PREMIÈRE PARTIE Situation en
1\m Scène Biblique u Làvedân.
La première fois que je renpon Irai la famille dont je désirais faire la connaissance, ce fut dans un cadre presque biblique et qui ne sortira pas de mon souvenir.
Guidé par la désignation qui m'en avait été faite, je me rendis à la maison que les Mélouga occupent au bout de la promenade du mamelon vert, à une certaine distance de Cauterets, sur la rive gauche du Gave. Gette maison, de bonne apparence, est située au milieu d'un pré, que défend une haie bien entretenue et que parsèment des arbres fruitiers. Rien de riant et de calme comme ce domaine, entouré de fraîcheur et de verdure, qui réalise complètement le type si bien décrit par Arthur Young.
La maison était déserte quand je m'y présentai. Après en avoir exploré les abords, je finis par trouver un petit garçon du pays, qui voulut bien me guider jusqu'auprès des Mélouga.
La famille était réunie, occupée au travail des regains, dans un pré assez fortement en pente. La « maîtresse de maison », Savina Py, tricotait à l'ombre d'un arbre situé au sommet du pré. Autour d'elle ses petits-enfants se roulaient dans l'herbe. Disséminés sur la pente, son gendre, sa fdle Marthe, son tils Joseph et le nouveau domestique André, coupaient les foins ou les étendaient au soleil.
Ce tableau respirait le calme et la sérénité. Quel contraste entre la situation faite à l'ouvrier des manufactures et ce travail en plein air, dans une atmosphère qui dilate les poumons, au milieu des
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senteurs fortifiantes des herbes, en face de cette nature grandiose des Pyréfléés ! De tels spectacles démontrent, mieux que toutes les harangues officielles, la grandeur de l'agriculture, et j'oserai presque dire sa salubrité morale. C'est en l'exerçant que l'homme est plus facilement qu'ailleurs sain de corps et d'esprit, et qu'il échappe à ces contagions de toutes sortes qu'engendrent nos agglomérations urbaines.
Les Situations comparées de la Famille en 1856 et lln 1800.
Malgré ces riantes apparences, la famille n'était pas heureuse et subissait une erise dont j'aurai tout à l'heure à rechercher les causes. Pour le moment, je vais me borner à établir ses situations comparées en 1856 et en 1869.
La famille était en pleine prospérité quand M. Le Play l'avait visitée en 1856. Ceux qui ont présente à l'esprit la monographie où elle est décrite la voient encore avec son effectif de quinze membres abrités au foyer domestique depuis l'aïeul vénérable, Joseph Py. maître de maison, jusqu'aux oncles, aux petits-enfants et au do-
mestique Antoine.
Le budget s'élevait alors, en recettes, à . 4.243fr. 95
Et, en dépenses, à 3.508 30
Il se soldait ainsi par une épargne annuelle de . 735 fr. 65
Qui était employée à payer par acomptes les dots des enfants récemment mariés et sortis de la maison paternelle (1).
(i) Si l'on néglige dans ce budget les éléments que j'appellerai intérieurs, pour s'en tenir à ceux qui ont entraîné un déboursé ou un encaissement d'espèces, on trouve, par un dépouillement dont je crois inutile de reproduire ici le détail, que ce budget se résume dans les chiffres suivants :
Produit de la vente des animaux 1.234 fr. 80
— — du lait 681 00
— — du beurre 195 52
— — de la laine 336 18
— divers 69 90
Total des recettes en argent .... 2.517 fr. 40
LA FAMILLE-SOICIIE DU LAVEDAN 2/3
Ouani à lViat (1rs propriétés possédées par la famille, il révé*lait aussi une situation prospère, et Exprimait par un chiffre de 32.117 fr. 50(1)
Enfin la valeur totale du mobilier el des vêtements était de 5.463 fr. 55
En résumé, famille nombreuse, bien portante, et unie ; propriété d'une valeur d'environ à 40,000 francs; épargne annuelle de 7 à 800 fr. ; tels étaient les traits principaux qui se détachaient du tableau tracé par 31. Le Play, et qui étaient les indices d'une véritable prospérité matérielle el morale.
Depuis 1(S V >6, la situation a bien changé. La mort a emporté :
En 1860, Bernard Oustalet, dit Métongà, a 1 Yige de 64 ans. Eu \Hi\2, s;i Mlle. Germaine, récemment mariée, — 21 ans. En 1864, l'aïeul Joseph Py, — 82 ans.
En 1867, l'oncle Jean Dulmo, dit îflélouga, Céjii«-
bataire, ' — 67 ans.
En 1869, le domestique Antoine il \ — 72 anfc.
L<> piu<| tilles survivantes se sorij mariées* L'^jinée, Martlu\ « héri-* lière de La maison » (At/rctc). rst relier au foyer domestique avec
Dépenses en céréales 812 fr. 51
— en antres aliments 68 64
— concernant l'habitation 21 56
— concernant les vêtements 478 11
— concernant les besoins moraux, les récréations et
le service de santé 135 95
— concernant 1rs industries, aie 271 .85
Total des dépenses en argent 1.788 fr. 62
Chiffre de l'épargne en argent, sensiblement égal à celui
qui résulte du budget total 728fr.78
On voit que le mouvement de fonds est à peu près la moitié du budget total, le surplus se traduisant par des consommations eu nature.
(1) Dans cette somme l'habitation et les immeubles entraient pour 28.000 fr. 00
Les animaux domestiques (12 bêtes à cornes, 110 bêtes ù laine, 1 jument, 2 cochons à 1 engrais, 12 ruches d'abeilles) y figuraient pour 3.264 20
Le matériel spécial des travaux et industries, et la réserve en argent, pour * 8.">2 30
Total égal. 32.117fr.50
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son mari, Pierre* Ca/au\, quelle a épousé en 4862, et dont elle a eu trois entants. Ses quatre soeurs, Eulalie, Elisabeth, Suzanne et Dorothée, ont quitté la maison paternelle en se mariant, Leur tante, Marie Dulmo, les a suivies, et s'est installée chez Tune d'elles, Eulalie. Entin le domestique Antoine, déeédé, a été remplacé par un nouveau berger de 36 ans. nommé André.
En somme, bien que fortifié par l'entrée d'un gendre et la naissance de (rois (Mitants, t'éffeetif de la famille est tombé de quinze à dix membres; Des te mois d'octobre 1869, il a été encore réduit par le dépari du fils unique de Savina, le jeune Joseph, qui s'est engagé comme soldai dans des circonstances pénibles, sur lesquelles nous allons revenir. Ainsi cette grande maison patriarcale et hospitalière a perdu en neuf ans six des hôtes qu'elle abritait.
En même temps que ses rangs se serraient, la famille a vu fuir son aisance. Elle a du vendra successivement une partie de ses terres pour une somme de 2,200 francs. Son bétail, dont (die était si flère, s'est réduit presque des deux tiers, et ne comprend plus aujourd'hui que 6 bétes à cornes, 30 brebis, \~2 agneaux, - porcs. Par suite, les revenus de la viande, du lait, du beurre et de la laine ont très notablement baissé, et la gêne est venue (1).
Comment s'est done aceomplie eetle déplorable transformation ? Ea famille esl restée laborieuse, (Tune moralité et d'une économie exemplaires; elle a été épargnée par lés sinistres et par ces maux extérieurs qui pourraient expliquer un tel revirement. Ce n'est done pas là qu'il faut en chercher le secret. Le malheur de cette famille est tout entier le fait de nos institutions. Elle est l'innocente victime du Code civil, dont le choc Ta brisée. C'est là l'histoire qu'il nous reste à retracer.
E.\ Coutume et le Gode civil.
Ee montagnard est conservateur* il aime la tradition. « Il suffit, a dit un spirituel auteur (2), de h 1 voir remonter un sentier parmi
(1) Pour abréger, je m'en tiens à ces indications générales et je renonce à mettre en oeuvre, au moins ici, les données que j'ai recueillies et qui conviendraient à une monographie détaillée.
(2) M. Gustave Droz, a Autour d'une source », Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1869, p. 333 et 334.
LA FAMILLE-SOUCHE DU LAVEDAN
« les pierres glissantes, à pas méthodiques et cadencés, économe « de sa force, prodigue de son temps, pour comprendre que cet « homme-là n'a pas la fièvre en tête. La neige, qui durant cinq ou c< six mois enveloppe la contrée, n'emprisonne pas seulement dans « son lourd manteau lès plantes et les rochers. Elle emprisonne « aussi les cabanes, les hommes, les idées, les traditions, qui dans « cet intervalle de silence et de concentration poussent des racines « plus profondes et plus noueuses. C'est ainsi qu'en ces pays les * idées du passé se cramponnent à l'homme, comme l'homme se « cramponne à la terre, comme le vieux sapin moussu se cram- « ponne au rocher »
« Dans la montagne, les souvenirs, les impressions sont plus « vivaees. Les idées sont comme les nuages : elles slarrétênt, se << logent dans les creux, et les tempêtes qui passent au-dessus « soufflent bien longtemps avant (pie les vieilles croyances, qui a reposent dans les plis du rochcjr, se décident à déloger
Appliquant avec précision cette observation générale et pittoresque à la question des lois de succession, M. Le Play a constaté que, « dans les montagnes a pentes abruptes, à champs enclos et à « cultures arborescentes, où le manque de communications rapides « a retardé l'invasion des idées et des intérêts qui propagent « ailleurs les habitudes du partage forcé..., les familles intelligentes « et considérées maintiennent l'ancien régime de transmission inté- « grale » (1). Elles y parviennent, grâce au consentement de tous leurs membres, à la tolérance des officiers publics, aux conseils du clergé (2) et à la Coutume, qui attribue à Théritier-associé (généralement l'aîné des enfants) la quotité disponible à titre de préciput ou hors part.
Tel était le cas pour la famille Mélouga. « Sous l'influence de « l'ancienne Coutume du Lavedan, elle sVst maintenue pendant « 400 ans au moins dans Pétai de bien-être et de moralité » que M. Le Play a constaté en 1856.
Mais, — c'est encore M. Le Play qui le déclare, et je ne puis mieux faire (pie le citer, — « ces influences traditionnelles ne sau-
(1) La Réforme sociale, t. Il, § 34%
(2) Nous tenons de la bouche du vénérable curé de Cauterets que le clergé local reste toujours favorable au respect de la Coutume et à la perpétuité des tra» ditions.
KM ILE CttEVSSON
« raient toujours se perpétuer, et la loi écrite triomphe h la longue « de lu Coutume. Lés gens de loi ont un intérêt direct à détruire, « en cette matière, L'entente des familles : ils s'ingénient à faire « naître, chez Les héritiers peu intelligents ou peù scrupuleux, des « sentiments de cupidité et à s'assurer ainsi les profits des exper- « tises contradictoires, des licitations, surtout des procès que pro- « voque La pratique du partage forcé » (1).
Dès 1856, la monographie signalait en ternies non équivoques la menace de ce danger pour La famille Mélouga. L'ancienne tradition « conservée jusqu'à ce jour, disait-elle, sous l'influence du patois « local et (Tune situation isolée au milieu de hautes montagnes, se « modifiera inévitablement à mesure que l'extension de renseigne- « ment scolaire et des moyens de communication mettra cette ïoea- << lité en contact plus intime avec les idées qui dominent dans les « autres parties de la France ». (Le Play, L'on/anisatinn de la famille..., § 34).
Depuis que ces lignes ont été écrites, la vogue des eaux de Cauterets n'a ççssç de s'aeei'oitre, précipitée par le besoin de locomotion que l'extension des voies ferrées a fait entrer dans nos mœurs, et surtout par La construction d'un réseau très complet de chemins de fer dont cette partie des Pyrénées a été dotée avec une grande libéralité (2).
Grâce à cette attluence de plus en plus considérable de baigneurs à Cauterets, grâce aussi à l'exécution de travaux publics qui ont amené La création de grands chantiers tant dans la localité même qu'à ses abords, L'élément agricole s'y efface au profit de ces chantiers ou des industries motivées par le séjour des étrangers, je n'oserais dire au profit de la moralité publique (3). Les paysans sont déchus du haut rang qu'ils occupaient autrefois dans la commune, et n'ont plus qu'un ou deux représentants au sein du conseil municipal, envahi par les professions libérales, les débitants, les logeurs.
(1) La Reforme sociale, t. II, § 3t.
(2) Ligoes de Tarbes à Pau, à Mont-de-Marsan, à Auch, à Toulouse, à Pierrefitte, à Bagnères-de-Bigorre.
(3) Il serait toutefois injuste de ne pas faire observer que cette moralité est encore excellente dans la population indigène, qui est sobre, pieuse, laborieuse et disciplinée. Je regrette que le cadre étroit de cette note ne me permette pas de citer plusieurs f;iits caractéristiques et fort honorables pour cette population que le contact des étrangers n'a pas encore beaucoup entamée.
LA FAMILLE-SOrCHE DU LAVEDAN
À peine si Ton pourrai! aujourd'hui compter 20à 25 familles quj so souviennent des anciennes traditions, el encore le nombre en diniinue-t-il incessamment. Elles résident presque toutes dans les hameaux voisins de Gauterets, et \ occupenl des domaines isolés, analogues à celui que nous avons décrit.
Quant à La population, elle s'accroît très vite, puisqu'elle a été portée du chiffre de 1,376, constaté par M. Le Play en 1856, à celui de L()l J (1), qui correspond au recensement de 186G (2).
La prospérité de la famille Mélouga, l'ondée sur la Coutume, était dom 4 exposée à des chances périlleuses. Le choc entre la Coutume et le (Iode était devenu inévitable. Voici dans quelles circonstances il a eu lieu, el quelles conséquences il a produites.
(1) Nous donnons ci-dessous le relevé que nous avons fait sur le tableau de recensement, pour constater l'état civil aux divers âges. Il est intéressant de le comparer avec le tableau analogue que la monographie contient pour 185G §20).
Nombre des individus de chaque âge, dans la commune de Cauterets,
d'après le recensement de 1866