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LA LITTE DES CLASSES

C'est principalement sous sa troisième forme, celle de l'oulillage, que le capital est le plus vivement attaqué. La haine de l'ouvrier contre les machines a été pour ainsi dire instinctive, et dès le premier jour il a vu en elles à la fois une rivale et une ennemie. Proudhon les assimile à « un tléau chronique permanent, indélébile, qui tantôt apparaît sous la forme de Gutenberg, puis qui revêt celle d'Arkwright ; ici, on le nomme Jacquard ; plus loin, Watt ou Jouffroy. Après avoir sévi plus ou moins longtemps sous une forme, le monstre en prend une autre ».

Je ne veux pas ici traiter à fond grand sujet des machines et de leur inlluence sur la situation des ouvriers; je me bornerai à dire, la statistique à la main, que c'est précisément dans les industries où la mécanique triomphe, comme hi tilature, les chemins de fer, que le nombre des ouvriers s'est le plus accru, en même temps que leur salaire.

Et cela s'explique. En auguiciilant le rendenicnl de Tf^tTort humain, grâce à Tulilisation des forces de la nature, et par suite en abaissant le prix du produit fabriqué, la machine a rendu ce produit accessible à un plus grand nombr(* de consommateurs ; elle a ainsi élargi le cercle des débouchés et développé la production ; elle a j^ermis en même temps d'accroître le taux du salaire, dont Tintluence sur le prix de revient des produits est d'autant moindre que Teffet utile de la main-d'œuvre est plus élevé.

La vieille et irritante théorie du « fonds des salaires » a fait son temps; elle est allée rejoindre dans le musée des erreurs économiques « la loi d'airain », la loi de Ricardo et celle de Malthus. Sa place est prise par la théorie qui subordonne la rémunération du travail à sa productivité. Le salaire s'accroît avec le rendement de l'effort, c'est-à-dire avec l'emploi de la machine, qui vient centupler la puissance de l'ouvrier. Les socialistes ont tort de maudire la machine, parce que c'est elle seule qui permet à l'industrie de supporter, sans fléchir, les hauts salaires actuels, au lieu de ceux que déprimait l'outillage rudimenlaire du passé.

Erreur encore de croire que le capital fournit directement le salaire, et de placer ces deux termes en regard, ou plutôt en antagonisme. Gomme Ta si bien démontré l'économiste américain Walker, l'entrepreneur paie ses ouvriers, non avec son capital, mais avec ses rentrées, avec le produit de ses ventes. Il n'est qu'un intermédiaire entre le consommateur et ses ouvriers, (^t c'est le premier qui solde

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le personnel en réglant ses achats. Le capital s'est immobilisé dans cet outillage, dont on vient de voir les bienfaits ; le reste regarde la clientèle, les débouchés et le crédit.

J ajoute que Timporlance du capital ainsi immobilisé dans Toutillage rend le patron bien plus vulnérable qu'il ne Tétait autrefois. « Quand un paysan dépose sa pioche pendantquelques minutes pour se reposer, disait un grand tilateur anglais, un cotton lord^ cité par Karl Marx, il stérilise pendant ce temps un capital d'un schelling: quand un de mes ouvriers fait chômer un métier, il rend improductif un capital de 1,000 livres». Ce filateur disait vrai. Cet énorme capital enfoui dans les machines est comme un ver rongeui', dont il faut payer toujours l'entretien, l'intérêt et Tamortissement, que Tusine chôme ou non. Aussi, pour éviter le chômage, les patrons vont-ils jusqu'au bout de leurs concessions vis-à-vis de la maind'œuvre et préfèrent-ils travailler sans bénéfice, que de se résigner à rinaction ruineuse de l'organisme industriel. Dans la petite industrie, où ce capital fixe est insignifiant, la morte saison sévit périodiquement d'une façon presque normale, tandis qu'elle est en général inconnue dans la grande industrie. On peut dire à ce point de vue que le capital sert de régulateur au travail et de bouclier aux travailleurs.

Non seulement, le capitaUmachine fait cela ; mais il rend à Touvrier le service d'exécuter à sa place les besognes les plus dures et les plus rebutantes.

Autrefois, c'étaient les muscles de l'homme qui devaient suffire à tout, et parfois aussi, hélas! les muscles de la femme. C'était la femme qui tournait péniblement la meule pour moudre le grain : témoins les pauvres servantes qu'Homère nous représente enchaînées à ce dur labeur dans le palais d'Ulysse à Ithaque. C'était aussi la femme qui était condamnée à la culture du sol dans certains pays. « Pour labourer les terres du Bysaccium (Afrique), lit-on dans Pline, il faut, pendant les sécheresses, de robustes taureaux ; mais, après les pluies, il suffit, pour labourer, d'atteler sous le même joug un petit ane et une vieille femme ».

Aussi quelle joie chez ces déshérités des deux sexes le jour où le capital vint les soulager de leur pénible tache 1 C'est le moulin à eau qui a été Tinstrument de cet affranchissement humanitaire. « Esclaves qui faites tourner la meule, dit le poète grec Antiparos, épargnez vos mains et dormez en paix. C'est en vain que la voix reten-

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lissante du coq annonce le matin : dormez î D'après l'ordre de Céres, la besogne des jeunes tilles est faite par les naïades, et maintenant celles-ci bondissent, brillantes et légères, sur la roue qui tourne. Vivons de la vie heureuse de nos pères et jouissons, sans travailler, des bienfaits dont la déesse nous comble » (I).

Evidemment ces pauvres servantes n'avaient pas lu Karl Marx; sans quoi, au li(Hi de bénir ce capital incarné dans la roue hydraulique, elles auraient compris l'oppression qu'il leur infligeait en les dispensant de tourner leur meule et lui auraient, elles aussi, jeté leur anathème scientifique.

J'ai eu souvent à entrer dans de grandes usines où m'appelaient des nécessités professionnelles, el, malgré l'accoutumance, je n'ai jamais pu le faire sans une véritable émotion. En voyant des ouvriers commander ces esclaves en fer et en acier, ces puissantes machines qui pourraifmt mutiler leur conducteur d'un simple attouchement et qui cependant obéissent avec docilité an moindre mouvement de ses mains, qui rabotent, cisaillent, poinçonnent, rivent, laminent, qui marchent ou s'arrêtent à volonté, jamais lasses, jamais impatientes, — je me figure ce qu'aurait été ce travail, s'il avait dû être purement manuel, et cette évocation me pénètre a la fois d'une vive admiration pour la portée intellectuelle de ce progrès et pour sa grandeur morale. A côté de In machine qui met (»n œuvre les forces de la natur(\ l'ouvrier qui la domple el qui la tient en laisse me représente la conscience, la dignité de la p(*rsonnalité humaine émancipée et agrandie. De tels résultats ne devraient-ils pas inspirer à ceux qui veulent monopoliser la défense des intérêts ouvriers plus d'indulgence pour le capital ?

« Le capital, soit, diront-ils, mais le capitaliste ? Le capital, nous sommes loin de méconnaître sa nécessité et même sa grandeur; ce que nous lui reprochons, c'est d'être aujourd'hui aux mains de nos ennemis et de leur servir à exploiter le travailleur. Une fois manié par nous, le capital cessera d'être malfaisant ; mais nous ne nous lasserons pas de le dénoncer et de le maudire, tant qu'il appartiendra à des ploutocrates et à des repus, qui se gorgent de plaisirs et roulent sur l'or à côté de travailleurs mourant de faim.

(1) Anthologie grecque.

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« Ce droit de propriété, que vos exploiteurs invoquent, disait naguère M. le député Baudin aux grévistes du Pas-de-Calais, ces richesses qu'ils prétendent dûment posséder en s'écriant: c'est du travail accumulé, vous pouvez le rejeter en disant : comment se fait-il que ce capital soit toujours entre les mains de ceux qui ne travaillent jamais? (Réunion d'Hénin-Liétard, 10 octobre 1893).

A.U Congrès socialiste international de Zurich, le compagnon Biirkli, un vétéran de Tlnternationale, a prononcé à son tour un violent réquisitoire contre le capitalisme, qu'il accuse, on outre de ses méfaits habituels, d'avoir i< ruiné jusqu'à la nature et influé d'une façon désastreuse sur les climats. Aussi, en présence de l'Etat bourgeois, le prolétariat a-t-il seul la mission de mettre fin aux absurdités du capitalisme » (6 août 1893).

Le programme, formulé par les socialistes allemands au Congrès de Gotha en 1875, contient la déclaration suivante : u Le travail est la source de toute richesse et de toute civilisation ; un travail profitable à tous n'est possible que par la société... Dans la société actuelle, les instruments de travail sont le monopole de la classe capitaliste; la dépendance forcée qui résulte pour la classe ouvrière est la cause de la misère et de la servitude sous toutes ses formes. L'affranchissement du travail <?xige la transmission des instruments du travail à la société tout entière »,

Ainsi posée, la question a fait un pas, et un pas considérable, par rapport à ses prémisses. Le capital ne serait plus malfaisant par essence, comme le phylloxéra ou la peste; son « infamie » ne serait pas intrinsèque. Ce serait un bon instrument, mal employé. Ses défauts tiendraient à la perversité de ceux qui le manient; mais en d'autres mains, dans celles de l'Etat par exemple, il pourrait reprendre toute sa vertu. Il y aurait donc de bons et de mauvais capitalistes, comme il y a de bons et de mauvais ouvriers; mais la qualité de Toutil est mise en dehors du débat. Les capitalistes actuels sont indignes de leur mission ; la répartition du capital est défectueuse

(1) Des délégués des syndicats ouvriers ayant assisté à la représentation de gala de l'Opéra lors des fêtes franco-russes, le comité de la Bourse du travail de Paris vient de les flétrir, en regrettant (( que des syndiqués aient pu s'associer, par leur présence, à leurs pires ennemis, les bourgeois, pour fêter les représentants d'un tyran, non moins féroce pour les nihilistes de son empire que les ploutocrates bourgeois qui nous gouvernent le sont envers les travailleurs de la France » (4 novembre 1893).

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et inique ; son emploi est oppressif et coupable : il Taul clianger tout cela ; mais le capilal en lui-même est innocent des abus que ses détenteurs actuels le forcent à commettre ; mieux réparti et mieux employé, il ferait autant de bien qu'il fait aujourd'hui de mal.

C'est ce que nous allons examiner, mais non sans constater que la discaission a changé de terrain et que, après avoir incriminé tout d'abord le capital en lui-même, elle se borne maintenant h mettre en cause sa répartition et son emploi.

Suivons les socialistes sur ce nouveau terrain et voyons si le régime actuel justifie le réquisitoire passionné qu'on dresse contre lui.

Dans quelles mains est donc ce cayiital qu'on prétend si mal réparti ? u Ploutocrat(»s », <( jouisseurs », « repus », ce sont de gros mots, qui font merveille dans une réunion publique ; ce ne sont pas des arguments et des preuves. Interrogeons d'abord les faits : nous conclurons ensuite.

Le capital se présente sous deux aspects distincts : Taspect mobilier: l'aspect foncier. Comment sont divisées les valeurs mobilières et la propriété ?

Pour les valeurs mobilières, M. Alfred Neymarck, dans une série d'études justement remarquées, a réfuté le préjugé qui les veut concentrées dans le petit groupe de la haute finance (1). La réalité est bien loin de ces déclamations. Ce sont les petites gens qui possèdent les 4 milliards des caisses d'épargne répartis entre 8 millions de livrets ; ce sont les ouvriers rangés, les paysans, les employés, les petits bourgeois, qui détiennent la rente, les titres de chemins de fer. Ces derniers sont aux mains, non, comme on le dit et comme on le croit communément, de quelques gros capitalistes, mais de plus de 800,000 détenteurs, ayant en moyenne une vingtaine d'actions et d'obligations. Les actions du Crédit Foncier sont la propriété de 81, 395 personnes, avec une moyenne de 11 actions par tète; celles de la Banque de France appartiennent à 27,731 actionnaires, dont la grande majorité a moins de 5 titres. Plus de la moitié des obligataires au porteur de la Ville de Paris possède moins de une

1) Journal de la Société de s/a/ isn'r/ue^ 1891-1893.

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obligutioti et demie (1). Les placements se sont démocratisés, u Sur 10 millions d'éleclenrs, dit M. Alfred Neymarck, la moitié an moins possèdent, qui des rentes, qui des actions ou obligations des chemins de fer, du Crédit foncier. Les Compagnies des chemins de fer, an lieu d'être une féodalité financière exploitant le pays, représentent un capital de plus de 16 milliards répartis dans les plus modestes portefeuilles ».

Que ces actionnaires grands et petits tonchent parfois, — pas toujours, — des dividendes, faut-il s'en plaindre et s'en indigner? Bien au contraire : les amis des ouvriers devraient s'en applaudir; car, sans cette rémunération plus ou moins aléatoire, c'en serait bientôt fait de Tesprit d'association. Or tarir la source des entreprises, n'est-ce pas tarir en même temps celle de la main-d'œuvre et des salaires?

Quand on étudi(î les statistiques d'un pays soumis à l'impôt sur le revenu, on est frappé de voir que les contribuables très riches ne constituent qu'une intime minorité, et leur revenu qu'une très modique jjartie du revenu total de la nation. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. En Prusse, sur 12 millions de contribuables, 99 0/0 avaient un revenu inférieur à 3,000 marks (1 fr. 25) (*t 469 se ulement un revenu supérieur à 1 20,000 marks (2).

Si, suivant une formule chère au parti radical, on voulait bas(»r les impôts sur les gros revenus, ils produiraient de graves mécomptes par Tétroiteîsse d<^ leur base. Les impôts ne sont productifs que quand ils s'appuient sur des couches larges et profondes. C'est là une vérité mise en lumière par les études de M. Paul Leroy- Beaulieu (3) et acquise aujourdMuii à la science linancièn*. Que prouve-t-elle, si ce n'est que la fortune mobilière du pays f\st aux mains de la masse et non de quelques privilégiés?

En ce qui concerne la propriété foncière, l'erreur des socialistes n'est pas moins flagrante. On les comprendrait à la rigueur, s'ils

(1) « En Angleterre, on compte seulement 181,000 rentiers sur TEtat avec un revenu moyen de 2,850 francs. En France, leur nombre est d'un million ; mais leur revenu moyen n'est que de 370 fr. » (Discours de M. Casimir-Perier à Rominy, 15 août 1893;.

(2) Voir dans les Annalen de (ieorg Hirth et Max Seydel (n'^'^ 1 et 2, 1893 , une série de statistiques relatives à Timpùt sur le revenu en Prusse. — Voir aussi dans VEconumiste français du 23 juillet 1893, un article de M. Maurice Block à ce sujet.

(3) Voir le Collectivisme et la Répartition des richesses.

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