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LA LUTTE DES CLASSES

Il n'est bruit en ce nionient que de « lutte des classes ». C'est le mot d'ordre des réunions publiques et de cette Bourse du travail, qui vient de tant faire parler d'elle. D'après un des docteurs autorisés du socialisme, M. Jaurès, c< elle est, avec l'expropriation politique et économique de la classe dirigeante et Tinternationalisme, l'un des trois points capitaux et essentiels du programme socialiste » (2).

Cette lutte, dit-on, est fatale. Quels que soient les bons vouloirs réciproques des capitalistes et des travailleurs, les principes qu'ils représentent sont plus forts i[ue les hommes; ils les dominent et ne souffrent pas la paix. On ne concilie })as des éléments contraires par essence. Il est des antinomies irréductibles : celle du capital et du travail est de nombre ; leur nature intrinsèque est de s'opprimer et de s'exclure. Arrière les endormeurs et leur rameau d'olivier 1 Capital et travail sont des adversaires nés, qui ne peuvent coexister. On ne s'entend pas avec un principe qui nie votre droit à la vie : on l'extermine. Les seuls rap|)0rls que le travail doit avoir avec le capital, c'est la guerre, une guerre sans trêve ni merci. Ceci tuera cela (3). Il s'agit de savoir qui survivra dans <.^e duel à mort ; la lutte des classes est une nécessité : le capital, voilà l'ennemi ! (4).

(1) Extrait de la Bévue internalionale de Sociologie^ novembre-décembre 1893.

(^2; Réunion d'étudiants socialistes, tenue ù la salle Octobre, sous la présidence de M. Zevaès, le 22 juillet 1893.

(3) Dans une manifestation en faveur des « trois huit », les socialistes du Nord ont arboré un drapeau sur lequel on lisait cette devise : « Le Christianisme, c'est le passé ; le Capitalisme, c'est le présent ; le Socialisme, c'est l'avenir ».

4) Ce langage n'est pas spécial aux socialistes révolutionnaires. On en retrouve des échos inattendus chez certains socialistes chrétiens, qui, s'inspirant sans doute des Pères de l'Eglise, font aussi leur partie dans ce concert contre le capital et les capitalistes. Tel a été notamment le thème soutenu par plusieurs

EMILE CHEYSSON

Ce nVst pas seulement entre bouri>;eois et ouvriers d'un même pays qu'elle doit s'organiser ; elle doit s'étendre au monde entier. Elle n'est pas une de ces quer(»lles de ménage, qu'on vide entre soi, sans sortir de ses frontières : elle est internationale. Les ouvriers sont attachés à la même glèbe, subissent la même oppression, obéissent à des aspirations communes, u Plus d'étrangers, plus de frontières, disait dans une proclamation lancét» à la veille du 1"'* mai 1891, Tagiteur belge Callewaert ; nous sommes tous frères, nous souffrons tous des mêmes maux, nous sommes exploités sur fout le globe» terrestre de la mémi» manière ».

Au congrès de Zurich (8 août 1893), h» Président Argyriadès s'est écrié que « le prolétariat universel devait poursuivre, sans se lasser, la lutte contre le vampire du capitalisme » (1).

Dans sa circulaire du 23 août dernier, le comité national des mineurs belges s'exprimait ainsi : u L'internationale des capitalistes existe parmi le monde et partout ils sont les mêmes : cupides, rapaces, égoïstes et tyranniques, exploitant partout et de toute façon les prolétaires... Ils font tout leur possible pour tenir les travailleurs dans l'esclavage, et pour empêcher leur relèvement intellectuel et moral, afin d'en avoir plus facilement raison, de les soumettre à toutes leurs exigences, d'en user et abuser à leur guise ».

Ce sont surtout les socialistes allemands qui ont contribué à répandre cette idée et à l'introduire dans les programmes de Tinternationalisme ouvrier. Grâce à leur cohésion, à leur sens très pratique de l'organisation, ils ont pris dans c(\s dc^rniers temps la tète du mouvement international et lui imposent, quelquefois même avec une véritable arrogance, leui* discipline quasi-militaire (*t leur tactique.

La lutte des classes et la nécessité de l'organiser ont formé la

orateurs, applaudis au Congrès Social Erangéligue, qui vient de se tenir à BerUn en juin dernier {\o\y Economiste fvanfjais, 29 juillet 1893, p. 131 .

Au congrès catholique de Wiirzbourg, M. (irœber, député au Reichstag, a dénoncé avec vivacité les abus de la liberté économique : « Elle nous a conduits, dit-il, à une lutte de tous contre tous, à la victoire des forts sur les faibles, des malhonnêtes gens sur les honnêtes gens. Les riches sont devenus plus riches : les pauvres sont devenus plus pauvres ». Séance du 2 septembre 1893. .

(1) « Puisque tout ce que nos ennemis ont édifié est mauvais, immoral et injuste, puisque trmt est à refaire, eh bien ! dans la prochaine révolution sociale, les opprimés devront marcher au combat au cri de: a DénioUsstms ! » Amilcare Cipriani. — Ahnanacli de la question sociale pour 1893, p. 133j.

LA Ll TTi: Di:S CLASSES

préoccupalioM domiiiaiile des dci'uîers congrès iiileriiatioiiaux ouvri(M's et, eu particulier celle des congres qui se sont tenus a Bruxelles du 16 au 23 août 1891 et à Zurich du 6 au 12 août 1893.

Dès sa première séance, le congrès de Bruxelles élisait pour présidents MM. Vaillant, membre du conseil municipal de Paris, et Singer, député au Reichstag alhîmand, pour affirmer c< qu'il ne se laissait pas égarer par des questions de patriotisme, mais que, absolument étranger aux questions de race et de nationalité, il entendait uniquement se consacrer à l'organisation du parti ouvrier dans tous les pays ».

Le luit assigné par le congrès aux efforts du j)rolétariat <^ conscient et organisé », c'est de monter à Tassant de TEtat sur les ruines du capital. La lutte des classes a été Tidée pivotale, autour de laquelle ont tourné toutes les délibérations. Un V(eu sur la législation internationale est précédé d(^ ce considérant : <( Le congrès, se plaçant sur le terrain de la lutte des class(»s et convaincu qu'il ne peut être question de l'émancipation de la classe ouvrière aussi longtemps qu'il y aura des classes dirigeantes..., recommande aux salariés du monde entier de s'unir contre la domination des capitalistes, et, partout où ils jouissent de leurs droits jiolitiques, de s'en servir pour s'émanciper de la sc^rvitude du salariat ».

Dans un discours très a))plaudi et qui a été la pièce» maîtresse du congrès, Bebel a donné pour devise au socialisme ces mots : A la conquête de l'Etat ». — « D'un bout du monde à l'autre, a-t-il dit, marchons à l'assaut de l'Etat, pour l'écrasement de l'éternel et de l'universel ennemi, le capital. Prolétaires de tous les pays^ unissezvous ! »

Le congrès répondait a cette harangue enflammée par un vote unanime et d\acclamation : <c Nous n'avons qu'une seule patrie, l'humanité ; qu'un seul ennemi, le capital ».

De son côté, le congrès de Zurich a maintenu « les résolutions adoptées par le congrès de Bruxelles et affirmé le devoir pour tous les travaill(Hirs de grouper dans une masse compacte les ouvriers sans distinction de races ni de professioîLS, afin d'avoir, pour l'action politique, dans la lutte contre les capitalistes, une force suffisante pour assurer l'émancipation intégrale du prolétariat » (1).

(1) (( Nous sommes réunis ici, uod seulement en conférés, mais en conseil de guerre : car il faudra passer par la guerre pour conquérir la paix. Il faut l'union, mais non l'union dans le repos ; l'union dans l'action, dans la lutte. Debout pour

EMILE CHEVSSON

En présence d un pareil déchaînement et des graves conséquences qu'il entraîne, il importe de serrer de près ces doctrines de liaine cl d'internationalisme, et de se demander si elles justifient Tassurance hautaine et superbe avec laquelh» le dogmalisme allemand les élève» à la hauteur de ces aphorismes s(*i(*utifi(iurs, qu'on ne prend même plus la peine de discuter.

Faisons d'abord remarquer que ce mot d(* •< classes » devrait sonner faux aux oreilles des hommes qui se disent épris de la Révolution française et s'en réclament, comme lui étant redevables de leur affranchissement inlellectuel et social. Or, Tun des premiers dogmes de la Révolution franraise, îTa-t-il pas (Hé ra])olition di^s classes? N'a-t-elle pas proclamé qu'il n\v avait, qu'il ne pouvait y avoir dans la société régénérée que des citoyens, tous égaux en droit, tous unis par la fraternité?

L'internationalisme n'est pas moins contraire* à Tespril de celte même Révolution, qui a été une explosion de patriotisme passionné. Vainement les chefs du socialisme s'ingénient-ils à multiplier les distinctions subtiles pour combiner le patriotisme et rinlernationalisnn» ; il restera toujoui\s très ditïicile d'expliquer comment on pcnit aimer son pays en faisant appel (^ontre ses propres concitoyens aux prolétain^s de Rome, de Vienne et de Rerlin (I). Echanger les effusions fraternelles avec les socialistes belges ou allemands et menacer d'extermination ses propres nationaux, c'est là un patriotisme sut f/eueris, qui ne ressemble guère à celui de nos pères ; u les géants de 1789 »

la bataine prochaine! » (Discours du socialiste belge Jean Volders, au Congrès international de Zurich, 6 août 1893).

(1) La (( Chanson du linceul » contient les vers suivants :

A bas le patron et la patrie Qui nous tiennent sous les barreaux I ;Drauie des Tisserand^, par Gérard Ilauptmann, joué au Théâtre libre en niai 1893).

(2) Pour se laver aux yeux des électeurs de cette accusation d'antipatriotisme, le parti socialiste guesdiste a cru prudent de faire dans son programme électoral du 28 juillet 1893, la déclaration suivante : a Le parti ouvrier français est le seul parti vraiment patriote, parce que, seul, de la France avilie, traînée en mendiante et en dupe aux pieds du pondeur de toutes les Russies, il refera la

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