DE
Objet de pette Étude»
« Il p'esj pas, dit Arthur Young, de spectacle plus touchant, plus fait pour éveiller toutes les sympathies de notre nature, que celui (Tune famille vivant sur le petit domaine que son travail met en valeur, qu'il a créé peut-être »(1).
Ce spectacle est particulièrement touchant lorsque la famille, sans avoir à se reprocher aucun tort, s'affaisse, puis succombe sous le choc d'institutions extérieures, qui ont cessé d'être en harmonie avec son organisation primitive. Cette lutte a aussi sa grandeur et son intérêt. Si elle est moins retentissante que celle des armées se heurtant sur h» champ de bataille, elle exerce, par sa continuité dans le temps et l'espace, line influence peut-être tout aussi décisive sur La vie sociale et les destinées d'une nation.
C'est un épisode obscur de celte lutte que j'entreprends ici de retracer sommairement. Il ne s'agit, il est vrai, que d'une pauvre famille de paysans, perdue dans les montagnes, et bien éloignée de soupçonner qu'en dehors du cercle étroit où elle se meut, quelqu'un puisse s'occuper d'elle. Mais la famille Mélouga a eu cet honneur et cette bonne fortune que M. Le Play Tait choisie, à la suite de ses observations faites sur place en 1856, comme le type de la meilleure oaganisation sociale, et que, se rendant compte des dangers qui la menacent, il lui ait consacré une monographie célèbre (2).
Ayant eu l'occasion d'observer cette même famille à partir de 1869, pendant divers séjours à Cauterets, je me suis enquis avec beaucoup d'intérêt des transformations successives qu'elle avait
(1) Voyage en France. — Traduction Lesage, t. II, p. 210.
(2) V. Le Play. V organisation de la famille. 3 e édition, 1884, p. 143 et suiv.
EMILE CHEYSSON
subies depuis l<s, v ><;. C'est le résultat de cette enquête que j'ai résumé dans les ligues sui van 1rs, sur la demande bienveillante de l'émincnt auteur des Ouvriers européen* el de la Réforme %OCWl$ % et je l'ai complété ultérieurement par quelques informations complémentaires, qui constitue ut comme l'épilogue de ce drame de famille.
Utilité des Études successives sur une même Famille.
Je n'ai pas à insister ici sur l'importance des monographies de familles pour les progrès dç la science : elle a été mise* surabondamment en lumière par les travaux de M. Le Play, puis par ceux de la Société d'économie sociale. Mais, à l'occasion de cette étude, où une famille antérieurement observée reparaît après un laps de temps assez long, il ne sera peut-être pas inutile d'indiquer l'intérêt qui s'attache à la rédaction de monographies successives, se rapportant à un même type,
Le meilleur moyen d'arriver à la connaissance intime du passé et de rectifier ainsi plus d'une idée préconçue, ce serait, à mon avis, de s'attacher moins exclusivement à ces faits éclatants qui, loin d'être toute l'histoire, n'en sont que les accidents. Le véritable historien devrait nous placer, au contraire, en présence de ce spectacle qu'admirait à bon droit Arthur Young: c'est à-dire nous faire assister aux phases de la vie de diverses familles types, poursuivant leur évolution à travers les siècles dans le même coin de terre, reflétant les circonstances du milieu, subissant l'influence des mœurs et des institutions, en un mot, constituant, pour l'observateur attentif, comme un petit monde qui lui retrace fidèlement l'image de la société tout entière.
« La monographie, a dit excellemment M. Taîne, est le meilleur instrument de l'historien. Il la plonge dans le passé comme une sonde et la retire chargée de spécimens authentiques et complets. On connaît une époque après vingt ou trente de ces sondages. Il n'y a qu'à les bien faire et à les bien interpréter » (I).
On ne saurait mieux dire: mais, s il ost avantageux à la science (pie h* réseau des monographies embrasse toutes les régions, toutes
(f3 Discours de réception ù PAcaflémiç française. — \d janvier 18$1,
LA FAMILLE-SOUCHE Dit LAVEDAN
1rs époques et toutes les organisations sociales, il ne l'est pas moins qu'il s'étende aussi dans le temps sur les diverses étapes parcourues par une même famille. Quelques monographies, qui seraient ainsi dressées, à des périodes distinctes, d'après la méthode arrêtée pour ces publications, définiraient, pour ainsi dire, la trajectoire humaine, comme divers points disséminés dans l'espace définissent celle d'un boulet. De quelles lumières serait éclairé notre passé, si nous possédions, — ne serait-ce qu'à raison d'une série par siècle, — les monographies des principaux types de la population-, observés dans le même milieu et d'après la même méthode : le paysan, L'ouvrier, l'artisan, le bourgeois, le propriétaire, le magistral, le soldat cl le prêtre! Elles permettraient d'établir, avec une rigueur scientifique, l'histoire de ces familles types, et de dégager La loi de Leurs transformations;
Je crois utile de faire ici une première application, mai heureusement bien imparfaite, de ces considérations générales, en revenant, à des intervalles successifs, sur une famille déjà décrite* et je ne doute pas qu'entre des mains pius expérimentées^ cette idée ne soit appelée à rendre à la science de fructueux services.
Puisque j'ai été conduit à eflleurer le sujet des monographies de familles, on me pardonnera peut-être d'indiquer ici quelques détails d'expérience personnelle sur la pratique de ce genre de travaux.
La réunion des renseignements que comporte 4 la rédaction (Tune monographie présente, dans l'exécution, des difficultés, dont la plus sérieuse est spirituellement indiquée dans la fable du Savetier et du Financier (1) :
Que gagnez-vous, dites-moi, par jnurnee ?
— Tantôt plus, tantôt inoins. . .
Ce n'est certes pas avec de telles réponses que Ton peut dresser le budget de la famille, et cependant Ton s'y heurte à chaque pas. Le « tantôt plus, tantôt moins » de la fable soumet à une rude épreuve la patience et la sagacité de l'observateur. Comme les journées, les années se suivent et ne se ressemblent pas. Les consommations s'étendent ou se resserrent en proportion des charges et des ressources. C'est une fdle à doter, la grange à réparer, une vache à remplacer : grosses dépenses, et qui troublent l'équilibre
(1) La Fontaine, iiv. VIII, fable 7.
EMILE CHEVSSON
du budget normal. La famille se passera de vêlements neufs eet été; elle ne mangera que du seigle... Aussi n'est-il pas possible de s'en tenir aux données d'une année unique, et doit-on proeéder par moyenne s'étendant sur une période assez longue.
En outre, les personnes qu'on interroge ne tardent pas, si Ton n'y prend garde, à se fatiguer de questions qu'il leur est bien difficile de ne pas trouver oiseuses ou suspectes, et elles se dérobent à une curiosité importune par des réponses évasives, sinon discordantes.
Ces difficultés sont réelles; je les signale, non en vue d'effrayer ceux qui veulent aborder l'observation des faits sociaux, mais au contraire afin de les prémunir contre lé découragement dés leurs premiers pas dans celte voie. Toute science a ses broussailles, qui en obstruent L'accès. Pour écarter celles qui défendent les abords des monographies de familles, il faut se conformer exactement aux sages conseils publiés par la Société d'économie sociale (1) ; il faut s'armer de patience et de résolution ; il faut enfin compter sur la pratique morne de l'observation, et s'inspirer de l'étude des beaux modèles que fournit la collection des Ouvriers européen* et des Ouvriers des Deux Mondes.
Écrivant ici à côté de M. Le Play, qui m'a fait l'honneur de donner dans son livre (2) l'hospitalité à cette note, il ne m'appartient pas de faire l'éloge de sa méthode et de ses travaux. Qu'il me soit au moins permis de dire que, après avoir étudié sur place la famille Mélouga et la monographie dont elle est l'objet, j'ai été frappé de la fidélité, de la richesse et de la précision des informations consignées dans ce travail. Ceux-là seuls qui se sont livrés à une vérification personnelle peuvent soupçonner ce qu'il faut de tact et de sagacité pour analyser d'une manière si pénétrante tous les ressorts et tous les actes d'une famille qui nVcrit rien, ne conserve aucun document (3) cl mené sa vie, comme M. Jourdain faisait de la prose,
sans s'en douter ».
(1) Instruction sur la méthode d'observation dite des Monographies de familUi, publiée par la Société d'économie sociale, in-8 n , Paris, 1862.
2) L étude de M. Cheysson, que nous reproduisons, a été primitivement publiée dans le volume de Le Play : L'organisation de la famille selon le vrai modèle signalé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps (Note des Editeurs;.
(3) Je n'ai pu obtenir ni les papiers de famille, qui seraient, m'a-t-on dit, détenus chez les gens de loi, ni les factures, qu'on anéantit en les payant, ni les comptes, qui sont faits mentalement, quand on en fait*
LA FAMILLE-SOUCHE DU LAVEDAN
De tels résultats tiennent à la fois de la science et de l'art, et je nie tais un devoir de consigner ici, à titre» de témoignage d'un contrôla minutieux, l'impression que m'a inspirée la confrontation du portrait et de l'original.