‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 11 sur 58 · LA LLTTE DES CLASSES · texte numérisé non relu

LA LLTTE DES CLASSES

J'ajoute que ces beaux sentiments internationalistes reçoivent chaque jour d'éclatants démentis de la part des ouvriers eux-mêmes qui, après les avoir étalés dans les congrès et les réunions publiques, ne se font pas faute de demander la protection de leur main-d'œuvre contre la concurrence des ouvriers étrangers, en les soumettant à des taxes (I) ou même en leur interdisant nos chantiers. Si ces moyens sont insuffisants ou trop lents, on recourt même à des voies de fait pour expulser ces parasites », qui viennent disputer aux enfants du pays le travail national (2). Ainsi les ouvriers et leurs meneurs ne sont pas tendres pour ceux de leurs camarades du dehors, qui viennent travailler à leurs côtés, tandis que la fraternité la plus bruyante s'affirme pour les étrangers lointains. C'est un sentiment qui, semblable à certaines affinités électriques, n'opère qu'à distance et se renverse par le contact (3).

Mais voyons ce qu'est en lui-même ce capital tant décrié, cet <^ infâme » capital, que l'on charge de tant d'anathèmes et que Karl Marx compare à un vampire s'engraissant a du sang vivant » de l'ouvrier.

Ce capital n'(^st pas, comme on poui*rait se Timaginer d'après les aménités qu'on lui prodigue, une de ces monstrueuses divinités, ac(TOupies dans un temple mystérieux au fond du sanctuaire, et servies par des prêtres qui arrosent ses autels du sang des victimes. Le capital est quelque chose de plus beaucoup simple et plus familier ; ce sont les objets nécessaires à la production, c'est-à-dire les /jror/-

grande France, la France émancipatrice, qui, pour faire trembler les tyrans et imposer la paix au monde, n'aura qu'à prendre la tête du mouvement ouvrier international ».

(l; Proposition de loi de MM. Castelin, Lalou, Mâcherez, Brineard, Hubbard, frappant les résidents étrangers de taxes variant de 24 à 48 francs par an, ou de 5 0/0 du salaire. — La loi récente du 6 mai 1893, qui reproduit le décret du 20 octobre 1888, a trait à des mesures de police pour Tenregistrement des étrangers.

(2) On n'a pas oublié l'émotion récente causée par ces « troubles d'Aiguës- Mortes », qui ont donné lieu à un incident diplomatique entre la France et l'Italie (août 1893;.

(3) Voir V Internationalisme dans les questions sociales^ par E. Cheysson. — • {Réforme sociale des l^^ et 16 octobre 1891;.

EMILE GHEYSSON

siofis, les matières premières, les maclUnes. Sous celte triple forme, est-il en réalité funeste h l'ouvrier?

Les provisions sont « une réserve d'existence entre deux efforts ». Grâce à elles, nous pouvons, en attondnnt la réalisation de notre produit, nous livrer aux travaux les {)lus variés, y compris les travaux intellectuels qui sont le signe et Tlionneur de la civilisation mod(MMie. Faute de ces réserves, chacun de nous serait dans la situation du sauvage qui passe sa journée à guetter sa proie, sauf à mourir de faim si la chasse ne donne pas. Dès lors, où trouver ces loisirs féconds, qui ont enfanté les merveilles de la science et des arts?

A quelqu'un qui demandait à Newton comment il avait découvert la loi de la gravitation, on prétend ((ue Tillustre savant répondit ces simples mots : u En y pensant toujours ». Sans provisions, c'est-àdire sans capital, Newion n'aurait pas pu u penser toujours » à cette loi et la découvrir, pas plus que Galilée n'aurait eu le temps d'observer les oscillations du pendule dans la cathédrale de Pise, pas plus que les peintres, les sculpteurs, les écrivains, n'auraient pu produire ces chefs-d'œuvre qui honorent et consolent l'humanité.

Le capital est nécessaire, sinon à réclusion, du moins à la mise en valeur de ces facultés et de ces dons innés, qui, faute de moyens convenables de développement, resteraient stériles, comme une graine tombée sur un roc infertile ou sur un sol sablonneux. Les véritables amis du peuple doivent donc applaudir à Taccroissement du capital, non seulement parce qu'il nous a arrachés à la tyrannie du besoin immédiat, à la préoccupation incessamment haletante du pain quotidien et nous a permis de nous élever à la contemplation du beau, du vrai et du bien, mais encore parce que la difl'usion de rinstruction, que seul il a permise, donne aux enfants bien doués, seraient-ils issus des familles les plus humbles, le sûr moyen d'atteindre les situations les plus enviées, heureuse ascension, dont nous voyons chaque jour les plus consolants exemples.

La seconde incarnation du capital se rapporte aux matières premières, c'est-à-dire à la substance même qu'élabore dii^ectement la main-d'œuvre : au charbon, u ce pain de Tindustrie », au minerai, à la laine, au fil. Sans charbon et sans minerai, plus de métallurgie, plus d'ouvriers fondeurs, puddleurs et lamineurs ; sans fil, plus d'étoffes, plus de tisserands, de teinturiers, de tapissiers, de couturières et de tailleurs. Qui donc, sous cette seconde forme, oserait, au nom des ouvriers, contester les bienfaits du capital?

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