‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 13 sur 58 · LA LLÏTE DES CLASSES · texte numérisé non relu

LA LLÏTE DES CLASSES

parlaient de TAiigleterre où la petite propriété est si peu étendue et où Ton tait de si grands efforts pour la constituer de toutes pièces avec* les lois récentes sur U'^ Allotmeuts et les Small Holdings (i). Mais, en France, où il est admis à Tétat d'un dogme que la Révolution a donné la terre au |)aysan, comment pourrait-on prétendre^ que cette même terre est accaparée par quelques hauts barons fonciers? La division de la propriété est poussée chez nous à une limite que déplorent certains agronomes au nom même de Tintérêt agricole. Sur 14 millions de cotes, on en compte, au-dessous de 6 hectares, 12,600,000 ou 90 0/0 du total. I/ensemble de ces petites cotes représente le quart du territoire. Quant à la moyenne propriété de 6 à 50 hectares, elle occupe 38 0/0 de la surface. Près des deux tiers de la France sont ainsi entre les mains de plus de 6 millions de petits et moyens propriétaires.

Les voilà donc, tous ces parasites qu'on dénonce avec tant de violence (»t d'apreté ! Les voilà, ces jouisseurs sans scrupule, ces exploiteurs du prolétariat ! Braves gens, qui ayant conquis vos litres ou votre lopin de terre h la pointe de l'épargne, vous en croyez les possesseurs légitimes, c'est vous qu'on menace d'expropriation, pour obéir à l un « des principes essentiels du programme socialiste ! »

Est-il vrai d'ailleurs qu'il suffirait de répartir entre tous les Français la fortune de la France, évaluT^e à 200 milliards environ, pour attribuer à chacun d'eux un jjatrimoine de i>,400 fr. ? Ce calcul est simple et appétissant, mais il api)elle de grandes réserves. Comment partager une maison d'un million ou deux en petits lots? Donnerait-on à celui-ci la toiture, à celui-là l'escalier, à un troisième l'ascenseur ou le vestibule ? Quelle valeur conserveraient, en cas de liquidation sociale, les titres mobiliers, qui représentent 80 milliards au cours du jour ? C(*s coui*s s'effondreraient et la fortune, tant publique que privée, s'évaporerait entre les mains imprudentes ou criminelles qui voudraient la saisir pour Témietter.

En outre, ce nivellement d'un jour, à supposer qu'on puisse le réaliser par un coup de force, n'aurait aucune durée. Dès le lendemain, l'inégalité recommencerait à s'introduirf* dans la société par rindolence, Tinintelligence ou le gaspillage des uns, par Ténergie,

(1) Voir pour la loi de 1887 sur les Allutnients, le Bulletin des Finances^ (no d'août 1887, p. 198) et, pour la loi du 27 juin 1892 sur les Small Holdings le même recueil u»^ d'août 1892, p. 175;.

KMILE CHEYSSON

le talent et l'épargne des aulres; au l)Out de peu de temps, il y aurait encore, comme aujourd'hui, des riches et des pauvres, à moins que par une oppression continue, on n'enchaînât tous les habitants à la servitude d'une égale et incurable pauvreté- Le prétendu paradis socialiste ne serait en réalité qu'un bagne, ou un enter du Dante, sur le seuil duquel il faudrait laisser toute espérance.

Est-il donc besoin de recourir à des mesures spoliatrices pour faire changer la fortune de mains ? Autrefois peut-être s'immobilisait-elle pendant une assez longue période dans les mêmes familles; mais, comme tant d'autres choses, nous avons aussi changé cellelà. L'instabilité est partout, dans la hiérarchie sociale comme ailleurs.

L'une des causes les plus efficaces de ce brassage énergique qui fait émerger les couches d\m bas et descendre celles d'en haut, c'est la baisse de Tintc^vt (I). Plus sûrement que les socialistes scientifiques et autres, elle menace les capitalistes. Klle corrige les abus du capital avec une douceur graduelle, mais inflexible, et ronge sans se lasser les revenus de Toisif. Les rentiers voient chaque jour décliner de plus en plus leurs ressources, tandis que par une gradation inverse, le prix de toutes choses s'élève rapidement : double cause d'amoindrissement de hnir situation. L'homme qui vit sur une oaure passée, disait en 1824 M. LaffiUe dans une brochure célèbre, doit devenir conlinuelleinent plus })auvre... Il lui faut ou travailler ou se réduire ». Mère de tous les vices, l'oisiveté est un dissolvant qui désagrège les fortunes en apparence les plus solides et, servie par la baisse de l'intérêt qui ébrèche les revenus, elle ne tarde pas à punir l'oisif par la déchéance. Le fils du riche est le plus souvent un dissipateur, un inutile, un déclassé, une épave social(\ La fortune est un rocher de Sisyphe : quand une génération Ta hissée au sommet de la côte, elle retombe de tout son poids sur la génération suivante et l'écrase.

Pour les débiteurs, la baisse de rintérét équivaut à ces lois de liquidation sociale et d'(*\tinctioii brusque des dettes, dont l'histoire

(1) Voir la Baisse du iauv dr rinft'rrl , cl 1rs I n,^t dut 'mus de prôroj/ance, par E. Cheysson (Guillaiimin).

LA LI TTE I>i:S CLASSES

nous oftVo plusieurs exemples, et (|ue les sociulisU^s appellent de tous leurs vœux ; mais elle n'en a pas la brutalité spoliatrice, et elle agit plutôt à la faeon de ces lois hmtes et inexorables de la nature, qu'il faut bien subir, puisqu'il est inutile de se révolter contre ell(»s. « Nous aimons mieux, disait M. Victor Bonnet, ce genre d'émancipation que celui que révent les ouvriers dans leurs congres socialistels. Il a le mérite d'être conforme aux lois économiques et de n'amener aucun bouleversement » (1). De même, M. de Laveleye a soutenu que la hausse des prix, ou la baisse de Tintérêt, qui avaient contribué au xvi^ siècle à l'élévation de la bourgeoisie, amèneraient au xix*" siècb^ l'émancipation du quatrième état.

Ce n'est pas tout : à mesure que le taux de rinté^rêt s'abaisse, le capital est mis à la portion congrue ; sa part diminue dans la répartition au profit de celle du travail, a La part du travail va en augmentant, dit un publiciste distingué, M. Paul Delombre ; l'intérêt du capital s'abaisse ; les salaires s'élèvent. L'accumulation de la richesse, due à l'effort dt»s générations successives, aboutit à une rémunération de plus en plus large des masses laborieuses. C/est raffranchissement graduel, pacifique du travail ; et c'est en même temps la consécration de la loi du travail » (2).

Le capital est à meilleur compte ; le crédit devient j)lus accessible qu'autrefois, non seulement à l'artisan et au paysan, mais aussi à l'ouvrier économe et rangé, l^a société n'étant plus divisée en un certain nombre de compartiments à cloisons étanches où sont parquées des castes, chacun peut aspirer à tout ; chaque soldat a dans sa giberne son bâton de maréchal ; chaque apprenti peut prétendre à devenir contre-maître, ingénieur, patron. Notre société est une société de « parvenus ». Les enfants, nés des plus humbles familles, montent au ])remier rang, tandis que les fils des princes de la finance végètent misérabh^ment et r(^tombent dans les bas-fonds. Qui de nous n'a connu dr ces camarades de collège, issus d'une famille opulente et qui vivent en parasites, sans scrupules, aux dépens d'une société amicale d'anciens élèves? Qui n'a vu, au contraire, des boursiers, sans autre appui que hnir mérite et leur travail, conquérir de haute lutte les positions les plus enviées, des paysans s'arrondir, des ouvri(M\s s'établir et fair(* fortune ?

(1) Revue des Deux-Mondes, \{\ octobre 1868.

(2 Le Temps, 10 juin 1892.

KMILF CHEYSSOX

Pour rendre sensibles dans les cours de physique les eflels de la chaleur sur les couches d\\u liquide, on chauffe un loni^; lube à parois transparentes, et rem))li d'une eau dans laquelle on a mis en suspension une poudre colorée. Dès (jue les couches intV^rieures se réchauffent, elles deviennent plus légères, s'élèvent et sont remplacées par celles de la surface. Bientôt les courants, décelés par la poudre colorée, se précipitent de plus en plus tumultueux ; toute la masse, emportée* dans une ronde vertigineuse, se meut de haut en bas et de bas en haut : une colonne monte et, à peine émergée, replonge pour regagner le fond. Telles les sociétés modernes. Les anciens ciments qui les pétritiaient s'étant dissous, les grains de sable dont elles sont formées aujourd'hui obéissent à une sorte de poussée individuelle. Tout homme qui, dans la lutte pour la vie, a une supériorité quelconque sur son entourage, s'élèvera comme une bulle d\\n gaz léger dans Tair, sans qu'aucun lien enchaîne son ascension, de même que tout homme, mal doué sous le rappori moral et matériel, va tomber fatalement sans qu'aucun parachute» ralentisse sa déchéanc(\ C'est le triomphe de Tindividualisme, affranchi de toute servitude, mais destitué de toute tutelle.

Non seulement le travailleur peut sortir du rang et aspirer à tout ; mais, même s'il reste encadré avec ses camarades, n'a-t-il pas à sa disposition cette* forme» de la société coopérative de production, à laque»lle ses partisans promettent l'avenir, et qui doit, d'après eux, en supprimant le prolétariat et le salariat, résoudre l'antagonisme entre le cai)ital e»t le travail par leur pénétration et ItMir identité, suivant la célèbre formule de la thèse, de Tantithèse et de la synthèse, si chère à Hegel ? (4).

. Que venez-vous, dès lors, nous parler de classes, — serions-nous tenté de din» aux socialistes, — comme si nos sociétés étaient encore cristallisées dans une organisation du passé ou de l'Orient ? Le prolétaire d'aujourd'hui est le capitaliste de demain, comme le prolétaire de demain est le capitaliste d'aujourd'hui. C/esl vous, e(ui en renouvelant cette notion abolie des classes, remontev. le cours du tleuve et nous ramenez au compartimentage social, dont nous avons brisé les vieux cadres ; c*e»st vous, qui stérilisant les conquêtes des générations précédentes, voulez nous enfermer dans notre

\ Ulclée de solidarité, par Charles Gide. Renie i ntevnatioiiale de socioloyie, 5, 1893, p. 399).

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