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LE CADRE, L*OBJET ET LA MÉTHODE DE L ÉCONOMIE POLITIQUE

Le procédé dédaclif a surtout été a^lai de Técole anglaise depuis Ricardo jusqu à Stuart Mill. Il part do vues générales et métaphysiques sur riioinme considéM*é en lui-niénie, et les assimilant à « drs axionn^s, ('^galenuMil vrais pour tous les t(mi|>s et tous l<,'s |)eupU*s, il déploie toutes les ressources d'une dialectique savante, afin de dire quel doit être Tordnr rationnel des sociétés, au lieu d'observer ce qui est réellement » (l). C'est le procédé de u Tesprit classique » ; c'est aussi celui de Rousseau et de ses adeptes, qui se sont forgé un homme ou plutôt un liomunculu^, cosmopolites abstrait, dépouillé de ce qui (H^nstitue une personnalité, ni Grec, ni Français, ni Turc, u Thomme en soi », pour lequel il s'agit de trouver des lois idéales, s'appliquant à tout le monde, c'est-à-dire à personne. « Les déductions abstraites de la science pure ne me laissent pas sans inquiétude, disait M. Wolowski, car elles traitent Thomme beaucoup plus comme une forc(* matérielle que comme une force morale. En contact avec les procédés rigoureux de la spéculation mathématique, Thonime devient une constante |)our tous les temps et tous les pays, tandis qu'en réalité^ il est unc^ variable » (2).

Côle'fi permanents et variables de riiumaiiite. — Il ne me sembh^ pas exact d'affirmer qu(» l'homme tout (Mitier soit une « variable ». Sous tous les climats et dans tous les âges, il a un fonds permanent et identique, qui est comme la trame profonde de l'hunjanité. Mais chaque siècle et chaque civilisation viennent y apport(»r leurs variations caractéristiques et le teindre de leurs couleurs particulières. Aussi les principes applicables à Thomme se divisent-ils, comme rhomme lui-même, en deux grandes catégories : celle des lois permanentes et immuables ; celle des rcgl(^m(M)ts sociaux, (jui, tout (mî restant subordonnés à ces lois, subissent in<t(*ssammcnl l empreinte des circonstances et du temps.

Cette juxtaposition dans le même homme de l'élément immuable et de l'élément évolutif explique les aspirations contradictoires de sa nature, les conflits entre la tradition et la nouvi^auté. Elle donne ainsi la clef de l'histoire, et fait sentir son contre-coup dans toutes les sciiMices qui touchent à l'homme, dans Téconomie politique en particulier, u 11 y a parmi les doctrines économiques des vérités qui

(Ij M. Cauwès, Cours d'économie politique, t. 1, p. 32.

(2j Introduction aux principes d'économie politique de Roscher, p. lv.

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sont ëtornelles : ce sont celles qui forment le fonds et la substance de la science ; mais il y a aussi des observations qui sont contingentes, auxquelles on a eu le fort de donner souvent la forme de lois, et qui n'ont qu'une v(MMté relative, suivant les circonstances (1 ) ».

L'homme est donc « une conslnnle » par certains cotés fondamentaux, sur lesquels ni le temps ni les lieux n'ont de prise. Cette portion permanente de riiumanité fournirait nue matière suffisante ))Our les éludes de la psycholoi>;i(^ ; mais elh» ne donnerait à l'économie politique qu'une base étroite et métaphysique. Ce serait s'exposer à de graves erreurs que de vouloir appliquer à l'homme tout entier, à Thomme vivant, à notre contemporain, les déductions obtenues en négligeant tous les côtés variables et mobiles de l'humanité.

MetJiode iVobi^ervation. — Celte méthode déductive a été peu en honueur parmi les économistes de notre pays. Si l'observation n'apparaît pas toujours à l'appui de chacun de leurs théorèmes, du moins elle a servi à les établir, comme un échafaudage que l'on enlevé une fois la construction éditiée. Aujourd'hui l'esprit public, formé par une excellente disci})line et familiarisé pour toutes les sciences avec les procédés de la critique expérimentale, est devenu plus rigoureux aussi pour les économistes. Elle leur enjoint de chausser ostensiblement ces a brodequins de plomb », l'observation et l'expérience, sans lesquels, d'après le mot de Bacon, l'on risque de s'égarer dans les nues; elle veut voir les faits qui servent de support au raisonnement. Comme dit un maître qui a joint l'exemple au précepte, u on d^Mnande à l'cM^onomie politi(jue, on lui fait sommation d'être une science expérimentale, de donner hi démonstration de ses théorèmes, non seulement par leur exactitude logique, mais encore par Taccumulation des faits (2) ».

L'économie politique a tout profit à obéir à celte sommation : comme Antée, elle perd ses forces en quittant le sol, et devient invincible en s'y appuyant.

Pour se mettre en contact avec les faits, elle ne peut guère recourir aux procédés de rexp(M*imenlalion proprement dite, qui est si

(1) M. Paul Leroy-Beaulieu, î.a Uépnrlition tins richesses, p. 5. (2} rhU(,

Le cadre, l'objet et la. méthode de l'économie politique 61

féconde dans les autres sciences naturelles, et surtout dans la physiologie. Sauf dans des cas rares (1), on n'est pas admis à faire d'expériences sur un peuple, comme celles que comportent le laboratoire ou ranjpliilliéatre. L économistes ne dispose pas des faits et ne les produit pas à son ç;ré ; il n'a d'autres ressources que de les constater, soit par Tobservation dii^ecte, s'ils appartienn(*nt au présent, soit par riiisloire, si leur domaine est b* passé.

Ces deux formes de la méthode ont plus d'analogie qu'on ne se le figure. Comme les nations se sont avancées d'un pas très inégal dans la voie de leur développement, on peut obtenir des résultats très voisins en jetant un coup de sonde dans l'espace ou dans le temps. L'observation contemporaine nous révèle chez des peuples divers la série des étapes parcourues par un même peuple au cours de son évolution historique ; elle nous montre en pleine vie des organisations sociales qui nous sf^iibleraient inexplicables par les seuls témoignages de l'histoire, et le passé des sociétés humaines s'en trouvi» éclairé, au même degré (|ue le serait la géologie, si l'on découvrait quelque part à Tétat vivant les fossiles enfouis dans les couches profondes du sol.

L histoire et réconomic politique. — Pour l'étude des phénomènes économiques, l'observation dinscte peut donc suppléer à l'histoire, tout en comportant une bien autre pi'écision scientifique. Ij'histoire, en effet, telle qu'elle a été longtemps comprise, n'était guère qu'un récit de batailles et de traités, lié à la biographie des souverains. Elle éclairait ainsi quelques pics, mais laissait tout le reste dans l'ombre. En dehors des acteurs de choix, elle ne faisait apparaître la tourbe obscure des hommes que comme les comparses du drame. En très grande dame qu'elle était, elle dédaignait tout ce qui n'était pas coup de théâtre, et c'est ce qui justifie le dicton : « Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire I » Trop souvent aussi, les historiens n'ont été « que des avocats de telle ou telle cause, qui fouillent dans le passé pour y trouver des arguments, qui interrogent les faits, comme on interrogeait jadis c(*ux auxquels on voulait arracher un aveu, en les torturant (2) ».

(\) Par exemple, dans les cas d'exploitation des chemins de fer par 1 Etat, d'industrie ollieieUe, d'ateliers nationaux.

(2) M. Jourdan, Cours cV économie politique, p. 29.

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Il est juste de déclarer que Thistoire renouvelle aujourd'hui ses procédés, et qu'elle commence à quitter les palais des rois et leur cour, voire les chancelleries, les parlements et les champs de bataille, pour hanter les châteaux et les chaumières, pour frayer avec ceux qui vivent sur le sol, bourii;eois et artisans des villes, pro- })riétaires et paysans des campagnes.

Importance de r observation dû'ecte. — Quand elle aura accompli cette transformation si désirable et saura s'occuper c< des peuples heureux », l'histoire sera devenue une source précieuse où la science sociale pourra puiser des faits. Mais, jusque-là, Tobservalion directe est le moyen le plus efticace dont dispose réconomiste. Placé en face du fait, il pcHit Tinterroger sous tousses aspects, inscrire les réponses dans des cadres méthodiques, et aboutir ainsi à (h's rapprochements aussi instructifs qu'inattendus.

On aurait tort d'ailhuirs d(^ s'imaginer qu(*, parce (|u'il porl(* sur d(*s faits courants, usuels, que Ton a sous la main et que chacun se ligure connaître, ce procédé soit d'une application banale et pour ainsi dire instinctive. Il demande, au contraire, une préparation spéciale, une attention vigoureuse et beaucoup de précautions. Suivant h* mot tivs juste de Rousseau, u il faut beaucoup de philosophie pour observer ce qu'on voit tous h*s jours ».

L'observation directe est donc le levier de réconomiste, soit qu'elle procède par ces vastes enquêtes ofticielles, qui fournissent la matière de nos statistiques administratives et démographiques, soit qu'elle mette en jeu l'action personnelle de l'observateur et se traduise dans des études détaillées ou <( monographies » de certains types d'individus, de famille ou d'organisation sociale.

Cette dernière méthode a été mise en lumière et appliquée d'une fa^'on magistrale par un penseur éminent, Frédéric Le Play, dont je m'honore d'avoir été le collaborateur et l'ami, et dont la science sociale déplore la mort récente.

Sciences auxiliaires. — Outre la statistique, qui est son principal auxiliaire, l'économie politique fait encore utilement appel à l'ethnogra|)hie, qui décrit les races et en retrace les transformations ; à la géologie et à la géographie, qui enseignent les conditions physiques du milieu dont ces races subissent l'intluence. Elle n'a pas à connaître à fond la technologie professionnelle ; mais elle ne peut

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ignorer rorganisation des ateliers et, par exemple, la composition et 1(* fonrtioniKMiient des <( équipes » dans la métallurgie, les mines, la tilaluri» et le tissage; faute de quelques notions de ce geni*e, sommaires, mais précises, elle s(M*ail condamnée^ dans les ((uestions d(* salair(*s, aux généralités vagues, et n'oserait pas pnMidre pied sur le sol.

Hô/e dr i induction en cco)iomic poliiiquci — Quand les faits fournis par robsiM'vation directe et i>ar les diverses sciences auxiliaires sont ainsi soigneusemcMit réunis et classés, c'est alors que le raisonnement reprend ses droits. Jusque-là, il n'avait guère eu d'autre rôle légitime que de suggérer des hypothèses vraiseniblables et jirovisoires, pour guider Tobservateur dans la masse confuse et la complexité infinie des faits. Mais, une fois les matériaux à pied d'œuvre, le moment est venu de balir. C'(*st la tache de Tinduction, qui s'élève des faits à la synthèse, et en dégage soit des lois éternelles et permanentes, comme le fonds éternel et permanent de l'humanité, soit des règles contingentes, qui s'adaptent à telle* ou telle de ses phases.

Ces lois et ces règles doivent subir elles-mêmes le contrôle, je dirai presque l'assaut des nouveaux faits, sous peine d'être rejetées pour d'autres généralisations plus vrai(*s et plus synthétiqu(\s. « Une théorie, a dit Voltaire, est une souris qui passe par neuf trous : un dixième l'arrête » ; et, paraphrasant cette métaphore originale qu'il « trouvait pleine de sens », Arago ajoutait que « multiplier les trous que la souris doit traverser ou le nombre d'épreuves auxquelles une théorie sera soumise, c'est le moyen infaillible de faire marcher les sciences d'un pas assuré ».

De son côté, Aristote recommande, « en étudiant toutes les théories, de les confronter avec les faits eux-mêmes et avec la vie pratique. Quand elles s'accordent avec la réalité, on peut les adopter. Si elles ne s'accordent pas avec celles-ci, on peut les soupçonner de n'être que de vains raisonnements » (1),

Vous retrouve/ là, exprimée avec la haute sagesse du grand philosophe, cette nécessité de ce que j'appelais tout à l'heure « le collalionnement» entre les conclusions dogmati((ues et leurs conséquences pratiques sur le t(*rrain des faits.

(1; Morale, X, IX, 4.

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Ainsi, le raisonnement pour guider a priori Tobservalion, et en induire ensuite des lois; l observation pour réunir les faits et vériti(MMos lois a posteriori : tel est le partage d'attributions qui me semble devoir s'établir pour les rechcMclies économiques entre la raisoïi et l'expérience, ces deux puissants leviers du progrès humain.

Nécessité actuelle de réconomic poliliiiuc, — Les problèmes économiques vont, Messieurs, vous assaillir dès votre entrée dans le monde, et vous ne pourrez pas vous y dérober. Autrefois, les questions de ce genre ne se posaient n}ème pas : résolues ou non, elles étaient comme» étoutîe(»s par la résignation ou Tindiflerence générales. On ne soupçonnait guère ce domaine, et la curiosité était ailleurs. Au moyen âge, par i^xc^iiple, c'est la théologie qui attire et absorbe les esprits d'élit(» ; à la Renaissance, c'est le culte des lettres et des arts qui ressuscite avec l'antiquité ; au xvir siècle, c'est la littérature et Téloquence dans leur forme la plus exquise et la plus achevée ; au xvni^ siècle, c'est la philoso|>hie avec ses audaces et sa gt^station d'un monde* nouveau. (Unupu» siècle apparaît ainsi dans riiistoire avec son trait domiiuint. Quant au nôtre, qui touche à la fin de sa course, et qui. au point de vue des progrès matériels, pourrait être appelé « Page de la vapeur et de Télectricité », il est caractérisé, dans Tordre moral, par la préoccupation des problèmes concernant l'organisation intérieure des sociétés. C/est le siècle des questions sociales.

L'attention publique* est à ce point toui^née vei's ces questions, que tout le monde se croit capable de les aborder. Tandis qu'il ne viendrait jamais à l'idée d'une personne raisonnable de tenir tète aux spécialistes dans la plupart des sciences, c'est à qui s'arrogera au contraire le droit de résoudre, au pied levé, les problèmes économiques les plus ardus. Chacun s'y met avec ou sans compétence. Pour une vérité, on lance mille sophismes en circulation. Ces sophismesfont souvent fortune : on les rencontre partout, débordants, envahissants, encombrants. En général, les savants sont les maîtres incontestés de leur domaine, dont l'accès est interdit aux profanes par des difficultés extérieures, notamment par une terminologie spéciale. Rien de tel ne défend les abords du terrain économique. Aussi est-il envahi et piétiné par la foule, qui tous les jours, y rend des arrêts aussi bruyants que contradictoires.

Au milieu de ces voix discordantes, faire entendre le langage de

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la science et de la raison ; dthnasquer 1 erreur qui passe, et proclamer la vérité qui reste ; analyser le rule des facteurs économiques ; démontrer leurs harmonies et leurs devoirs respectifs, telle est la tache et tels sont les bienfaits de Téconomie politique. Elle vous sera particulièrement utile à vous, Messieurs, que la vie n'a pas encore atteints de ses so])hismes et de ses calculs égoïstes. Vous êtes jeunes, privilège inappréciable, dont on sent mieux le prix chaque jour, à mesure qu'il nous fuit, et que Bastiat célébrait magnifiquement dans la célèbre introduction de ses Harmonies éconovaques en les dédiant à « la Jeunesse française ». Vous êtes en outre appelés à exercer une action dans le monde par la parole, la situalion, Tascendant personnel. Or, Messieurs, ^< scicuicc, c estconscience éclairée ; vouloir et savoir, c'est pouvoir; vouloir ne suffît pas » (1).

Nulle étude ne saurait donc mieux vous convenir que celle de réconomie politique. Et si quelqu'un venait vous dire qu'elle serait avantageusement suppléée par la pratique, vous lui répondriez avec Royer-CoUard qu'à « vouloir se passer de la théorie, il y a la prétention excessivement orgueilleuse de n'être pas obligé de savoir ce qu'on dit, quand on parle, et ce qu'on fait, quand on agit ».

i; Le Père Gratry, Les Sources, p. 82.

Capital et le Travail

LE CAPITAL ET LE THAVAIL

Le capital, Messicnirs, est l'objet di' bien des aîiathèmes. Vous savez de quelles épilhetes on le tlélrit : il est u Taffreux » capital, u rinfame » capital, le capital « vampire » ; il u exploite )^ l'ouvrier; il a s'engraisse des sueurs des peuples », et autres aménités semblables. « Le capital, voilà Tennemi !» — « Il faut courir sus au « capital ».

Telles sont bien, n'est-ce pas? les prédications qui s'exhalent tous les jours de certaiii(*s réunions publiqu(\s et de certains journaux.

Je sais, Messieurs, — et je vous en telicite hautement, — que vous n'êtes pas accessibles à ces prédications haineuses, et je n'en veux d'autre preuve que votre présence ici, que vos actes, et surtout que votre unanimité pour nommer Tan dernier, à pareil jour, votre Président actuellement en exercice. C'est ht un fait qui honore Télu comme les électeurs, et auquel j'attache, ijoui' ma part, une tri s grande signification. Mais, par cela même que vous ne partage/ pas ces sentiments, qu'à force dMnventions et de sophismes on a fait entrer dans la tete et dans le cœur de bon nombre de vos camarades, vous devez être soumis à des assauts extérieurs dont je soupçonne la violence. Eh l)ien, il ifest peut-être pas mauvais de vous armer contre ces assauts, et d(* vous fournir à vous-mêmes quelques nouveaux motifs de persuasion à l'appui de vos convictions vl de votre attitude, afin que vous puissiez en faire votre profit personnel et les opposer à vos adversaires du dehors.

Il m'a semblé, Messieurs, cju'iin moycMi d'atteindre ce but, c'était

(1 Cette conférence a été faite le 20 juiUet 188.J, à rElysée-Méniinionlanl, à Toccasion de l'assemblée générale de la Sociclé de secours tnutuels des emplotjés et ouvriers de la maison Piat, sous la présidence de M. I^iat, et en présence de tout le personnel de la maison et de npmhreux invités.

d'analyser de près devant vous ce capital tant décrié, et aussi peu connu dans ses origines que dans ses effets.

Pour beaucoup de personnes, le i^apital se confond avec le numéraire, la monnaie. Or la monnaie ou le numéraire est du capital, mais ce n'est pas /e capital ; ce n'en est qu'une fraction assez faible. On estime le capital de la France à 200 milliards et son numéraire à 7 milliards 800 millions, un trentième environ du total.

Outre la monnaie, le capital comprend les maisons, les usines, Toutillage, les stocks des magasins ; en un mot, tout ce qui sert k la consommation et à la production.

Il peut se décomposer en trois catégories principales, que j'appellerai : frs provisions, les matières premières et les outils. Si vous voulez bien, nous allons (Misemble exanîiner chacune de ces trois catégories, et voir comment elle se comporte vis-à-vis du travail.

Et d'abord les provisions.

Pour se livrer à une auti*e occupatioii ({ue la chasse, la prche ou la cueillette des fruits spontanés, il tant avoir son alimentation assurée, c'esl-ù-dire vivre sur son travail antérieur. Le cordonnier ne peut pas consommer directement ses chaussures, ni Tébéniste ses planches, et si nous n'avions pas, les uns et les autres, des provisions au marché ou chez les fournisseurs, vous ne pourriez liiire du moulage, pas plus (jue ne pourrais pâlir sur mon gi*imoire dans mon cabinet.

Aussi, est-ce à bon droit que Ton a appelé ces provisions une « réserve d'existence entre deux efforts ». Ce sont elles qui nous permettent de nous livrer aux travaux les plus variés, y compris les travaux intellectuels, qui sont le signe et l'honneur de la civilisation moderne. Faute de ces réserves, chacun de nous serait dans la situation du sauvage, qui passe sa journée à guetter sa proie, sauf à mourir de faim si la chasse ne donne pas. Dès lors, où trouver ces loisirs féconds qui ont entanté les merveilles de la science et des arts ?

A quelqu'un qui demandait à Newton comment il avait découvert la loi de la gravitation, on prétend que l'illustre savant répondit ces mots : (c En y pensant toujours ».

LE CAPITAL ET LE TRAVAIL

Eh bien, Messieurs, sans provisions et par conséquent sans capital, Newton n'aurait pas pu u penser toujours » à cette grande loi et la découvrir, pas plus que Galilée n'aurait eu le temps d'observer les oscillations du pendule dans la cathédrale de Pise, pas plus que les grands peintres, les grands auteurs, les grands sculpteurs, les grands savants, n'auraient pu produire leurs immortels chefsd'ceuvre qui honorent et consolent l'humanité.

Le capital est donc nécessaire, sinon à Téclosion, du moins à la mise en valeur du génie. On frémit en songeant à ce lamentable gaspillage de dons innés, d'aptitudes luiturelles, qui s'atrophiaient fatalement aux époques primitives où le capital était inconnu, et (jui, même encore de nos jours, restent stériles faute de moyens convenables de développement, comme une graine tombée sur un sol sablonneux ou sur un roc infertile.

Les véritables amis du peuple doivent donc souhaiter, encourager le développement du capital, j)arce qu'il a été le véritable émancipateur de l'esprit humain, parce qu'il nous a arrachés à la tyrannie du besoin immédiat, parce qu'il nous a permis de nous élever à la contemplation du beau, du vrai et du bien ; parce que, d'une tribu misérabh» dt^ chasseurs nomades, il a su faire un peuple, une* nation, c'est-à-dire ce magnifique organisme vivant, dont h^s dittérent<*s fonctions sont dévolues à des organes hiérarchisés comme dans le corps humain, de telle sorte que tous ces organes travaillent pour chacun et que chacun d'eux travaille pour tous.

Voilà, Messieurs, le capital sous sa première forme de u provisions ». Je ne crois pas qu'on puisse l'accuser d'être oppressif vis-àvis dii travail, puisqu'on ne j)eut le supprimer sans retourner tout droit à la barbarie et sans être écrasé par la préoccupation incessamment haletante du pain quotidien. En est-il de même du capital sous sa seconde forme, c( les matières premières » ?

Les plus farouches ennemis du capital seraient bien mal venus à combattre cette inoffensive catégorie. En eftet, qu'est ce donc que les matières premières? C'est la substance même qu'élabore directement la main-d'œuvre ; c'est le charbon, ^ ce pain de l'industrie », sans lequel vous n'auriez, dans vos usines, ni force motrice pour actionner les machines, ni chaleur pour fondre les métaux ; c'est le minerai qui vous donne la fonte ; c'est le fil, qui sert à fabriquer les tissus. Sans charbon, sans minerai et sans fonte, plus de moulage, et j)ar (conséquent, plus d'ouvriei*s inouleurs ; sans fil, plus

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crétoffes, plus cl(^ velemeiits lissés, c'est-à-dire plus de tapissiers, plus de couturières et plus de tailleurs.

Les matières premières sont donc le support même du travail. Or c'est le capital qui va les chercher partout où elles se trouvent : le coton, dans les Indes et en Amérique; la laine, en Australi(^ ; le minerai, en Espagne, en Portugal, en Afrique. Quand il fait cela, il rend un inconlestahle service à la production et au producteur.

Je crois inutile d'insister sur c<* qui me paraît Tevidence môme, et j'arrive à la troisième forme du capital : les machines, les outils qui ont fait couler des tlots d'encre et malheureusement aussi des ilôts de sang.

La haine des ouvriers contre la machine a été en quelque sorte instinctive, et, dès les premiers jours, ils ont vu en elle à la fois une rivale et une ennemie. Ce préjugé a été partagé par ceux qui auraient pu le plus aisément s'y soustraire : les philosophes, les gouvernants, les dieux eux-mêmes, s'il faut en croire la fable de Prométhée enchaîné sur un rocher (*t dévoré par un vautour pour avoir dérobé h* feu du ciel.

Tibèi*e, (|ui uNUait pas d'humeur tiMidre, aurait, au d\vo. dv INMrone, supprimé rinv(U)leur d'un verre incassable (où Ton a cru voir Taluminium), pour sup|)rimer du mAmecoup rinvention.

A des époques plus ra|)|>rochées dt» nous, et dont les niuMirs étaient plus dou(MVN, Tattitude du gouvernement, (juoique moins cruelle, est restée encore fort hostile aux machin(\s. Au xvii*" siècle, les ]]îagistrats allemands proscrivent et font bi^uler sur la phu*e publique* 1(* métier à liler et à tisser. Golbert congédie dureuKMil un inventeur, en lui reprochant d(* u vouloir diminuer le travail |>ar lequel il s'efforçait de faire vivre honnêtement le peuple ».

Il y a moins d'un siècle, des inspecteurs prolestaient contre les nouveaux pro(*édés de fabrication des toiles peintes et déclaraient, dans un rapport officiel, que le royaume entier frémissait d'horreur ».

. Entin, plus près encore de nous, en 1832, Wellington, qui a prouvé en cette circonstance qu'on pouvait être un grand capitaine et un niédiocre économiste, a refusé, comme président du Cabinet anglais, son appui à une Compagnie qui proposait de traverser TAllantique en quinze jours avec des paquebots à vapeur, au lieu de trente-deux jours exigés par les bateaux à voile, et cela « afin

LR CAPITAL ET J.K TRAVAIL

d(» lie pas lroul)l(M* 1(* régime commercial depuis longtemps établi ».

Voilà pour l(»s gouvernants, et les exemples pourraient être infiniment multipliés si je ne craignais d'être trop long. Au tour maintenant des écrivains et des philosophes.

Notre grand Montesquieu n'était pas éloigné de trouver les machines « pernicieuses », et de penser que « si les moulins à eau n'étaient pas partout établis, ils ne seraient pas aussi utiles qu'on le dit, parce qu'ils ont fait reposer uik^. infinité'; de bras ».

Les économistes « à rebours » de la Reslauralion, MM. Sismondi, de Saint-Chamans, de Saint-Cricq, Cunin-Gridaine... n'ont pas non plus ménagé les accusations aux machines. Mais, dans les invectives dont elles ont été Tobjet, la palme revient à Proudhon : il les assimile « à un tléau chronique, permanent, indélébile, qui tantôt apparaît sous la forme de Gutenberg, puis qui revêt celle d'Arkwright : ici on le nomme Jacquard ; plus loin Watt ou Jouffroy. Après avoir sévi plus ou moins longtemps sous une forme, le monstre en prend une autre ».

Pauvres et chers grands hommes ! N'est-ce donc pas assez d'avoir, durant votre vie, subi la tyrannie, Tobsession de votre idée, les |)eines de renfantfMuent, les (Mitraves suscitées par le doute, Tenvie, hi sottise (*t rintc'rct? Pour la plupart mc^connus, malluMireux de votre vivant, d(.*vi(*/-vous élrr* poursuivis jusque dans le tombeau par de pareils blasphèmes ? Mais ils sont impuissants à arrêter l'essor dt^ votre gloire (4 la r(^connaissance de la postérité. Votre génie illumine atVranchit < eux mêmes (pii voudraient ainsi le nier :

Le Dieu poursuivant sa carrière Verse des torrcMits de lumit*re Sur ses obscurs blasphémateurs.

Quand on voit, dans la suite des temps, se déchaîner contre les machines tous ces hommes, importants à (tes titres divers, on s'explique sans peine* les sentiments de défiance et de haine iprelles ont pu inspirer à ceux qui en subissaient le cho<: direct, cVst-à-dire aux ouvriers. De là, des actes de violence commis et jusqu'à notre époque, contre les inventions et les inventeurs par des foules en délire. L'histoire en serait aussi longue que douloui*euse.

Ces passions, ces violences sont-ell(»s justifiées ? Ksl-il vrai que la machine ait, comme on l'accuse, diminué la demande de la maind'œuvre et sa ré*munération ; qu'elle ait déprimé Touvrier en le

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livrant en quelque sorte pieds et poings liés au patron : en un mot, qu'elle ait aggravé sa situation matérielle et morale ?

Pour la quantité de main-d'œuvre, Messieurs, je crois qu'il n est pas besoin d'être grand clere, ni profond statisticien, pour s'apercevoir qu'elle s'est accrue considéi*al)l(Mnenl |)ar rapjiort au [iassé, et principalement dans les industriels où la mécaiiiqut* triom|)lie, comme la tilalure, les cliemins de 1er, c^lc. Ces industries sont |)récisément celles qui emploient le plus de bras, grâce à Tessor imprimé ;i la (consommation par rabaissement des prix qu'amène l'intervention de Toutillage.

La statistique établit de même la hausse des salaires, non pas cette hausse apparente, qui ne serait qu'une sorte de trompe-l'œil destiné à masqu(T celle des objets nécessaires à la vie. Qu'importei*ait, (Ml effet, un salaire double, si tous les prix avaient triplé ou seulement douJjlé ? En réalité, les salaires se sont accrus plus vite i\uii le reste : c'est ainsi qu'avec une journée de travail, on peut se procurer aujourd'hui (|uatre t'ois plus de blé que sous Louis XIV, trois t'ois plus que sous Louis XVI, deux fois plus que sous Napoléon. Ici encore, le progrès s'accentue avecr le rôle de la machine, qui fait travailler gratuitement les forces naturelles, réduit h» prix de revient et laisse ainsi au patron plus de marge pour rémunérer la maind'œuvre.

Est-il vrai, d'autre part, qu(» la machine ait asservi l'ouvi'ier au (*apital ? J'ai entendu bon nombre de patrons ristourner ce grief contre la machine et prétendre cju'elh* les a rendus beaucoup plus vulnérables (ju'autrefois.

<^ Quand un paysan dépose sa pioche pendant (juelques minutes pour se reposer, disait un grand tilateur anglais cité par Karl Marx, il stérilise, pi^ndant ce temps, un capital d'un schelling (1 fr. ^ri) ; quand un de mes ouvriers fait chômer un métier, il rend improductif un capital de 1,000 livres (25,000 francs) ».

Ce tilateur disait vrai. Aussi, pour éviter le chômage, les patrons vont-ils jusqu'au haut de huirs conclussions vis-à-vis de la maind\eu vre.

Suppose/ une mine en chômage par suite d'une grève, comme celle d'Anzin. Eh bien, pendant ce temps-là, il n'en faut pas moins la ventiler, l'i'^puiser, réparer les boisages des galeries, dc^ façon à les uK^ttre à l'abri des éboulements, de l'invasion des eaux et du mauvais air. S'il s'agit d'une lilature, on doit continuer à entretenir

LE CAPITAL ET LE TRAVAIL

les hàtimenls, les machines, à subir les frais gënérau\. Mieux vaut encore travailler sans bénéfice et niAme à perte, que se résigner à 1 inaction de ce grand organisme industriel.

Dans la petite industrie, où la machine a peu de place et qui s'exerce au loyer domevslique, la morte-saison sévit périodiquement d'une façon prc^sque normale, tandis (prt^Ih» (»st presque inconnue dans la grandt* industrie.

Là, où Touvi'ier travaille» à son cou]pte et s(* met en ]*appoi*t direct avec le consommateur, sans un intermédiaire (pii s'interpose entre la main-d'œuvre et le produit tini, il subit directement toutes les tluctuations du marché, tandis qu'elles sont amorties quand le choc (^n est reçu par un grand appareil mécanique.

On peut dire, à ce point de vue, que le ca|)ital sert de régulateur au travail et de bouclier au travailleur.

Non seulement la machine fait c(da, mais encore au lieu déprimer la dignité de l'ouvrier, elh^ la relève en l'atlVanchissanl d(* la besogne la plus dure et la plus rebutante*.

Autrefois, c'étaient les muscles de Thomme qui devaient suftire à tout, et pai-fois aussi, hélas! les muscles dr* la femme. C'était la frmme (pii tournait péMiibl(»m(»nt la meule pour moudre le grain : témoin les pauvres servantes qu'Homère nous représcMite enchaînées à ce dur labeur dans le palais d'Ulysse à Ithaque*. C'était aussi la femme qui était condaujin^e à la culture du sol dans certains pays. « Voiw labourer les terres du Bysaccium (Afrique), lit- on dans Pline*, il faut pendaut les sécheresses de* robustes taure*aux ; mais après les pluies, il suffit, pour labourer, eTatteler sous le même jougun petit ane e*t une vie*ille femme* ».

Aussi, quelle joie chez ces déshéritevs le* jour où la mée^anique, bien qu'encore* rudimentaire, vint les soulager de leur pénible tache ! C'est le moulin à eau qui a été l'instrument de cet affranchissement humanitaire. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le passage charmant d'une pièce* ele* vers, e^ue nous a conservée l'anthologie grecque, et où le poète Antiparos célèbre les bienfaits de ce moulin, mû par l'eau (*t non plus par les bras des pauvres servantes : Esclaves qui faites tourne*r la meule, épargnez vos mains et dormez en ()aix. C'est eu vain que la voix retentissante du coq annonce le matin : dormez ! D'après l'ordre de Cérès, la be*sogne des jeunes tille^s est faite par les naïades, et maintenant ce*lles-ci bondissent, brillante^s et légères, sur la ]*oue e|ui tourne.

EMILE CHEYSSON

Vivons de la vie heureuse de nos pères, et jouissons sans travailler des bienfaits dont la déesse nous comble ».

Si Tesclave, avant Tintervention de la machine, était condamné à ce dur travail, c'est qu'on voulait en aiïranchir les hommes libres, pour les réserver aux exii^ences de la i^uerre ou du forum. Mais, bien quMl ait été le théoricien convaincu de Teschivage, Aristote avait cependant entrevu, avec le coup d œil prophétique du génie, que Témancipation de Tesclave n'était qu'une question dt3 mécanique, u Si la navette, a-t-il dit dans un passage souvent cité, pouvait courir toute seule sur la trame, le maître n'aurait plus besoin d'esclaves ». Eh bien, ce réve qui semblait sans doute chimérique au grand phih3sophe, ce réve s'est réalisé de nos jours : la navette court s(Hile aujourd'hui sur la trame, et l'eschivage est tombé sous les coups de la machine, qui a fourni une solution })ratique aux aspirations des aputres de la liberté humaine.

Ce n'est pas seulement l'esclave que la machine a su affranchir: mais c'est chacun de nous, et en particulier vous. Messieurs, qui voulez bien m'écouter en ce moment. Elle a simplifié, en eifet, vôtre tache, tout en attirant à elle la partie la plus rude du travail, (*t en réduisant votre inlerv(*ntion à une direction int(*lligente.

('haque fois que jYMitre dans une usine, comme la vôtre par exemple, où je vois des ouvriers commander ces esclaves en fer, en acier, ces puissantes machines, ((ui pourraient écraser, mutiler d'un simple attouchement leur conducteur, et qui, cependant, obéissent avec docilité au moindre mouvement de ses mains, qui rabotent, cisaillent, poinçonnent, rivent, laminent, qui marchent ou s'arrêtent à volonté, jamais lasses, jamais impatientc^s, je me figure c(^ qu'aurait été ce travail s'il avait dû être purtMnent manuel, et, en évoquant cette image, je ne puis me défendre à la fois d'une vive admiration ])Our la portée intellectuelh^ de (*e progrès (t d'un j)rofond respect pour sa grandeur morale.

Oui, Messieurs, à coté de la machine qui nnM en œuvre la force de la matière, l'ouvrier, qui la dompte et qui la tient en quelque sorte en laisse, représente la conscience, la dignilé de la personnalité humaine agrandie et atVranctiie, et nulle part on ne sent mieux que là, dans une usine comme la votre, la vérité de cet adage qu(^ c'est resprit qui mené la maticre ; nulle part on ne mesure mieux le grand pas que la machine a fait faire à r^Miiancipation de l'humanité.

Li: CAPITAL i:t li: travail

Or, qLi\3st-cc que la machine. Messieurs ? La machine, c'est encore, c'est toujours du capital.

Nous venons de passer en revue les trois catégories de ce capital si honni, et nous avons vu si elles méritaient les invectives dont on l'accable.

Le capital, soit, me dira-t-on, mais le capitaliste ?

On s'imagine toujours, — non pas ici, je le ré|)ète, mais ailleurs, — on s'imagine que le capitaliste^ est (d'après des mots que je répète, sans me les approprier, Dieu m'en garde !) un ^ repu », un c( jouisseur », un « ploutocrate », un homme qui se gorge de plaisirs, qui roule sur Tor à côté de ses ouvriers mourant de faim.

Mieux que personne, vous savez combien ce tableau ressemble peu à la réalité. Tous les patrons ne sont pas précisément sur un lit de roses, et en particulier, dans les années d(^ crise, comme celle que nous traversons. Le patron doit avoir Tesprit incessamment aux aguets pour découvrir des débouchés, assurer du travail à ses ouvriers métalliques et à ses collaborateurs en chair et en os, faire face aux échéances, lutter contre la concurrence du dedans et du dehors, abaisser son prix de revient, réformer son outillage vieilli, améliorer ses procédés de fabrication, bien acheter, bien vendre. Que de soucis et quelle perpétuelle sollicitude ! Lassalle lui-même en a été touché un jour, Lassalle, le grand agitateur allemand, que Ton ne saurait suspecter de tendresse pour les ca|iitalistes. « Même en entendant un air de Beethoven et de Mo/art à TOpéra, dit-il dans une de ses lettres, le malheureux industriel est subitement repris par les tourments de la capitalisation qui empoisonnent toute son existence ! »

L'industriel, en effet, n'a pas un moment de trêve. Il est condamné il progresser constamment, sous peine de déchoir; il est un chercheur perpétuel et, suivant le mot heureux de M. Leroy-Beaulieu, « un traqueur d'améliorations ».

Mais, dans cette recherche obstinée, tous ne trouvent pas ; dans cette lutte, tous ne sont pas vainqueurs ; on compte que, sur dix patrons, deux ou trois seulement réussissent ; à peu prés autant végètent, les autres succombent. C'est là ce qu'on refuse de voir. On s'obstine à faire miroiter devant les yeux les succès les plus

EMILE GttEYSSON

écIaUints, comme s'ils étaient la règle, tandis qu'ils ne sont que la très petite exception.

Loin de murmurer de ces brillantes réussites, les ouvriers devraient s'en applaudir, car ce sont elles qui déterminent les vocations industrielles. Pour monter à un mât de cocagne, pour se meurtrir les genoux et les coudes, pour s'exposer à des chutes ridicules, il faut qu'il y ail, au sommet du mal, une timbalf^ à décrocher ; on nr court sur le turf qu'à cause du prix réservé au cheval qui alIfMnl le premier le poteau. De ujeme, quel hommf* sensé affronterait les avcMitures commerciales, s'il n'avait la perspective de faire une grosse fortune. Supprimez la timbale et le prix des courses : vous supprimez du même coup le mat de cocagne et le turf hippique. Supprime/ h^s l)én('»lices un peu élevés atteints par une minorité relativement insignitianti^ : vous détruisez en môme temps l'attrait qui porte* les patrons vers les entreprises les plus hardies et les plus lucratives ; par suite, vous entravez l'essor des atfaires et vous ai'rètt^z la demande du travail au grand préjudice des ouvriers.

11 en est du protit (!omme du taux de l'intérêt, dont Télévation excite rindignation des socialistes. Si, sans arriver même jusqu'à la gratuité qu'ils révent, on diminuait trop notablement le taux actuel du loyer de l'argent, on tarirait la source des épargnes, dont le placement cesserait d'être assez fructueux pour compenser les risques du prêt et la renonciation aux jouissances de la consommation immédiate. Au lieu d'épargner, on vivrait au jour le jour, et ce qu'on se réserverait irait s'enfouir stérilement dans les bas de laine, au lieu d'aller féconder l'industrie et alimenter le travail par les milh^ canaux du crédit public et privé.

Il faut donc que h* taux de l'intérêt et que le profit conservent tous les deux assez d'importance pour rester attractifs. Les réduire au-dessous d'une certaine limite, c'est nuire à la formation du capital, à l'impulsion des affaires, à la demande des bras.

Si le capital est le nerf de la guerre, il est aussi celui de l'industrie. C'est lui qui solde les matières premières, les outils et la main-d'œuvre. C'est son abondance qui détermine le chiffre des affaires, et sa rareté qui les resserre. Le niveau du capital marque celui du travail; ce sont comme deux fleuves, dont le premier alimente le second et dont les crues coïncident ainsi que les étiages.

Le capital et le travail

Ce capital n'est pas lui-même une quantité fixe. Il s'en détruit tous les ans, mais il s'en produit plus encore. Il y a des récoltes annuelles de capitaux, comme il y a des récoltes de pommes et de blé. Certaines années sont mauvaises, les années de crise, comme celle-ci ; d'autres sont j>lus productives : c'est réternelle histoire des vaches maiii^res et des vaches grasses. Mais, bon an mal an, on estime que la masse du capital disponible s'accroil d'une dizaine de milliards pour Tensemble des pays civilisés. Ces dix milliards vont s'enfouir en partie dans les travaux publics, les chemins de fer, les routes, les canaux, les ports, les monuments, les hôpitaux, et cnri^ ehir ainsi noire patrimoine commun ; une autre partie est absorbée par Tarmement national, et c'est le reste qui vient alimentc^r la production.

En regard de ce capital ((ui progresse toujours, la masse des travailleurs manuels n'augmente pas (si même elle n'est en décroissance par la désertion des campagnes et le développement du petit commerce).

Il en résulte que la jnain-d'o'uvre est de j)lus (Mi plus sollicitant ; partant, de plus en plus rémunérée. On peut dire, en arrangeant le mot de Cobden, que, quand plusieurs écus courent après un même ouvrier, les salaires haussent ». L'accroissement annuel du capital, vis-à-vis du nombre stationnaire des ouvriers, multiplie les écus qui courent après la main-d'œuvre, et aboutit forcément à Taugmenlation des salaires, comme le confirme amplement la statistique.

C'est donc l'abondancci du capital (j'insiste sur la formule), qui détermine la hausse des salaires.

Ce qui fait concurrence au travail, c'est le travail ; ce qui fait concurrence au capital, c'est le capital ; mais le capital ne peut pas faire concurrence au travail, ni le travail au capital, la concurrence ne pouvant s'eiYectuer (|u'entre facteurs du même ordre.

Le capital et le travail ne sont ni de même date ni de même essence ; ils ne sont ni homogènes, ni contemporains : le capital est un résultat, le travail est un effort ; le capital est le |)roduit de Teffort antérieur, tandis que le travail est l'elfort actuel.

D'après une loi formulée par le grand économiste Bastiat, à mehwre que le capital augmenh\ sa part propoi'tionnelle diminue au profit de celle du travail.

Le travail a donc le plus grand intérêt au développement du capital. Le capital et le travail sont solidaires : ils souffrent et prospè-

ÈiMiLE CHEYSSON

roiil ensemble ; qui blesse 1 un blesse Tautre ; ce ne sont pas, comme on Ta dit faussement, des frères ennemis, ce sont des frères siamois, et Ton ne saurait couper la membrane qui les sépare sans les faire mourir tous les deux à la fois.

Dans rintéret des ouvriers, le seul que j'envisage en ce moment, il faut souhaiter et encourager Taccroissement du capital et non pas reftVayer par des menaces ou le traquer par des mesures de violence. Dans ces deux cas, en effet, il a un moyen bien simple de se soustraire à ses persécuteurs : il fuit au dehors, ou il se cache, cessant ainsi de rémunérer le travail, lequel en dernière analyse paie les frais de la guerre. Ce sont les capitalistes qu'on vise et ce sont les ouvriers qu'on atteint.

A la place de Tantagonisme qu'aftirment les docteurs de haine et d'erreur, je vous ai montré, je l'espère, rharmonie qui existe entre le capital et le travail.

Est-ce à dire que cette harmonie soit passive ou automaliqucî ? Elle est au fond des phénomènes ; mais elle y est comme le minerai au fond du filon, comme le métal au fond du minerai : il faut savoir l'en extraire, ou encore, il faut savoir Ten faire jaillir comme Tétincelle du caillou. Là où Thomme t^st en jeu avec son libre arbitre, il ne suffit pas de laisser faire « les harmonies économiques » et de l(*s abandonner à leur seule impulsion ; elles resteront stériles, si elles ne sont pas fécondées par les énergies morales et par les institutions de prévoyance.

Sous l'ancien rr^gime, les ouvriers étaient encadrés dans une série d'organisations plus ou moins artificielles, dont je n'ai pas à vous retracer ici l'histoire, ni k faire l'éloge ou le procès, mais qui les soutenaient et les défendaient contre les dangers du dehors. A un certain jour, il y a de cela un siècle, ces institutions sont tombées sous l'assaut combiné des idées modernes et des transformations économiques.

Au lendemain de celle démoliliofi, qui a coïncidé avec ce que Ton peut appeler « la période chaotique » de la grande industrie, les ouvriers se sont trouvés disséminés, sans agrégation, comme une sorte de poussière que soulevait le moindre vent. Ils n'ont pas tardé à comprendre le danger de cet isolement et à chercher dans de nou-

LE CAIÛTAL 1:T LL TRAVAIL

vcauK groupements la protection, qui leur Taisait défaut depuis la suppression de leur ancien abri.

Le premier et le plus important de ces groupements, celui qui a été le père et rinitiateur des autres, c'est la société de secours mutuels. Avec son grand sens pratique, Thonorable fondateur de cette maison l a bien compris, lorsqu'il a fondé en 1851 la société de secours mutuels, qui a, depuis trente-quatre ans, suivi une marche ascensionnelle et qui est arrivée enfin, entre les mains de son digne tils et successeur, à la brillante situation qu'il nous a exposée tout à rheure.

Sur cette institution mère sont venu(»s se greffer successivement une caisse de prévoyance et, en 1876, une caisse de retraite pour la \iei liesse (1).

Chaque fois que je vois une société de secours mutuels aborder ce problème des pensions de retraite, j'en suis à la fois heureux et inquiet : h(^ureux, parce que j'y constate une aspiration excellente vers la prévoyance, vers la sécurité des vieux jours ; inquiet, parce que je redoute Tinsuffisance des ressources. Je me suis permis, il y a quelques années, d'exprimer cette préoccupation à votre cher et honorable Président, qui vient d'y faire allusion tout à Theure. Depuis lors, il Ta plutôt encore un peu aggravée en portant de 180 à 200 francs le taux de la pension ; de sorte que je ne serais pas complètement rassuré, si je ne savais que, dans le cas où la balance ne s'établirait pas exactement, il recourrait à des cotisations supplémentaires d'ailleurs prévues par les statuts, et qu'en outre, il trouverait peut-être bien aussi, de-ci de-là dans sa famille, quelques-unes de ces donations généreuses comme celle qu'on nous annonçait tout à l'heure et qui a été dictée par une pensée si délicate et si touchante de piété filiale.

Enfin, Messieurs, vous avez encore greffé sur la société de secours mutuels l'assurance en cas de décès, de manière à procurer aux héritiers immédiats de ceux que vous perdez une somme de 500 fr., sauf H la reverser dans la caisse si ces héritiers font défaut, comme le cas s'est présenté cette année même pour un de vos sociétaires décédés.

Ainsi, suivant le mot très juste de M. Piat, la société de secours

(1) Voir sur les diverses institutions de la fonderie Piat rartiele publié par M. Fougeroussc dans la Réforme sociale^ a^ du 15 juillet 188o, p. 70 76.

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mutuels a bien réellement été « Tembryon » des œuvres humanitaires de sa maison. L'assurance contre la maladie, Tassurance contre la vieillesse, l'assurance contre la mort, c'est-à-dire contre tous les fléaux qui viennent ébranler la famille, c'est là le vaste et magnifique problème que, de l'autre côté du Rhin, M. de Bismarck essaie de résoudre en mettant en jeu le grand aj3pareil bureaucratique et administratif du socialisme d'Etat. Ici, au contraire, vous Tavez résolu pratiquement vl sans bruit par Taclion combinée du patronage et de l'initiative privée. Je ne crois guère, pour ma part, à Tefticacité de C(^ mécanisme pesant et oppressif imaginé par le puissant chancelier, tandis que je suis convaincu de la vitalité de vos institutions et du succès de vos efforts. Vous avez pris, Messieurs, et je vous (^n félicite, le bon chemin pour arriver au but : c'est de ne rien attendre de l'Etat et de marcher par vous mêmes, d'accord avec votre patron, qui vous a toujours si bien frayé la voie.

Il vous en a indiqué tout à l'heure une nouvelle : celle de l'association coopérative de consommation. Je joins mes conseils aux siens, et je voudrais bien que mon honorable ami, M. Fougerousse, présent à mes côtés, vînt ajouter le poids de sa parole persuasive à la mienne, en vous développant, avec sa compétence spéciale, les bienfaits de Tassocialion de consommation. Je me borne donc à vous recommander, à mon tour, en attendant que vous puissiez en fonder une qui soit à vous, de vous laire aftilier à Tune de celles du quartier, pourvu qu'elle soit bien administrée et qu'elle réalise ce désidératum qu'indiquait judicieusement M. Piaf, de ne distribuer les bénéhces qu'en fin d'exercice, au lieu de les fondre dans la dépense quotidienne et courante, sans profit pour l'épargne.

Voihi, Messieui's, le bilan de vos efforts personnels. Mais à côté de ces efforts, qu il dirigeait en guide prudent et paternel, M. Piat ne restait pas oisif, et s'imposait des sacrifices^directs. Il organisait une école d'apprentis, pépinière de bons ouvriers ; il s'engageait à porter à 360 francs (20 sous par jour) la pension de tout ouvrier apparlcmanl à la maison depuis plus de vingt ans ; entin, il instituait en 4881 la participation aux bénéfices.

On discute partout la participation aux bénéfices en ce moment,

LE CAPITAL ET LE TRAVAIL

et on la discutait encore tout récemment dans une Société à laquelle j'ai rhonneur d'appartenir, la Société d'économie politique (i). Elle avait, pour la circonstance, invité Tapôtre de la participation, M. Charles Robert. J'ai eu le plaisir d'entendre sa parole chaude et éloquente, et je n'ai pas besoin de vous dire Teffet qu'elle a produit, juiisque vous l'avez souvent applaudi ici même, ce qui rend très périlleux l'honneur de lui succéder sur celte estrade. Il avait un peu malmené, il y a dfîux ans, dans un discours prononcé devant vous, « les économistes doctrinair(*s habitués a voir les choses avec les lunettes de la théorie et les avait plaisamment comparés à c(\s médecins de Molière, à ces Diafoirus ({ni ne pouvaient pas se consoler quand le malade venait à giU'rir ronlraij*f»ment à leur ordonnance.

Après tout, ces médecins sont encore de meilleure composition que leurs collègues, les sorciers de la côte de Guinée, lesquels, au dire de l'anthropologue allemand Baslien, font éti^angler tout malade qui ne guérit pas exactement d'après leurs prescriptions et |)orte ainsi préjudice à leur renom scientifnpie.

M. Charles Robert a pu voir, à l'accueil ({u'il a rc^çu, que les économistes n'avaient pas de rancune, ou plutôt, — comme il arrive au sermon où Ton ne s'applique jamais les remontrances du prédicateur, — qu'aucun des économistes présents ne s'était reconnu sous la perruque de Diafoirus et en avait généreusement aftublé son voisin.

Je reliens volontiers c(»tte image de la maladie. L'important n'est pas de guérir selon les règles, c'est de guérir. On fait grand bruit en ce moment d'un docteur Ferran Ira /os montes^ qui prétend avoir découvert le vaccin contre le choléra. Avons-nous affaire à un nouveau Jenner ou à un charlatan vulgaire? Alors même qu'il ne donnerait pas son secret ou même n'en aurait pas, pourvu qu'il mette à l'abri du fléau les gens qu'il inocule, je le tiens quitte du reste et suis prêt à souscrire pour qu'on lui élève une statue.

L'antagonisme au sein de l'atelier est lui aussi un choléra, mais à mon sens, plus funeste encore que celui qui sévit aujourd'hui en Espagne. Le choléra aux bacilles en virgule est un accident passager et fait en somme^ de nos jours et dans nos contrées, plus de

(i) V^oir au Journal des Economisles le compte rendu de la séance du 6 juiUet 1885 (Qo de juillet 1885, p. 117-130).

g4 EMILE CHEYSSON

bruit que de mal. L'autre est permanent, contagieux, et produit des ravages sans cesse grandissants. Béni, trois fois bcni celui qui decouxVirait la vaccine contre ce fléau social! Mais il ne peu être ici question d'une piqûre de lancette, ou d'une pilule selon la formule. Le problème est plus délicat et plus malaisé. Le mal étant moral, c'est un remède moral (pii peut seul le guérir.

Pour iuger de la valeur d'un remède, il est bon de consullei a docte faculté qui l'administre, mais peut-être encore meilleur de consulter le patient qui le subit. Or, si l'on interroge ceux qui on appliqué le traitement de la participation aux benetices, .f^" tous satisfaits, mieux que cela, enthousiastes. af irment que e Icédé leur réussit à merveille; qu'il contribue k rétablissement de l'harmonie des rapports au sein de l'atelier, et, par 1^ nieme a la prospérité de l'entreprise; qu'il dissipe les illusions et les défiances du personnel en l'initiant aux soucis nsques d industrie, à l'incertitude des résultats et aux difficultés des ciise. nue placés en face de ces vicissitudes économiques et sentant le besoin de les conjurer, puisque leur part de bénéhce en dépend, les onvHers s'ingénient à llien utiliser les matières premi res, la orce motrice, les outils, la main-d'œuvre; qu'ils évitent tout coulag Toute dépense inutile; qu'ils travaillent, non V^-^^y~^^^^ indifférents, mais en collaborateurs dévoues aux intérêt, et a la le-

U tion de l'atelier; qu'ils se considèrent comme •amille industrielle, s'attachent à la marque de la maison, comme le soMat au drapeau, et prennent racine, au lieu de rouler d'usine en usine au gré de leur fantaisie.

Voilà ce que fait la participation, au dire de ceux qui la p a tiquent. Ils V persistent et font de la propagande pour déterminer les autres à l'appliquer. On aurait en vérité bien mauvaise grâce en face de pareille aftlrmations, à contester l'efficacité de ce remède, ourvu - comme s'en sont toujours très prudemment et très loya- Lme^t' abstenus ses promoteurs, - qu'on ne le P--n^ pas une panacée infaillible et qu'on ne se méprenne pa. sur ses condi

lions intrinsèques de succès. , r i-, We mais

De môme que le moteur se borne à mieux utiliser 1;^ f^^^^' ^^^^ ne la crée pas, de même les mécanismes administratifs et économiques les' mie^x combinés restent inertes sans «ne forte impulsion morale qui les entraîne et leur donne pour amsi dire ^^^^ unetreur très française de croire à l'efficacité toute-puissante des

LE CAPITAL ET LE TRAVAIL

agoncoments mécaniquos et des formules savamment équilibrées, pour résoudre les problèmes politiques. I/horlogerie constitutionnelle a fait amplement ses preuves d'impuissance. L'horlogerie sociale ne vaut pas mieux, et s'obstine à poursuivre la chimère du mouvement perpétuel, quand elle recherche une organisation automatique, qui nous dispense de l'effort personnel et, par une sorte de vertu mystérieuse, améliore notre sort sans notre aide.

Un bon outil vaut assurément mieux qu'un mauvais; mais ce qui importe plus encor(\ c'est la main qui remploie. Tandis qu'un braconnier fera merveille avec un vieux fusil à silex, un chasseur élégant et maladroit manquera à tout coup malgi*é la bonté de son arme. Par ses vertus ou par ses vices, Thomme peut de même corriger les lacunes de ses institutions ou en déjouer la qualité. Mais sa valeur morale est le principe vital que rien ne peut suppléer.

Ce que j'aime dans la participation aux l)én(Uices, c'est que, pour réussir, elle a précisément besoin de susciter les forces morales, de rapprocher les patrons et les ouvriers, et de faire cesser l'isolement farouche où ils se complaisent. Presque partout ils sont en présence, à l'état de belligérants, avec un grand fossé qui sépare les deux camps retranchés, et sur lesquels on n'abaisse le pont-levis que l)Our les rapports stricts d'intérêt immédiat. Les uns livrent leur travail, le moins de travail possible, comme qualité et quantité ; l(*s autres paient en échange le salaire, le moins de salaire possible, et tout est dit : on s'en lient là, jusqu'à ce que Ton en vienne aux mains. Ce n'c^st même jjas là une paix armée comme celle ([ui ronge déjà le plus clair des revenus de l'Europe : c'est pis encore, la guerre sourde, qui couve jusc{u'au jour de l'explosion de la grève, jusqu'à la guerre déclarée.

Cet état est mauvais pour tous : il n'est pas la santé, mais l'agitation, le malaise, la fièvre. Pas plus qu'un individu, une industrie ne peut vivre et prospérer dans de pareilles conditions ; elle est condamnée à succomber au premier choc des crises ou de la concurrence internationale.

Pour être viable et rol)uste, l'industi ie a besoin de paix à l'intéricair des ateliers. Cette paix est dev(Miue aujourd'hui une condition essentielle au succès industriel, comme au bien-êti*e des familles ouvrières. Le jour où cette vérité sera reconnue, elle aura raison de ces luttes intestines, ((ui sont désastreuses pour les ouvriers, les patrons, h* pays, et qui foui seulement les affaires df* Tc^tranger.

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Tous les moyens qui pourront contribuer à ramener la paix là où elle manque, à raffermir là où elle existe, seront les bienvenus e auront droit à la reconnaissance publique, pourvu qu'ils réussissent. Ces moyens sont heureusement très nombreux et constituent un véritable arsenal, où chaque industriel peut puiser celui qui est le mieux adapté au tempérament de son usine, à son milieu, à son personnel. La participation aux bénéfices est un de ces moyens entre beaucoup d'autres, et Tun des mieux indiqués dans certaines conditions et pour certaines industries, où routillage et le capital sont relativement peu développés, où la main-d'œuvre joue un rôle important, où la surveillance est rendue malaisée par la dissémination du travail

Mais, comme tous les moyens analogues, — on ne saurait trop le redire, — la participation doit surtout son succès à l'esprit de patronage qu'elle met en jeu, à la foi qu'elle inspire, aux efforts qu'elle provoque, en un mot à la valeur des patrons et des ouvriers qui rappliquent.

Dans la participation, telle que Ta comprise et organisée M. Piat, je relève deux traits qui m'ont particulièrement frappé.

Le premier consiste dans le fractionnement de la part revenant à chacun de vous en deux moitiés, dont Tune vous est immédiatement remise en espèces, pendant que l'autre est retenue pour servir à la constitution d'un patrimoine en votre faveur. Devant la Société d'Économie sociale, où je prenais naguère la parole après mon ami, M. Gil)on, rhonorabhî directeur de Commentry, j'ai insisté sur la sagesse de cette disposition, qui, tout en faisant l'inévitable part du feu pour le présent, fait aussi celle de la prévoyance pour l'avenir (1).

Le second trait que j'ai noté est l'indétermination du quantum prélevé annuellement sur les bénéfices. Cette hititude respecte le secret des inventaires, la liberté du patron, et permet de vous allouer cette année ?> 0 0 de vos salairt^s, bien que les résultats d(* l'exercice soient négatifs. M. Piat s'impose ainsi de son plein gré un sacrifice important, qu'il vous a expliqué par des considérations

(i) VoU* le compte rendu de la séance du 16 mai 1885 Réforme sociale, n° du f» août 1885, p. 120 .

LE CAPITAL ET LE TRAVAIL

élevées, et qui ne peut encore que resserrer les liens entre la maison et son personnel.

Comme il vous Ta si bien dit, la crise est générale ; elle sévit sur toutes les industries et presque sur toutes les contrées h la fois. On demandait ii Sieyès ce qu'il avait fait pendant la Révolution : « J'ai vécu », répondit-il. Il y a ainsi des moments où c'est beaucoup de vivre pour les hommes et pour les ateliers.

Mon savant collègue et ami, M. Juglar, qui nous avait d'avance annoncé la crise, a cru pouvoir dernièrement, au jubilé de la Société de statistique, nous en prédire le dénouement prochain, comme le marin expérimenté qui, à certains signes précurseurs, présage la fin de la tempête, au moment même oii elle est déchaînée dans toute sa fureur. Acceptons-en l'augure. Une fois le calme revenu et Thorizon éclairci, le navire reprendra sa course vers la haute mer, ayant affirmé pendant les mauvais jours ses qualités nautiques, la solidité de son équipage et l'habileté de son pilote.

Ces épreuves ne sont donc pas sans quelque compensation morale, si, comme celles qui frappent parfois nos familles personnelU^s, elles ont ce bon résultat de rendre plus étroite Tunion entre les divers membres de la famille industrielle.

C'est ainsi. Messieurs, que, chacun de votre coté, patrons et ouvriers, en combinant vos ettbrts, vous réalisez et rendez tangible riiarmonie entre le capital et le travail. Ce n'est pas, je le répète, une abstraction sèche et creuse; ce n'est pas une sorte de pharisaïsme doctrinal qui laisse faire spontanément la nature des choses : c'est une harmonie pour ainsi dire chaude et vivante, qui jaillit, non pas seulement du fond des phénomènes économiquc^s, mais aussi et surtout du fond des cœurs. Les économistes dissèquent l'harmonie; vous, vous faites mieux; vous l'évoquez devant nous, vous la faites vivre, vous la prouvez sans phrase et par fait, comme ce philosophe de l'antiquité qui prouvait le mouvement en marchant.

Je vous en félicite. Messieurs, et vous engage à conserver précieusement ce trésor de la paix sociale, qui ne coûte i-ien à la dignité de {)ersonne, qui n'exige ni sacrifices ni capitulations d'aucune* sorte, qui se résout en bienfaits réciproques pour les deux parties en présence, et qui associe à la même œuvre tous les bras et tous les dévouements. Je remercie votre président de m'avoir procuré le plaisir de constater par moi-même et de mes yeux le consolant spectacle

EMILE CHEYSSOX

de celle harmonie, donl 1 harmonie.^ iiuisicale, que nous avons applaudie tout II rheure, n'est en quelque sorte qu'un fidMe écho, et de m'avoir fait prendre part à cette réunion de famille, où j'ai reçu un si bienveillant accueil, et dont je conserverai toujours un cordial et reconnaissant souvenir.

La Lutte des Classes

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