LA LUTTE DES CLASSES
classe comme le paria clans sa casle (*t le captif dans sa prison, au lieu qu'aujourd'liui toutes les portes nous sont ouvertes et que chacun de nous peut prendre la tière devise de Fouquet : qiio non ascendam ?
Non, vous n'êtes pas les hommes de Tavenir, vous êtes les hommes du passé. Ce passé dont vous dites tant de mal, vous en êtes les plagiaires inconscients. Vous croyez faire du neuf et ne faites en réalité que du « vieux-neuf ». Ce n'est pas seulement par la résurrection des classes, que vous tournez le dos au courant des idées modernes : mais c'est encore par votre collectivisme, qui n'est autre que la [)remière phase de l'évolution de la propriété et que depuis longtemps l'humanité a répudié pour les régimes individualistes. C'est par l'indivision que commence la horde sauvage; Rome a connu la communauté agraire ; elle a été en vigueur dans la Mark germanique : on la rencontre encore de nos jours dans certaines régions de Flnde, au pied de l'Himalaya, dans la J)^^.s\ça javanaise, dans le Mir russe. Est-ce don(* V\ l'idéal que vous nous proposez et pouvez-vous vous flatter de le faire accepter par nos paysans qui sont si jaloux de leurs droits à la terre?
Cette conquête des paysans est aujourd'hui la préoccupation dominante du parti socialiste. Il se tlatte de tenir les villes, mais il n'a pas encore d'action sur les campagnes. C'est là qu'il veut aujourd'hui porter son effort ; mais |)our W faire avec succès, il lui faut voiler la partie collectiviste du programme qui effaroucherait Jacques Bonhomme, propriétaire intransigeant et individualiste incorrigible. Tenir aux ruraux le même langage qu'aux ouvriers, ce serait courir à un échec certain ; mais on peut chercher à tourner la difficulté, par exemph^ en existant la jalousie de la petite propriété contre la grande, en promettant à la première des dégrèvements et en mena(;ant la se^M^nde de l'impôt rapidement progressif. C'est à cette accommodation que s'ingénient actuellement les habiles du parti (1 ).
Le Congrès socialiste international, tenu en août dernier à Zurich, après avoir affirmé a le droit de* la communauté au sol et au
(l) Dans une série d'articles qu'il vient de donner à la Dépficke de Toulouse, M. Jean Jaurès s'est efforcé de préciser la partie du programme socialiste qui concerne l'agitation dans les campagnes, en s'appliquant à présenter ce programme sous des couleurs assez estompées et assez séduisantes pour obtenir Tadhésion des ruraux.
EMILE GÏIEVSSON
sous-sol », a déridé de mellre on tèle do Tordre du jour du congres qui doit avoir lieu à Londres en 1896, la question agraire, a question de vi(^ ou de mort pour le socialisme ». Le Congrès tenu en 189:2 à Marseille par le parti ouvrier (fraction Marxiste) a rédigé le programme suivant de réformes, en \no de rallier les adhésions des paysans :
« Minimum de salaire fixé par les syndicats ouvriers agricoles et par les conseils municipaux, tant pour les ouvriers à la journée que pour les loués à Tannée^ ( bouviers, valets de ferme, etc.). — Création de prud'homm(*s agricoles. — Interdiction aux communes d'aliéner leurs terrains communaux ; emploi des excédents du budget à Tagrandissement d(* la propriété communale. — Caisse de retraites agricoles pour les invalides et les vieillards, alimentée par un impôt spécial sur les revenus de la grande propriété. — Achat par la commune de machines agricoles et leur location à prix de revient aux cultivat(uirs. — Création d'associations de travailleurs pour Tachât des matières premières. — Suppression des droits de mutation pour les propriétc'^s au-dessous de 5,000 francs. — Révision du cadastre. — Suppression de la saisie-brandon, etc. ».
Le Congrès national du parti ouvrier (groupe Guesdiste) qui s'est ouvert le 7 octobre dernier à Paris, a traité la question « de la pro- ))agande et de Torganisation socialiste dans les campagnes » et s'(^st approprié les conclusions du Congrès de Marseille.
Enfin, dans son récent manifeste électoral (28 juillet), le parti socialiste guesdiste, toujours en vue de rassurer u le frère paysan », a mêlé à ses diatribes contre le capital les déclarations les plus mellifiues à Tendroit de la |)etite propriété, u Loin de menacer la propriété paysanne, y lit-on, le parti ouvrier a toujours déclaré qu'aussitôt au pouvoir, il la libérerait de tout impôt d'argent et de sang, ainsi que des dettes hypothécaires et chirographaires qui la rongent. Dès à présent, il a pris sa défense en mains contre les pilleries du fisc, les traquenards de la finance et les envahissements du capitalisme terrien ».
Si c'est \k une nécessité de tactique électorale, elle coûte cher à la logique d'un parti qui se n'^'lame de « la science » et qui n'a jamais jusqu'ici apporté de telles atténuations à son programme. Dans ses Paroles d'un Révolte, le prince Kropotkine, qui ne se pique pas de ces habiletés et ne voile aucun pan de son drapeau, salue d'avance avec enthousiasme le moment oii le prolétaire « se servira
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joyeusement de la propriété privée au pi'ofit commun ». Aussi cette précaution de lanii;age et ces avances à l'adresse des paysans ne tromperont-elles personne. Gomment, funeste et expropriable à merci au-dessus de six hectares, par exemple, la propriété deviendra-t-elle bienfaisante et sacrée au-dessous de cette limite? Comment la même épargne du paysan, criminelle si elle prend la forme d'une obligation de chemin de fer, sera-t-elle respectable s'il en achète un lopin de terre?
T/a possession du sol est un capital et, si Ton faisait grâce à ce capital en le laissant subsister seul sur les ruines de tous les autres capitaux, il ne tarderait pas à introduire dans le nouveau régime qu'on nous promet ou dont on nous menace des éléments d'inégalité qui en troubleraient l'unité harmonieuse, et des germes morl)ides d'où renaîtrait bientôt Tindividualisme qu'on veut détruire». Entre la propriété individuelle et le collectivisme, il y a contradiction d'essence et de termes. On ne fait pas plus au collectivisme qu'au scepticisme sa part : c'est un « bloc ». Il faut le prendre tout d'une pièce. On n'a pas le droit d'être collectiviste avec les ouvriers et individualiste avec les paysans, pour avoir leurs votes. C'est de « l'opportunisme » cela, et du plus caractérisé ; ce n'est plus ce du socialisme scientifique ».
^ Voilà ce qu'il faut dire bien haut aux populations rurales. Il serait très imprudent de les abandonner à la propagande socialiste, sans la contreminer. Le terrain est favorable pour la défensive, et l'on peut, avec de l'entente et de l'énergie, endiguer ce flot montant qui a submergé les villes, mais dont il est encore temps de préserver les campagnes.
En somme, ces doctrines, « qui tendent à diviser la nation, à ressusciter les haines des classes éteintes par la Révolution, à effacer jusqu'au mot de patrie » (1), menacent les intérêts et les droits, compromettent les conquêtes de l'histoire ; elles veulent faire avec une soudaineté brutale ce que la force des choses fait doucement et dans une mesure compatible avec la liberté individuelle; enfin, sous prétexte de nous entraîner en avant vers un eldorado inconnu, elles nous feraient rétrograder à plusieurs siècles en arrière vers le collectivisme de la steppe ou de la foret primitives.
(1) Discours prononcé par M. Carnot, Président de la République, à Beauvais, le 26 septembre 1893, à la fin des grandes manœuvres*
EMILE CHEVSSOX
Je crois avoir, clans les pages qui précèdent, démontré que, fausses et funestes quand elles attaquent le caj>ital, les théories socialistes ne le sont pas moins, quand (Mies s'en prennent à la répartition actuelle des rich(»sses, el qu'à la i>lace de Tantagoiiisme qu'affirment les docteurs de haiu(* et les lu'édicateurs de C2;uerr(\ (^'est Tharmoni** qui règne entre le capital et le travail.
F/ahondanre du capital détermine la hausse des salaires. Ce qui fait concurrence au travail, c'est le travail ; ce qui fait concurrence au capital, c'est le capital ; mais le capital ne peut pas plus taire concurrence au travail f{U(i le travail au capitaK la concMirrence ne s'exercant qu'(Mitr(^ facteurs du mém(* ordre.
Le capital et le travail ne sont ni de même dat(^ ni de même essence; ils ne sont ni homogènes, ni contemporains, i^e capital est un résidtat, le travail (»st un eflbrt ; le capital est le produit de l'effort antérieur, tandis que le travail est Teffort actuel.
D'après une loi formulée par Rastiat, à mesure que le capital augmente, sa part proportionnelle diminue au ))rotit do celle du travail.
Le travail a donc le plus grand intérêt au di'^veloppement du capital. Le capital et le travail sont solidaires; ils soulfrent et prospèrent ensend)l(» ; cpii blesse Tun, blesse Tautre. Ce ne sont pas des frères ennemis, mais des frères siamois, que l'on ne saurait séparer sans les faire mourir en même temps.
Il faut donc, dans l'intérêt des ouvriers, encourager l'accroissi*ment du capital et non pas l'effrayer par des menaces ou le traquer par des mesures de violence. Dans ces deux cas, en effet, il a un moyen bien simple de se soustraire à ses persécuteurs : il fuit au dehors ou il se cache, cessant ainsi de rémunérer le travail, lequel en dernière analyse paie les frais de la guerre. Ce sont les capitalistes qu'oïi visait et ce sont les o\ivriers qu'on atteint (1).
(\j Dans un banquet populaire offert le 4 novembre dernier, au Havre, à MM. Jules Siegfried et Félix Faure, ce dernier a prononcé un discours, qui condamne les excitateurs de grève : « Oui, dit-il, c'est dans Tintérêt des travailleurs qu'il faut résister à ces excitations contre le capital, qui n'est pas autre chose souvent que Têpargne du petit. Si, par malheur, ces tentatives avaient pour résultat d'alarmer le capital acquis, le capital en formation, répargne, c'en serait fait de toutes les initiatives, ce serait la désorganisation de
LA Ll TTE DES CLASSES
Est-c^*, à dire que cette harmonie soit passive ou automatique ? Elle est au fond des phénomènes, mais elle y est comme le minerai au fond du filon, le métal au fond du minerai ; il faut savoir Ten extraire. Là où Thomme est en jeu avec son libre arbitre, il ne suffit pas de laisser faire les harmonies économiques et de les abandoniKM' à leur seule impulsion : elles lesteront stériles, si elles ne sont pas fécondées par les énergies morales et par les institutions de prévoyance.
Je sais bien qu'il est de mode aujourd'hui dans les milieux les plus opposés de médire de ces institutions. 1> un côté, les socialistes les répudieni comme une invention bourgeoise, et comme une diversion destinée à dépist(M" les i*evendications ouvrières par des satistVuqions illusoires et partielles ; d(* Taulre, certains économistes affirment que le travail n'est qu'uiu* marchandise; que le patron ne doit rien de plus à Touvi^ier (fuc le salain» : qu'une fois le travail livré par Tun et payé |)ar Tautre, tout est fini entre eux et que c'est à l'ouvrier, si bon lui semble, à s'assurer contre les éventualités de la vie — vieillesse, maladie cl le reste, — sans que le patron s'arroge* le droit d'exercer sur lui une protection, qui risque fort de ressembler à une tutelle, sinon même à un asservissement.
Je ne partage pas un ivl avis et ne suis, sur ce point, pas plus d'accord avec ces économistes qu'avec les socialistes, leurs adversaires habituels. A en juger par les fruits qu'elle a produits, je crois mauvaise* la théorie du « travail — marchandise; ». Non, tout n'est pas fini entre le patron (*t l'ouvrier après la livraison de la maind'œuvre et son paiement. Ce ne sont pas deux étrangers, comme un marchand de charbon et son client, qui peuvent ne communiquer que par le télégraphe et le téléphone. Derrière la main-d'œuvre, il y a rhomme tout entier. Si l'on tient à ce que le travail soit une marchandise, c'est en tout cas une marchandise sui (jeneris^ ne ressemblant à aucune autre, ayant ses lois toutes spéciales. Avec elle, c'est la personnalité humaine; tout entière ({ui est en jeu, et c'est là précisément ce qui fait la redoutable complication de tous les pro^
toutes nos forces industrienes, ce serait la mort de toutes les entreprises, et, par suite, la diminution de notre production et l'abaissement des salaires.
(( Ce serait aussi, personne ne peut le contester, provoquer l'émigration des capitaux et porter une atteinte grave à notre puissance financière, et, par conséquent, compromettre les résultats acquis et risquer de voir la France perdre la situation qu'elle a su conquérir dans le monde ».
EMILE CHEYSSON
blêmes relatifs à rorganisalioii du travail. Les réduire à leur cùlé purement économique et matériel, c'est les abaisser et les mutiler : ils ont un côté humain et social, qui (mi fait la beauté, mais aussi la difficulté et le péril.
Dans un livre consacré aux Inslilutions patronales, j'ai essayé de montré la nécessité de ces institutions et les règles auxquelles elles doivent obéir (I). J'ai montré que, partout où avaient pénétré ces id('^es de détiance et d'antagonisme, malheureusement trop répandues aujourd'hui, la tutelle des ouvriers, si bienveillante qu'elle puisse être, avait fait son temps, parce qu'elle les révoltait et les offensait comme une atteinte à leur lil)erté. Aussi les patrons avisés tiennent-ils très grand compte de cette disposition ombrageuse des esprits et substituent-ils de plus (mi plus une protection discrète* a l(Hir action ap[)arente ou directe. Sous la j)Oussée des progrès de la démocratie, avec ses droits do suffrage universel, de coalition et de syndicat, avec sa réglementation du travail et ses lois ouvrières, le patronage doit revêtir l'aspect libéral, et sans rien retrancher aux devoirs et aux sacriticcîs du patron, prendre une forme j^lus appropriées aux mœurs, en même temps qu'à notre état politique et social.
Dans l'ouvrage qui vient d'être cité et auquel je renvoie le lecteur, j'ai décrit les différentes institutions patronales, dont l'ensemble forme un véritable arsenal de préservation sociale. On y trouve des moyens pour aider la famille dans chacune de ses crises et pour fortifier son action dans la période normale de sa vie, en lui facilitant l'épargne, en lui procurant à bas prix la satisfaction de - ses principaux besoins. La collection s'enrichit chaque jour, de manière à fournir des ressources pour tous les cas particuliers, tous les milieux et tous les cadres. Il faut espérer qu'elle ne tardera pas à pouvoir être présentée au public sous la forme d'un musée d'économie sociale installé au Conservatoire des Arts-et-Métiers, et plaçant ainsi, h côté de Toutillage industriel, l'outillage social, non moins indispensable que le |)rcmier à quiconque a la redoutal)le responsabilité de diriger à la fois des machines et des hommes (4).
Les patrons qui recourent à ces combinaisons ne le font pas uni-
(1) Rapport au nom du jury de VExpositioii d'Economie sociale de 1889 (Imprimerie nationale.)
(2) Un projet de loi pour cette instaUation a été présenté par M. Jules Siegfried, alors ministre du commerce et de l'industrie. Il a été voté par la Chambre et attend le vote du Sénat.