ville, a i contraire, c'est la difficulté d'obtenir du travail; c'est le chômage fréquent; cVst le loyer avec ses termes trimestriels; c'est la vie coûteuse et pleine d'excitations malsaines, à commencer par te cabaret ; c'est, en dernière analyse, la misère noire, au lieu de l'existence, étroite et monotone peut-être, mais calme et assurée dont on jouissait au village. A l'étranger, c'est pis encore. Combien de pauvres gens éblouis, fascinés par le mirage des hauts chiffres de salaires, sont allés chercher au loin de douloureux mécomptes et sont revenus lamentablement au pays le corps usé et la poehe vide ! I).

Le prestige des gros salaires est fatal à ce bien si précieux : la stabilité. L'homme n'est pas un fluide qui, en vertu du principe des vases communicants, va spontanément chercher son niveau d'équilibre. C'est plutôt un arbre, (pi on ne .peut transplanter sans froisser ses racines et souvent le condamner à mort. Les « Bourses du travail » — à les prendre dans leur rôle légitime et scientifique et eu oubliant leurs autres attributions révolutionnaires — se donnent pour objet de rendre à la main-d'œuvre les mêmes services que les Bourses de commerce et des valeurs rendent aux commerçants et aux capitalistes. Elles veulent constituer « le marché du travail » et, grâce à une Statistique parfaite des salaires, diriger les bras là où ils manquent et les retirer là où ils surabondent. Mais, avec les meilleures intentions du monde, ces institutions peuvent égarer les ouvriers, en les lançant inconsidérément à la poursuite de gros salaires, dont on leur cache la contre-partie, le coût du vivre. L'ouvrier, d'ailleurs, n'est pas comme un ballot de laine ou un sac de blé qu'on laisse dans un dock à attendre la dépêche qui lui assignera la destination la plus lucrative. En attendant qu'il soit placé) l'ouvrier a des besoins impérieux à satisfaire. Quelle terrible responsabilité assume-t-on vis-à-vis de lui et des siens si, quand il arrive sur le marché qu'on lui a désigné, il trouve toutes les places prises, si l'afflux déterminé par l'annonce a dépassé la capacité de travail du milieu et s'il faut refluer au point de départ ! Le liquide s'écoule presque sans frottement dans les canaux pour obéir à la

(i) Voir le Salaire au point de vue statistique, économique et social, par E> Cheysson (Rapport à la Société d'économie sociale, 18 mai 1884).

EMILE CHEYSSON

pesanteur et se rendre où elle l'appelle. Mais l'ouvrier et sa famille subissent, dans ces dénivellations et dans ces ondes qui les déplacent au gré des statistiques plus ou moins incomplètes et trompeuses, des frottements, qui sont des déchiremenls et des soullranres. Les riitalogues dos salaires sont perfides et l'on ne saurait en dénoncer trop haut le danger. Ce sont les monographies comparées qui peuvent seules éclairer le parti à prendre. Presque toujours, si elles étaient consultées à temps, elles retiendraient la famille à son foyer et concluraient contre son expatriation, en lui épargnant les douleurs fie l'expérience personnelle (J).

(les monographies lui rendraient encore le service de lui révéler l'importance des recettes eu dehors du salaire, et notamment des recettes en nature, qui, dans des organisations primitives ou reculées, constituaient la presque totalité du revenu domestique. Dans ces milieux, le salaire va droit au besoin, en passant par-dessussa traduction en argent, et échappe ainsi aux variations du pouvoir d'achat de la monnaie, comme à celle des prix. Une livre de pain, quel que soit son cours chez le boulanger, est toujours la ration quotidienne d'un adulte. Dans ce système, le salaire nominal disparaît et avec les illusions qu'il engendre. De plus, le salaire en nature hiérarchise les besoins et satisfait les plus essentiels d'entre eux, sans permettre à l'ouvrier de les sacrifier à des besoins secondaires ou coupables. L'ouvrier sera nourri, logé, chaufte, sans avoir la liberté de prélever sur sa nourriture, sur son logement, son chautt'age ou ceux de sa l'amille, la part, souvent léonine, du cabaret. C'est ainsi qu'on donne au mendiant qui vous accoste dans la rue un bon de pain plutôt que deux sous.

Les monographies mon trent l'importance de ce paiement en nature

(1) Le Parlement français s'est occupé de cette question le 31 juillet 1890. Un député, M. Le Senne, a dénoncé les manœuvres des agents d'émigration qui, grâce à de fallacieuses promesses, arrachent les paysans au sol et les exposent aux privations les plus pénibles. Il a cité une dépêche de l'avant-veille, 29 juillet, annonçant l'arrivée d'un paquebot « qui rapatriait 1,176 émigrants, espagnols, italiens et français, revenus du Brésil, de l'Uruguay et surtout de la République Argentine ». De son côté, le Ministre de l'Intérieur a insisté sur les dangers que l'on faisait courir aux pauvres gens, lorsqu'on leur indiquait, par voie d'affiches ou de prospectus, le salaire très faible qu'ils gagnent chez eux et le salaire maximum très alléchant qu'ils pourraient gagner à l'étranger, sans leur montrer les dépenses de la vie dans ces pays lointains. Les émigrants ne pouvant pas y vivre, il faut procéder à leur rapatriement.

fcUDGEÎS COMPARÉS DES CENT MONOGftAPHlES DÉ FAMILLES 250

dans certains milieux où l'argent ne joue qu'ira rôle d'appoint (i). Nos serviteurs domestiques sont encore ainsi rétribués en grande partie. Mais, dans l'industrie, on s'éloigne de plus en plus de celte pratique; elle a été discréditée par les abus du truekr&jfêtème et aujourd'hui toutes les législations à Tenvi la limitent, si même elles ne la proscrivent entièrement, en obligeant le patron à payer le salaire en espèces. C'était là une de ces viei lies coutumes, qui, appliquée de bonne fui et dans un milieu patriarcal, défendait les petits et les faibles contre leur propre imprévoyance, mais qui peuvent difficilement survivre aux transformations amenées par la grande industrie moderne dans les rapports entre le patron et l'ouvrier. Le salaire tendrait à y devenir l'élément exclusif des recettes au grand détriment de la stabilité et de la prospérité de la famille ouvrière, si Ton ne remédiai! à cet empiétement par les subventions patronales et par les aubaines annuelles, telles que les dividendes de la participation aux bénéfices, ceux des sociétés coopératives de consommation et les primes d'ancienneté, de qualité bu d'économie, qu'on ajourne en tin d'exereiee, au lieu de les distribuer avec le salaire courant (2). Grâce à ces assaisonnements ou condiments du salaire, comme les appelle M. Paul Leroy-Beaulieu, le budget reprend un peu de son élasticité primitive et la famille peut traverser les erises plus aisément (pie si tout reposait sur le salaire proprement dit.

(1) Pour rendre plus sensible aux yeux l'importance du salaire en nature, nous avons rapporté, sur une grande carte de l'Europe, les emplacements occupés par les familles dont les Ouvriers européens et les Ouvriers des f)eiu Mondes donnent les monographies. Chacun de ces emplacements sert de centre à un cercle de 0 m. 02 de diamètre, qui est partagé en deux secteurs, diversement coloriés et représentant les proportions respectives des sa hures en argent et en nature. Cette carte — que nous regrettons, vu son échelle, de ne pouvoir reproduire à la suite de notre travail — montre aux yeux, de ta façon la plus saisissante, l'accroissement de la part faite au salaire en argent dans le salaire total à mesure qu'on passe de l'Orient à l'Occident, des champs à la ville, de l'agriculture à l'industrie, et dans l'industrie, de l'atelier rudimentaire à la manufacture.

Une seconde carte analogue, et conjuguée de la première, donne par chaque famille la décomposition de ses ressources annuelles entre les quatre chapitres de son budget des recettes (à l'aide de secteurs diversement coloriés).

La progression de l'importance proportionnelle du salaire dans les recettes totales suit la même loi que celle du salaire en argent par rapport au salaire en nature.

(2) Dans plusieurs grandes usines, telles que la Vieille-Montagne, ce système est suivi avec un sérieux profit pour l'épargne et la constitution du patrimoine <!<• l'ouvrier.

EMILE CHEYSSON

Le rapprochement des monographies permet encore des comparaisons intéressantes entre les habitudes des diverses familles et les articles respectifs de leur budget. I/on constate ainsi — comme on devait s'y attendre — que la part des recettes consacrée à la satisfaction des besoins essentiels est d'autant plus forte proportionnellement que la famille est plus pauvre. Un ouvrier dépensera 20 à 25 pour cent de son revenu en pain, alors qu'un riche rentier n'y mettra que 2 pour cent. Primo vivsre, deinds philosophari disaient les anciens. On mange d'abord. Ton se pare ensuite, sauf à la scène et dans les civilisations très raffinées,

Où l'on ne dîne pas, pour acheter des gants (1).

C'est surtout le I)' Engel qui a mis ces résultais en pleine évidence (2). La nourriture absorbe 73 0/0 du revenu pour une famille à l'étroit ; 57 0/0 pour une famille à Taise, pendant que les dépenses de l'éducation vont, en setïs inverse, de 2 0 0, pour la première, a o 0/0 pour la seconde

Sans aller jusqu'à la formule brutale de La salle : « la question sociale est une question d'estomac », il est certain que Ton ne saurait étudier de trop près tout ce qui louche à l'alimentation populaire. Ventre affamé» n'a point d'oreilles pour les prédications en faveur de l'harmonie des classes. L'homme qui souffre de la faim, matesuada famés, se révolté aisément contre un ordre social dont il a les charges pendant que les autres en ont les bénéfices. La meilleure des politiques pour consolider cet ordre social, c'est d'y intéresser les classes nombreuses, en liant à sa conservation leur propre bien-être et la satisfaction de leurs besoins. Henri IV,

Le seul roi dont le peuple a gardé la mémoire,

a du sa popularité à sa « poule au pot ». Les empereurs romains éprouvaient, dit l'histoire, des angoisses mortelles, quand les vents contraires retardaient l'arrivée des barques chargées des blés de Sicile, ou de Carthage. Si ce retard se prolongeait, c'était une sédition en perspective, une révolution peut-être, qui mettrait en péril leur trône et leur vie.

(1) Vhonneur et ïargent, par Ponsard.

(2 Le D r Engel a élevé ce résultat à la hauteur d'une loi qu'il a ainsi formulée : « La proportion des dépenses de nourriture croît en progression géométrique en raison inverse du bien-être ».

En dehors de leur influence sur la paix sociale, les questions alimentaires deviennent de plus en plus des questions internationales. Les raisin- secs de la Grèce, les homards de Terre-Neuve, les phoques de la mer de Behring, les porcs des Etats-Unis, lés moutons d'Allemagne, d'Auiiicheel deSerbie, les vins d'Italie et d'Espagne^., mettent aux prises les chancelleries et les intérêts en présence. Mais e'est en particulier sur la prééminence industrielle des nations que le menu de la table de l'ouvrier exerce une action considérable. Herbert Spencer L'a dil : << L'empijre industriel appartiendra au peuple le mieux nourri », et il ajoute, pour préciser sa pensée : « On a éprouvé depuis longtemps qu'un terrassier anglais nourri de viande fait plus de travail qu'un ouvrier du continent nourri de farineux, delà esl si vrai que les Anglais qui se sont faits entrepreneurs de chemins de fer sur le continent ont trouvé de l'avantage à taire venir leurs ouvriers d'Angleterre* La preuve que cette supériorité tient à une différence non de race mais de nourriture, c'est que les terrassiers du continent, si on les nourrit de même que les ouvriers anglais, les égalent presque comme force et comme productivité ».

Les physiologistes se sont mis de la partie et ils ont cherché ît mesurer la capacité industrielle des nations d'après les quantités de matières a/otées. grasses et amylacées qui rentrent dans la ration respeetive de leurs ouvriers. A ce point de vue culinaire, le premier rang appartient sans conteste au peuple qui consomme le plus de viande ; le dernier, au plus grand consommateur de pommes de terre. On est retombé ainsi avec une certaine concordance sur la classification faite par ailleurs d'après des considérations purement économiques (1).

(1; Un statisticien, M. J. S. Jeans, a classé les travailleurs agricoles des divers pays, en les ramenant h la somme de travail que fournit en un jour, par exemple, l'ouvrier anglais, lequel constitue l'archétype dont les autres peuples s'approchent, plus ou moins, mais sans qu'aucun l'égale M. Jeans est Anglais .

L'ouvrier anglais étant ainsi pris pour l'unité, celui des autres nations l'est par

les fractions suivantes :

Français, Allemands et Belges 0,75 à 0,90

Autres peuples de l'Europe 0,G0 à 0,8;i

Hottentots métis 0,;>0 à 0,80

Indiens de forte race )

Indiens de race inférieure 0,2.'j à 0,40

[Journal of the Stuti&tical sorte ty, décembre 1884, p. 623).

,\l. Carroll Wright, l'éminent directeur ç|u Bureau fédéra l du travail des Etats-

EMILE CHEYSSON

On a même pensé qu'on pourrait aller plus loin et arriver à évaluer la force du travail d'une nation par des calculs de physique. Connaissant, d'une part, le nombre des calories dégagées par chaque kilogramme de matières consommées, et d'autre part, la composition dé la ration du type moyen, « il suffira de calculer le nombre de calories fournies par l'alimentation et d'en soustraire la somme nécessaire à l'entretien pur et simple de la vie ; la différence exprimera le nombre de calories se transformant en mouvement ou en force de travail. In calcul facile peut ensuite changer ces calories en kilogrammes. La farde de travail de chaque nation s'établirait ainsi selon le nombre de kilogrammes dont disposerait son type d'ouvrier moyen » (4).

Nous ne sommes pas convaincu, pour notre part, que ce genre de problèmes puisse se ramener à des termes (Tune simplicité aussi matérialiste et soit uniquement justiciable de la balance du comptable, du creuse! du chimiste ou du calorimètre du physicien. S'il y a dans l'ouvrier un estomac, il y a aussi une aine. Le ventre n'est pas tout, et les facteurs moraux m* sont pas des éléments négligeables. Il ne suffit pas de peser des consommations pour savoir ce que vaut h* travail.

Deux consommateurs identiques peuvent être des travailleurs fort dissemblables.

Supposons le premier aigri, mécontent, Win de ces a sublimes » pour lesquels, suivant le mot de leur historiographe, u couler le

Unis, a également proposé une classification de ce genre dans son rapport sur les crises industrielles; il met au premier rang l'Américain; viennent ensuite l'ouvrier anglais, l'ouvrier belge, l'ouvrier français et l'ouvrier allemand The firsl annual report of Uie Commissioner of labor : industrial dépressions, ch. V,

Cette hiérarchie est précisément dans une certaine corrélation avec le régime alimentaire de ces ouvriers.

(Voir le savant travail de M. Hector Denis : L'alimentation et l<t force de travail^ Bruxelles, 1881).

(1) Des limitations naturelles aux lois internationales ouvrières, par M. Armand Julio (Réforme sociale, 1G août 1890;.

L'auteur pense que le calcul de la force respective des divers ouvriers donnerait une base scientifique à la réglementation internationale du travail, de manière à équilibrer loyalement les chances des divers concurrents appelés à se mesurer sur le champ de course industriel, comme on charge de poids proportionnels les chevaux dans un handicap.

patron est plus qu'une habitude, un devoir » (1) qui se ménagent, ou comme ils le disent) « se retiennent, surtout si la commande est pressée, qui feraient au besoin manquer une pièce pour nuire à la maison et changent incessamment d'atelier au gré de leurs caprices ». Le second ouvrier, au contraire, vit en paix avec son patron, s'intéresse à la prospérité des affaires, grâce à d 'ingénieux systèmes de primes ou de participation aux bénéfices ; il a du cœur à l'ouvrage, il évite tout coulage e( toute malfaçon; il est stable et garde des rapports permanents par suite d'un régime bien entendu de subvention, ou grâce à la prospérité du foyer domestique quiuisseoit la famille.

Si ces deux ouvriers consomment le même nombre de kilogrammes de viande et de litres de vin, est-on en droit de conclure à l'identité de leur rendement ? Indépendamment des considérations morales, et en restant sur le terrain purement économique, l'ouvrier stable et dévoué n'est-il pas un producteur bien autrement effectif que son camarade haineux et nomade? Ne peut-on pas en dire autant de l'ouvrier doté d'une instruction professionnelle par rapport à l'ouvrier ignorant, de l'ouvrier qui économise par rapport à celui qui est harcelé de dettes et qui est un pilier de cabaret, consommat-il 94 kilogrammes de viande par an, comme l'habitant parisien, c'est-à-dire cinq fois plus que la moyenne de toute la France ?

Les monographies comparées éclaireront tous ces points sans en laisser aucun dans l'ombre, et nous permettront seules de nous faire une opinion motivée sur ces questions, dont L'influence ne se borne pas au budget de la famille, mais s'étend encore à la stabilité politique, en même temps qu'à la suprématie industrielle et commerciale des Etats.

(1) Le Sublime i par M. Denis Pou lot, p. 61.

La Famille-Souche du Lavedan

de 1869 à 1883

LA FAMILLE -SOUCHE DU LAVEDAN

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