‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 18 sur 58 · II. — Gkaindeuh et misères du rôle du Patron · texte numérisé non relu

II. — Gkaindeuh et misères du rôle du Patron

Au premier aspect, le rôle de ce grand patron est véritablement magnifique. Son autorité ressemble à celle du capitaine à bord, investi d'un pouvoir absolu sur les choses et sur les personnes. Il décide en maître sur les machines, la fabrication : il règle à son gré les achats de matières premières, les ventes de produits finis. Vis-à-vis du personnel, son pouvoir ne paraît pas moindre : c'est lui qui le recrute ou le renvoie, fixe sa rémunération, lui assigne sa tâche, en un mot, suivant le mot de Tocqueville, il apparaît comme « l'administrateur d'un vaste empire ».

Mais, au lieu de vous en tenir à cette première impression, regardez de plus près, et vous ne tarderez pas à découvrir bien des ombres à ce brillant tableau.

Le patron, s'il a pu l'être autrefois, n'est plus aujourd'hui le monarque absolu qu'on serait tenté de s'imaginer sur l'apparence.

Le despotisme patronal heurterait nos mœurs comme un choquant anachronisme. Il pouvait, dit-on, cadrer avec l'ancien régime, où il s'harmonisait avec la monarchie de droit divin ; mais il ne se comprendrait plus depuis l'avènement de la démocratie, qui a déplacé la base de la souveraineté populaire, et il y semblerait une sorte de révolte contre l'esprit de nos institutions modernes.

LE PATRON. SON ROLE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

Sans s'associer ici aux attaques du socialisme marxiste contre le capital, le patronat et « la corvée moderne », on peut affirmer que le souffle démocratique est venu modifier profondément les rapports entre le capital et le travail, en compliquant le rôle du patron et en limitant singulièrement ses pouvoirs.

Cette aggravation de la situation patronale s'est produite sous la triple action concourante de la loi, des ouvriers et de la concurrence universelle.

a) Uaction de la loi.

Et d'abord la loi.

Armés des puissants leviers que le régime démocratique met entre leurs mains, prenant de plus en plus conscience de leur puissance de jour en jour mieux obéie, les ouvriers imposent leurs revendications à fattention publique et aux parlements, auxquels ils font sommation de légiférer à leur profit.

Les parlements, de leur côté, sont en mauvaise posture pour résister à cette poussée. C'est la masse électorale qui les a constitués et ils ne se croient pas en situation de lui résister. Ils sont d'ailleurs pénétrés des aspirations qui la soulèvent, et ils partagent sa foi, souvent aveugle, dans les remèdes dont elle s'est engouée.

Quant aux gouvernements, ils cèdent à ce même courant pour ne pas se laisser déborder et pour bénéficier de la popularité qui s'y rattache. C'est ainsi que nous avons vu M. de Bismarck, pendant qu'il combattait « le socialisme d'en bas » à coups de lois d'exception, lui confisquer son programme pour l'exécuter par « le socialisme d'en haut », de façon à placer, suivant son expression pittoresque, le peuple a entre un boulet de canon et un pot de contitures ».

Pendant que, — fidèles à leur tradition qui remonte à leur précurseur Diogène, — les économistes demandent à l'Etal de s*vter de devant h^ur soleil » et de laisser à l'initiative privée tous tes services dont elle peut s'acquitter, l'Etat cède à une tendance inverse et aggrave chaque jour ses interventions. La loi, qu'on reléguait volontiers dans une sphère élevée, d'où elle planait sur les intérêts particuliers sans en troubler le libre jeu, a pris décidément pied sur le sol ; elle s'immisce de plus en plus dans ce ménage économique, dont elle se désintéressait autrefois et n'hésite plus à pénétrer, soit dans l'atelier, pour y régler minutieusement les condi-

tiens du travail, soit au foyer domestique, pour assurer, d'après sa conception officielle, le bien-être des travailleurs. C'est ainsi que se sont multipliées les lois sociales, tant en France qu'à Tétranger.

Quand on se livre sur ces lois à des éludes de législation comparée, on ne larde pas à constater que, si elles diffèrent par leur modalité, où se reflète le génie particulier de chaque peuple, elles présentent une remarquable communauté d'inspiration, un caractère frappant de parenté, et procèdent de la même idée directrice.

L'idée acquiert de nos jours une puissance formidable. Au sein de nos agglomérations industrielles et de nos fourmilières urbaines, les courants d'opinion se forment et se déchaînent avec une soudaineté et une intensité jadis inconnues dans la dissémination et risolement des habitations rurales, ou dans le calme pacifiant de l'ancienne vie de province.

Les machines ne se sont pas, en effet, bornées à grouper les hommes d'une même région : elles ont rapproché ceux de tous les pays par les facilités de communication, qui les mettent en rapport incessant et qui ont fait de tous les marchés du monde un seul marché, a le marché mondial ». Outre ces relations économiques, dont l'importance va sans cesse grandissant, tous les peuples entretiennent entre eux des relations intellectuelles et morales, qui sont plus importantes encore. Rien de ce qui concerne Tun d'eux ne laisse les autres indifterents.

L'échelle de la carte du globe s'est rétrécie ; les océans qui séparaient les nations se sont contractés ; les peuples se pénètrent. Ce ne sont pas seulement les corps qui ont pris contact par les déplacements personnels indéfiniment facilités et multipliés; mais encore les esprits et pour ainsi dire les âmes, par le télégraphe et par la presse.

L'apôtre d'une idée n'agissait autrefois que par la parole : quand il s'appelait Pierre l'Ermite, son influence était profonde ; mais, en dehors de ces hommes exceptionnels, l'action du professeur et de l'orateur était limitée à leur auditoire immédiat. Elle n'avait donc rien de comparable à celle qu'exerce le publiciste actuel par son journal, tiré à des milliers d'exemplaires et qui porte sa voix jusqu'au bout du monde. A l'action par Toreille se substitue l'action, bien autrement extensive, par les yeux.

Grâce à celte communication instantanée à toute une légion de lecteurs, grâce aux câbles électriques, (jui enlacent le globe comme

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un réseau de filets nerveux, Tidée, à peine éclose, circule partout et au même instant : erreur ou vérité, elle ne connaît ni obstacles ni frontières ; elle peut être le tlambeau qui éclaire, mais aussi la torche qui allume Tincendie. Les exemples sont contagieux : semblables à des traînées de poudre, les initiatives hardies, les doctrines originales mettent le feu aux quatre coins du monde.

Dans nos petits lacs fermés d'autrefois, nous avions nos tourmentes locales, nos tempêtes dans un verre d'eau. Ces lacs sont réunis par la rupture des digues intérieures et forment un océan qui relie tous les peuples. C'est là que se déchaînent ces grandes vagues de fond, qui balayent tout sur leur passage et ces courants impétueux d'opinion, qui font vibrer les cœurs et les parlements à l'unisson, et qu'on a justement comparés aux pulsations de la conscience humaine, en quête de plus de justice, d'amour et de paix.

C/est ainsi que s'expliquent la coïncidence et la parenté des législations sociales dans les divers pays, aussi bien en Amérique et en Australie qu'en Europe. Nul n'échappe à cette contagion : ceux qui sont en retard se hâtent pour se mettre au niveau de ceux qui les ont devancés : l'idée frappe en maîtresse à la porte des parlements, qui sont forcés de lui obéir, le jour où ces solutions, sortant de la période nébuleuse d'incubation, ont pris enfin leur forme nette et précise.

Comme exemple significatif de cette participation de l'opinion publique à la procréation législative et de l'éclosion aussi spontanée que simultanée des lois sociales dont l'heure est venue, je citerai la loi des accidents du travail. Nous avons vu, dans ces dernières années, TAUemagne, l'Angleterre, le Danemark, l'Italie, la France, la Suède, la Belgique, légiférer sur la même matière, presque en môme temps et d'après le môme principe, celui du Risque professionnel, qui, malgré l'opposition des juristes, a fait son entrée triomphale dans tous les codes, tant il répond exactement aux sommations de ce que j'appelais tout à l'heure « la conscience universelle ».

De telles rencontres ne sont pas fortuites ; elles attestent avec évidence la profondeur et l'intensité du mouvement que déchaîne l'idée, et qui incline à la fois et dans le même sens tous les pays sans distinction de race, de régime politique et de nationalité.

Aussi la végétation de ces lois sociales est-elle de plus en plus luxuriante et touffue. Notre code de 1807 ne contenait à la section

EMILE CHEYSSOxX

(Jii louage des doinestûjuets et ouvriers que les deux urlicles 1780 et 1781, dont le second a été depuis lors abrogé. Mais, dans Tintervalle, de nombreuses lois sont venues combler cette lacune : matériaux d'un véritable code, qu'on est en train de préparer par le rapprochement de tous les éléments appelés à le constituer. Ces lois peuvent se diviser en trois catégories distinctes : l"* Celles qui ont pour objet la réglementation et la protection du travail dans Tatelier (hygiène et sécurité ; durée de la journée du travail, paiement des salaires, défense des enfants, des mineurs et des femmes) ;

2*^ Celles qui arment Icvs ouvriers pour la sauvegarde de leurs intérêts (liberté syndicale, liberté des grèves) ;

Celles qui ont pour objet de h^s défendre d'olTice ou de les aider à se défendre eux-mêmes contre les crises de la vie (lois d'assurance contre la maladie, ou sociétés de secours mutuels; contre les accidents, la vieillesse et Tinvalidité, le chômage ; lois d'assistance).

Quelques-unes de ces lois, par exemple celle des accidents, font peser toute leur charge sur les |)atrons; les autres la |)artagent entre lui et les ouvricM^s ; d'autres enrin y font concourir TEtat. Mais, même dans ce dernier cas, le patron intervient dans une proportion plus forte que sa part apparente, puisqu'il supporte, outre celte part, ([ui lui incombe directement, une partie de celle des ouvriers par le rehaussement du salaire, et une partie de la part de l'Etat à titre de contribuable. En un mot, c'(»st lui qui fait presque exclusivement les frais des lois sociales.

C/est bien ainsi d'ailleurs que l'entendent les financiers avisés, qui connaissent la répercussion d(»s lois (1). Dans un discours à la Fédération des industriels et négociants, M. Pierre Baudin établissait devant eux le bilan des charges qu'allaient leur infliger les lois sociales et les engageait à s'y préparer en développant Taclivité de

(1) Les lois sociales produisent aussi des répercussions inattendues qui viennent enrichir le chapitre, toujours ouvert, que Flerhert Spencer a consacré aux surprises législatives, ou aux révoltes des lois contre le législateur. C'est ainsi que les rapports des inspecteurs du travail constatent Tétonnant réveil du travail à domicile dans certaines industries et Texpliquent par la réglementation, qui n'atteint que l'usine et n'a pas accès dans Tatelier domestique. (Voir le Développement de la fabrique et le travail à domicile^ par Aftalion. — Voir aussi V Industrie à domicile et la Régletnentat ion du travaiL par Edouard Payen. — Econnmiste Français, 30 juillet 1904?.)

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leurs affaires. A un banquet rtM.^ent du Syndicat de garantie contre, les accidents, le Ministre du commerce tenait un langage analogue.

Il est certain que cet outilhige social ne va pas sans des frais considérables. Les trois assurances allemandes contre la maladie, Taccident et Tinvalidité, se sont traduites, en 1904, par une charge de S79 millions.

En France, la loi des accidents a coûté en 1903 (1) aux patrons assurés la somme de 60 millions d(* primes correspondant à 3 milliards de salaires, c'est-à-dire à près de moitié seuUmient du personnel ouvrier. La loi d'assistance obligatoire aux vieillards et infirmes, qui va entrer en vigueur le 1" janvier prochain, exigera au moins 80 millions par an. Le projet de loi, voté par la Chambre des députés avant de se séparer, entraînerait, d'après les évaluations de son rapporteur, M. Guieysse, une dépense qui, dès la première année, s'élèverait à 248 millions, pour la charge de TEtat, non compris les 250 ou 300 millions à prélever sur les ouvriers et les patrons.

Notre industrie, prise dans son ensemble, est-(41e en état de porter, sans fléchii*, un tel fardeau ? Beaucoup de patrons le contestent et ils ajoutent que, si la loi a le pouvoir de créer cette charge, elle n'a pas celui de créer chez les assujettis les facultés financières permettant de la subii* impunément.

Non seulement ces lois sont hérissées d'exigences tiscales ; mais elles le sont aussi de formalités bureaucratiques et elles fulminent des sanctions rigoureuses contre quiconque commettrait une infraction à leurs exigences. De même que le bonhomme du vaudeville discutant avec le notaire de son futur gendre le contrat de mariage de sa fille, les patrons, en face de ces textes, pourraient, eux aussi, s'écrier : u Mais il n>st question que de ma mort là-dedans ! »

b) L'action des ouvriers.

Les patrons ne sont pas seulement en butte à Faction de la loi : ils ont aussi à subii* celle des ouvriers.

De ce côté, révidence est telle qu'il est inutile d'insister.

Les événements qui se déroulent montrent quel parti les ouvriers

(1) L'année 1903 est la dernière pour laqueUe nous renseigne la statistique ofticieite. (Voir le rapport au Journal/ Officiel du 27 mars 190G, p. 17i.)

EMILE CMEYSSON

savent tirer du droit syndical et du droit de grève pour discuter, au moins sur un pied d\'^galité, leurs intérêts avec le patron et pour lui imposer leurs conditions, loin d'avoir à subir passivement les siennes. Il est de notoriété publique qu'à côté des syndicats qui se conforment aux intentions libérales et pacifiques du législateur de 1884, il en est d'autres qui ont pris une attitude agressive, ont la prétention d'être les maîtres dans l'usine pour tout ce qui concerne la réglementation et la nhiiuuération du travail, et font peser, sous menace de mise à l'index et de quarantaine, une véritable tyrannie sur le patron et sur les ouvriers dissidents.

Les chefs d'industrie sont beaucoup plus vulnérables qu'ils ne Tétaient autrefois à cause de leur énorme capital fixe, dont le chômage les ruine. Pendant la grève, ils doivent continuer Taérage, le boisage, l'épuisement de la mine; entretenir les bâtiments et la machinerie, supporter les frais généraux d'administration, les imp jts. Plutôt que de subir toutes ces pertes et celle de sa clientèle, qui peut se diriger ailleurs et ne plus revenir, le patron se résigne aux concessions, jusqu'à la limite où elles deviendraient décidément ruineuses et où il se voit acculé à la résistance.

c) La concurrence univ?rseUe.

Comme si ce n'était pas assez de ces difficultés intérieures, le patron se voit encore en butte à celles du dehors.

Autrefois, suivant le mot de M. de Molinari, c( le marché était approprié ». Chaque boutiquier avait sa clientèle attitrée, qui faisait en quelque sorte partie du fonds lui-mcme. Il existait entre la production et la consommation un équilibre exact et que ne venait déranger aucune perturbation extérieure.

Aujourd'hui, — je l'ai dit plus haut, — tous nos petits bassins locaux, jadis séparés par des digues étanches, se sont fondus en un marché unique, mondial, sur h^quel ne se déchaînent pas seulement les vagues sociales, mais encore les vagues économiques, celles de la concurrence et des crises.

La compétition est universelle : nous rencontrons partout des concurrents redoutables et solidement organisés ; la lutte pour la vie sévit avec apreté entre tous les producteurs. Ils sont enlacés, on pourrait dire garrottés par une si étroite solidarité, que tout progrès, toute invention, toute agitation, toute guerre, en un mot

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tout phénomène qui appnraît sur un point quelconque du globe a sa répercussion sur le monde entier.

Ces menaces sont encore aggravées par le régime international des douanes, dont les traités de commerce ne nous garantissent pas réquilibre ; si bien que de brusques modilications de tarifs, dans un quelconque des pays avec lesquels nous sommes en relations commerciales, peuvent brusquement nous fermer de fructueux débouchés. Nous avons, il est vrai^ notre autonomie douanière ; mais nous la payons au prix d'une inquiétante instabilité, qui alourdit notre activité économique.

Sur toute la situation pèse, comme un cauchemar, la menace de la surproduction. L'industrie s'outille pour produire de plus en plus ; mais elle se heurte au douloureux problème de l'écoulement des produits. De là des engorgements périodiques dans la circulation ; de là ces crises, dont mon regretté confrère et ami, M. Juglar, a si bien étudié la loi, et qui, semblables ii des cyclones, ne laissent debout que les maisons les plus solides.

Si Ton récapitule toutes ces perspectives et toutes ces menaces, on reconnaît que le rôle du patron rachète sa grandeur apparente par des misères réelles. L'on s'c^xplique donc que le découragement gagne plusieurs chefs d'industrie, qui songent à liquider le plus tôt possible, qui détournent leur fils de cette carrière, dont ils connaissent toutes les épines, pour l'orienter vers une place de l'Etat, où il pourra passer une vie exempte d'inquiétude et d'où il sortira vers Tage de soixante ans, sans doute décoré, mais sûrement nanti d'une pension de retraite.

C'est en faisant allusion à ce découragement dont il constatait autour de lui les signes irrécusables qu'un homme d'Etat disait avec humeur : « Il faudra que nous songions bientôt, à côté de la conscription militaire, à organiser la conscription patronale! »

in. — Utilité du Patron.

Je sais bien que bon nombre de personnes ne sentent pas la nécessité de cette nouvelle conscription et se résigneraient aisément à la grève, voire à la suppression définitive des patrons.

EMILE CHEYSSON

a) Caractère permanent du salaire.

Âpres tout, disent-ils, le patron n'est qu'un parasite, dont on devrait saluer avec joie la disparition. Le salariat ne serait, à les en croire, qu'une étape transitoire sur la voie douloureuse, où le travailleur conquiert, jour par jour, son affranchissement. « Sous la féodalité, dit Chateaubriand (1), le servage prend la place de l'esclavage : du servage on a passé au salaire et le salaire se modifiera encore, parce qu'il n'est pas une entière liberté ». Depuis lors, cette thèse a été bien des fois reprise et amplifiée, jusqu'à son explosion, en 1848, sous la forme de « l'association ouvrière », qui devait se substituer au patronat, en assurant aux ouvriers associés l'intégralité du produit de leur travail.

L'association ouvrière, qui s'appelle maintenant a l'association coopérative de production », a conservé ses fidèles, on pourrait dire ses dévols ; mais, tout en rendant hommage à celles de ses rares applications qui ont réussi et qui suffisent à prouver qu'elle n'est pas une chimère et qu'en bonnes mains et sous la condition d'une vigoureuse discipline, elle peut donner d'excellents résultats, on est obligé de reconnaître qu'elle n'a pris jusqu'ici que de très modestes développements, hors de toute proportion avec les ambitions illimitées de ses apôtres.

Le salariat ne semble donc pas à la veille de disparaître. Quoique ayant déjà reçu beaucoup d'améliorations dans sa modalité, il est loin de les avoir épuisées et peut encore en comporter de nouvelles, sous forme de « condiments », ou de participation, niais sans perdre son caractère essentiel, c'est-à-dire la fixité, qui le met à Tabri des aléas industriels et constitue la S('*curité du travailleur.

Le salaire n'implique pour celui qui le reçoit nulle humiliation. Il constitue le régime de la rémunération pour la majorité des citoyens d'un pays. En même temps que les ouvriers, sont salariés les avocats, les médecins, les professeurs, les magistrats, les fonctionnaires...

Le salaire convient à tous ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas s'exposer au risque de l'entreprise. Il n'est donc pas une forme passagère, transitoire, dont il faut s'évader au plus vite, comme on l'a fait pour le servage et l'esclavage ; mais il est une forme orga-

(1) Préface des Éh/des hislorigues.

Le patron, son rôle économique et socîal

nique et permanente, qui, à côté d'autres formes légitimes, doit conserver une place prépondérante dans l'organisation du travail.

a Le salaire, dit M. Paul Leroy-Beaulieu, constitue la loi de répartition la plus naturelle et la plus précise, celle qui correspond le mieux à la plupart des transactions humaines : c'est en même temps une méthode émancipatrice, qui laisse à chacun sa responsabilité propre. Rien ne fait prévoir que le salaire doive jamais disparaître ; rien ne rend désirable cette disparition qui plongerait le monde dans le chaos » (1).

b) Services rendus par le patron.

Pour se convaincre que le patron n'est pas h^ parasite que Ton dit, il suffit de le voir à Tœuvre dans son usine.

C'est lui, en effet, qui installe les machines, discipline les forces de la nature, réunit des capitaux et groupe autour de lui des ouvriers. j A Taide de ces divers concours, il élabore des produits qu'il expédie jusqu'au bout du monde ; il guette, pour les satisfaire, il provoque même les besoins des consommateurs; il s'ingénie à mettre à leur portée les objets qui leur sont nécessaires dans les conditions les plus favorables d'abondance et d'économie ; il est un créateur de richesses ; il contribue, en menic temps qu'au bien-être de sa clientèle, à l'influence et à la prospérité de son pays.

On comprend donc le prestige dont les grands industriels sont partout entourés, et Tappui chaleureux que leur donnent les gouvernements pour aider au développement de leurs affaires et même leur procurer des commandes. Certaines difficultés internationales, qui ont ému récemment l'Europe et que la diplomatie n'est parvenue qu'à force de prudence à dénouer pacifiquement, n'avaient pas au fond d'autres causes que des questions de prépondérance commerciale.

Les États-Unis sont très fiers de leurs grands manieurs d'affaires, businessmen, et les considèrent comme d'indispensables remorqueurs de leur progrès industriel.

Dans cette lutte pour la vie, dont j'ai dit plus haut Tapreté et qui fait ressembler l'industrie à un véritable champ de bataille, la victoire dépend avant tout du talent du chef comme aussi de son étoile.

(1) Traité d^Économle politique^ t. II, p. 240.

EMILE GHEVSSON

Il est des généraux qui se font battre ; il en est d'autres qui sont heureux, et ce sont ceux que préférait Napoléon. De même, il y a des industriels qui réussissent, pendant que leurs voisins échouent dans des conditions en apparence identiques. Le succès est « personnel » et c'est ce qui légitime le profit des entrepreneurs qui réussissent, puisqu'il naît surtout de leur cerveau.

Ce qui différencie aujourd'hui les divers patrons, c'est moins leur habileté industrielle que leur capacité commerciale ou sociale. Dans les ateliers bien outillés, les procédés de fabrication sont en général à peu près identiques. Le lendemain du jour oi^i une invention a surgi quelque part, elle est partout connue et partout appliquée, de sorte que ce n'est plus guère le côté technique qui peut constituer une cause permanente de supériorité dans le champ de la concurrence internationale. Les ingénieurs se valent en général sous le rapport technique ; mais il n'en est pas de même pour l'art de bien acheter et de bien vendre et pour celui de bien conduire ses ouvriers : facultés personnelles qui différencient les divers patrons et dont le dosage est la cause déterminante de leur succès ou de leur échec.

c) Risques courus par le patron.

Ce ne sont pas seulement les services rendus par le patron qui justifient son profit, mais ce sont encore les risques qu'il aftronle.

Ces risques ne sont que trop réels et ils expliquent les soucis dont les patrons sont toujours obsédés.

Tandis que l'ouvrier quitte le souci professionnel en déposant ses outils et son costume de travail, le patron en reste hanté, et c'est ainsi que Lasalle, qui n'est pas suspect, raconte quelque part qu'assistant dans une loge à la représentation d'un opéra, aux côtés d'un grand industriel, il avait pris en pitié le malheureux homme, qui, rebelle à l'influence de la musique, gardait au milieu du plaisir la préoccupation lancinante de ses affaires.

C'est qu'en effet, si tous les patrons courent après la fortune, petit est le nombre de ceux qui Tatteignent. Leurs risques se sont accrus avec le développement de la concurrence internationale, des charges des lois sociales, enfin avec les exigences de la main-d'œuvre.

Il y avait autrefois, pour un patron, deux manières de se ruiner à coup sûr : c'était d'être un mauvais fabricant ou un mauvais commerçant. Il faut maintenant y ajouter une troisième manière, non

Li: PATUON. SON HOLK KCONOMIQI E KV SOCIAL

moins infaillible» {[1X0 les deux premières, et clonl Timportance va sans cesse en grandissant, eelle de ne pas savoir manier son p{*rsonnel et de vivre» en guerre aviM/ lui.

Sous Taciion concourante de ces divei*s(»s causes, le nombre des déconfitures industrielles et commerciales atteint des |)roportions qui ne sont guère sonpconnées du grand public.

M. Paul Leroy-Beaulieu les a mises en évidence dans une intéressante étude, dont je me borne à reproduire les conclusions (1 ).

En rapprochai. t du nombre des patentés celui des faillites et liquidations judiciair(»s, il trouve (pTau cours d'une cannère active de 2o ans, un patron a io chances sur 100 de faire ainsi naufrage.

Mais il admet qu'il existe en outn* pour lui un nombre doul)le dv chances de sombrer, sans que la statistique ol \c tribunal de commerce s'en mêlent, c'est-à-dire de liquider à ramiabh», après ruine totale ou partielle et moyennant une entente directe avec ses créanciers.

Voilà donc 45 patrons sur 100 ([ui se ruineront avec ou sans bruit. Les 55 autres se répartiss(Mit en trois lots presque égaux. Un tiers végète et joint à peine les deux bouts ; un second tiers a un succès médiocre; seul, le dernier tiers réussit pleinement.

En somme, si Ton arrondit les chiffres, sur 100 patrons, la moitié environ succombe, et un cimfuième seuhMinmt fait de bonnes affaires.

D'après la statistique ofticielh» de l'industrie minérale en 1903, à coté de 226 mines en gaiii, on en comptait 338 en perte avec un déficit de 28 millions.

Les risques du patron ne sont donc pas théoriques : ils sont très effectifs et se traduisent par des sanctions très rigoureuses, puisqu'il y va pour lui, non seulement de la perte de sa fortune, mais encore de celle de son honneur commercial, de ses droits politiques, c'està-dire d'une sorte do mort ( ivile, qui est un châtiment bien rigoureux pour de simples imprudences ou des infortunes inmiériléiîs,

d) LeY/ilimite (lu p?'o/i(.

Le proht est donc justifié à la fois par le rôle prépondérant des patrons dans l'entreprise et par leurs risques. Il Test aussi par les services que sa poursuite rend à la société tout entière.

(1) Éconami<>'le fraru^aiis^ 2 janvier 1892.

KMILE CHËVSSON

C'est, en effet, la préoccupation du profit qui est la raison d'être de rindustrie, l'excitatrice et la source de tous ses progrès : elle est le ferment des ambitions, qui engendrent des prodiges de talent et d'énergie ; elle est une des causes les plus effectives de Tascension sociale, qui des rangs des salariés tait monter tant de travailleurs jusqu'à la direction de Tentreprise.

Notre société est une société de « parvenus », en employant ce mot dans son acception favorabl(^ La baisse progressive, implacable, du revenu, qui descend à la façon d'un plateau serré lentement, mais sùreuKMil, par un invisible écrou, com|)rime, jusqu'à les écraser, tous ceux (jui veulent vivre* oisifs sur un ca[)ilal du passé et qui, du moment où ils ont la prétention de se dispenser de l'effort |)ersonnel, sont condamnés à une déchéance inévitable.

Sous cette poussée, qui porte les vaillants en avant à la conquête du profit, les faiblesel les })arasites retombent ; les diverses couches sont soumises à un brassage* én(»rgique. Chacun peut aspirer à tout : chaque apprenti peut prétendre à s'établir et à devenir patron. Les exemples de ces fortunes ne se comptent plus. « J'entends, a dit M. Cherbulie/, un bruit de bottes vernies qui descendent et de souliers ferrés qui montent ». Les enfants nés des plus humbles familles escaladent les sommets. ^< Je vois, disait M. Waldeck-Rousseau, tout un peuple d'employés et d'ouvriers, s'élevant peu à peu, et dont se détache à chaque instant une élite, fille de ses œuvres, prolétaire d'hier, artisan d'aujourd'hui, capitaliste de demain. Ce que le socialisme eût été impuissant à réaliser par la violence, le jeu naturel des forces économiques est en train de le faire » (1).

Le profit des particuliers se concilie parfaitement avec celui de la nation et il est même un de ses facteurs les plus efficaces. Lorsque Bessemer découvre le moyen de faire tomber le prix du kilogramme de Tacier de deux francs à dix centimes, il est profondément juste qu'il s'enrichisse, puisqu'il a enrichi du même coup son pays et Ton peut dire, l'humanité tout entière, ayant été le créateur d'innombrables richesses pour ses contemporains et pour toutes les générations à venir. De même, quand un propriétaire assainit un terrain marécageux, ou féconde une lande stérile, quand il introduit dans une région do nouveaux procédés de cHilture, son profit personnel

(1; Banquet de la Société des industriels et des commerçants de France, 7 avril 1897.

LE PATRON. SON ROLE ÈCONOMIQL E ET SOCIAL

se confond avec la prospérité générale, dont il a été l'initiateur.

Si le profit résultait d'un monopole abusif, d'une exploitation sans scrupule de la main-d\jeuvre, il serait condamnable ; mais, quand il résulte, — comme c'est le fait général, — d'une invention, d'une application mécanique, de l'utilisation de déchets, de la réduction des frais généraux, de la découverte de nouveaux débouchés, il va de pair avec l'intérêt du public, qui bientôt récolte gratuitement le bénéfice de toutes ces améliorations par Teff^ît de la concurrence, comme avec l'intérêt des ouvriers, dont le concours plus demandé sera mieux rétribué.

Les usines qui réalisent des bénéfices [meuvent supporter sans fléchir des salaires élevés. C'est au moment de leurs crises qu'elles sont obligées de diminuer le taux de la main-d'œuvre. Tout prospère et tout souffre en même temps.

On a tort de s'indigner contre certains profits, que l'on qualifie d'excessifs. De même qu'il faut une timbalf^ d'argent au sommet d'un mat de cocagne pour détermini^r les concurrents à s<» la disputer, de même il est bon de faire miroiter devant les capitaux, à litre d'appât, quelques-uns de ces profits exceptionnels. Ils représentent en quelque sorte le gros lot, qui fait le succès de la loterie. Si l'on venait à les supprimer, les capitaux ne voudraient plus afï'ronter les risques, dont ils n'auraient plus, en cas de succès, la juste compensation : ils déserte raif^nt l(*s placements industriels pour les placements de tout repos, soit chez nous, soit à l'étranger. N'étant plus vivifiée par eux, l'industrie s'anémierait et ne pourrait plus alimenter de travail le personnel qu'elle occupe aujourd'hui : cascade de lamentables conséquences pour les patrons^ les travailleurs et le pays.

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