IV. — Devoir du Patron
J'ai commencé par affirmer ma croyance dans l'harmonie entre le capital et le travail; mais je ne pense pas et je ne dis pas que cette harmonie est passive et automatique. Que le capital ait commis, de tout temps, des actes répréhensibles, des fautes, des excès; qu'il en commette encore journellement sous nos yeux, c'est ce que personne ne pourrait contester. Bien avant les socialistes, les Pères de TEglise, avec une vivacité parfois un peu inquiétante, avaient dénoncé les méfaits de la richesse et tonné contre les mauvais riches. Depuis lors les moralistes, et avec eux fécole de la paix sociale à
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laquelle je mlionore d'appartenir, ont continué, sans se lasser, à dénoncer les abus du capital et du pouvoir patronal.
Mais ces abus et ces désordres ne prouvent pas plus contre l'organisation actuelle que les explosions de chaudière ne prouvent contn* la vapeur. « 0 liberté, s'écriait Brutus expirant, que de crimes on commet en ton nom ! ». Et cependant ces excès de la liberté n'autorisent pas à lui jeter Tanathème et à la proscrire. Ce serait de même une intolérable exagération que de conclure de certains désordres à la n('*gation des principes sur lesquels repose la société, et à sa démolition violiMile pour la reconstruire de fond en comble.
Sous peine d'être entraîîiée à des accélérations dangereuses, toute force doit être contenue |)ar un frein, l^a condition même de son essor, c'est qu'on la protège contre ses propres emballements. Sans les perfectionnements des freins, on n'aurait pu réaliser la vitesse des express et des trains-éclair. De même le pouvoir du capital a besoin d'un frein, qu'il faut souhaiter, avant tout, moral, mais qui devrait devenir légal, si la conscience ne suffisait pas à le fournir.
Ce frein moral, c'est le devoir social. Ce devoir est la contrepartie et pour ainsi dire l'excuse ou la rançon du droit social. On disait autn^fois : u Noblesse oblige ! » Il faut aujourd'hui élargir cette belle devise, en y faisant tenir tous les privilèges, quels qu'ils soient, aussi bien ceux de la situation, de la fortune, de l'intelligence et du talent, que ceux de la naissance. « Toute supériorité oblige ». Toute supériorité doit se faire pardonner, en se mettant au service de la collectivité plus ou moins grande sur laquelle peut s'exercer son rayonnement.
Pour le patron, cette collectivité n'est autre que le personnel de ses ouvriers. Ses devoirs envers eux sont en proportion de ses droits, de sorte qu'après avoir tout à l'heure reconnu, sans marchander, la grandeur de ses services, j'arrive maintenant à affirmer celle de sa dette morale. Si je lui ai beaucoup donné, je ne lui demande pas moins en échange.
Les socialistes de la chaire en Allemagne appellent le patron : « un fonctionnaire préposé par la communauté à la création et à la mise en œuvre des moyens nationaux de production ». Retranchez de cette définition le germe inquiétant de bureaucratie, d'étatisme, — voire même, en creusant plus à fond, de collectivisme, — qu'elle pourrait contenir : il reste cette idée juste de la fonction sociale, du devoir social du patron.
LE PATRON. SON ROf.E KGONOMIOI E ET SOCIAL
Ce devoir social lui est d'abord coinmandé par sa responsabilité, qui est gravie
La grande indusirie, on eflVU, est venue brusquement troubler le tête-à-tele des anciens ateliers domestiques et agglomérer autour de ses puissantes usines des centaines, parfois mcme des milliers d'ouvriers arrachés à la terre. Ces « déracinés », elle les a entassés au début dans des conditions trop souvent fâcheuses d'hygiène et d'insalubrité, qui les ont livrés en proie aux ravages de Talcoolisme et de la tuberculose. Après avoir profondément modifié leurs anciennes habitudes, détruit leur stabilité séculaire, le patron ne peut pas se désintéresser des conséquences dont il est en partie Tauteur; il doit s'efforcer de les conjurer, ou du moins de les atténuer le plus possible, on mettant en œuvre tous h^s moyens dont il peut disposer.
Ce devoir social n'est pas seulement commandé aux chefs d'industrie par leur responsabilité : il Test encore par leur intérêt bien entendu.
La solidarité de fait qui nous soiunot tous au choc en retour dos misères ambiantes, par exemple aux funestes influences du bouge sur la santé et la sécurité pul)li((uo^ esl parliculjoremon t impérieuse et ])ressante pour le {patron .
L'ouvrier qui s'alcoolis(* est un mauvais collaborateur, puisqu'il est plus rebelle à la discipline ; si sa main tremble, si sa vue s'obscurcit, il est plus exposé à des accidents, dont los conséquences Iraumaticpios sont elles-mêmes singulièrement aggravées par los ravages (ju'a subis un organisme en butte aux assauts (h* TalcooL
Qu'aHendre aussi de cet ouvrier aigri par los intluencos délétères (pii s(^. dégagent du taudis ? On j)arlait h Socrato (Tun d(* ses élèves, (pii iKî faisait avec lui nul progrès. 11 nr m'aime pas », répondit le |)hiloso|)ho. Tous les hommes de guei*re diront aussi qu^in chef militaire fait dos prodiges avec ses soldats s'il a le droit de compter sur leur attachement. De morne, le patron a l)esoin d'aimer ses collaborateurs et d'être aimé ({'(uix pour affronter victorieusement cette lutte de tous los instants contre los forces dc^ la nature toujours prêtes à se révolter, et surtout contre la concurrence tant nationale qu'étrangère dont je montrais tout à rheur(^ Tardeur et Tripreté.
Pour saisir sur h» vif la diffor^îiîco de productivité des ouvriers suivant Tosprit ([ni h^s animf\ il suffit do (considérer doux atoliors
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voisins qui exerceiU la nu^me industrie, ont les mêmes tarifs de salaires, mais dont Tesprit est différent.
Dans l'un, les ouvriers sont aij^ris, mécontents ; ils a|>parlieunent à cette catégorie de u sublimes », pour lesquels, suivant le mot de leur hislorioi^T^M>'iG, M. Denis Poulol : ^ couler le patron est plus ((u'une habitude, c'est un devoir ». Ils se ménagent, ou plutôt, comme ils disent : u ils se retiennent », surtout si la commande est pressée; au besoin, ils pratiquent le u sabotage » pour faire ^ manquer » une pièce à la fonderie ou avarier une njachine ; ils quittent Tatelier au moment du coup de feu ; ils se mettent en grève sous le plus futile prétexte; ils guettent, en un mot, l'occasion de témoigner leur malveillance au patron et de nuire à ses intérêts.
Dans le second atelier, au contraii*e, la paix règne ; les ouvriers, loin de détester le patron, ont confiance en lui et s'intéressent à la prospérité de ses aff'aires; ils ont Tesprit de corps et sont attachés à la maison, comme le soldat Test au régiment.
En dehors du contentement intimt^ que procure au chef de ce second at(^li(M* la dirt^ciion (Pun personnel confiant et satisfait, ne trouve-t-il pas dans cette harmonii» mciiK^ un levier puissant pour le succès industriel ? iN'udant ((ue « sublime » gaspille, dans la mesure où il le peut, son temps et les matières premières dont il dispose, Touvrier apaisé évite tout coulage et toute malfaçon ; sa conscieiH^e est le meilleur et le plus efficace des contremaîtrc^s. Comment tenter une traversée aventureuse avec un équipage dont on n'est pas sur et qui peut, à chaque instant, se révolter contre son capitaine? Aussi a-t-on vu sombrer, dans la tempête des crises, plus d'une de ces entreprises affaiblies par cette tension sourde de rapports, tandis que les autres supportaient victorieusement l'épreuve. C'est la un fait indéniable que Tobservatiou tend partout à contirmer.
Qu'est-ce à dire, si ce n'est affirmer cette grande vérité que toute question économique se double d'une question morale ; que les forces morales, telles que l'harmonie des rapports, le bien-être et la bonne organisation de la famille ouvri'n'e, sont de puissants facteurs économiques; qu'en dehors même du sentiment et de la pure philanthropie, elles dominent de haut les intérêts et que de leur bonne ou de leur mauvaise solution dépendent la vie ou la mort d(^ findustrie ? Ces forces morales, les industriels ont besoin de les mettre de leur côté, s'ils ne veulent pas s'exposer à être brisés par le choc de la concurrence étrangère ou paralysés par les tiraillements intérieurs.
LE PATRON. SON HOLK KCONOMÎQl K ET SOCIAL
C'esl ri' ((u oui largeiiKMit compris et praliciuë tous ces lioiunics éminenls qui ont tenu à donner pour fondement k la prospérité de leur industrie le bien-être et la satisfaction de leur personnel. Gomme Ta si bien dit M. Frédéric Engel, Tun de ces patrons modèles de TAIsace, la terre promise des institutions de patronage : « II faut choisir : accepter brutalement la lutte avec la niain-d'ieuvre ou se la concilier en l'intéressant à la prospérité du capital ».
Partout Ton s'aperçoit que ce dernier parti est le meilleur et que les bons rapports avec le personnel constituent une nécessité technique, comme le bon état de Toutillage et du moteur. Les sociétés anonymes elles-mêmes se piquent d'émulation et leurs actionnaires commencent à entrer à tel point dans ces idées qu'au lieu de se cacher d'eux pour orjjjaniser sans bruit des institutions qui semblent écorner h* dividende, la plupart des rapports des conseils d'administration étalent ces sacrifices en belle place et en font honneur à la compagnie, non seulement sans les protestations de l'assistance, mais encore avec son appi*obation unanime.
La mcme note nous arrive de l'autre côté de TOcéan. Un grand industri(^l améi-icain, M. Patterson, qui dirige à Dayton, dans TEtat d Ohio, la fabrique d'Enregistreurs mécaniijues de recettes (National cash Register), au capital de 2eO millions de francs, et qui occupe un personnel de 2,500 ouvriers, proclame Texcellence économique des institutions de patronage qui font de son établissement un modèle social : « Les |)roblèmes modernes relatifs à Tadministration d(^s usines ne sont pas tant, dit-il, affaire de machinisme que questions d'hommes ; moins organisilion que ra])ports personnels à établir... Le seul problème dont la solution doit assurer la stabilité de notre nouvelle vie commerciale est celui des justes î*apports entre employeurs et employés, rapports établis sur uîh* base juste et humaine... Il est très profitable au grand employeur d'c^itourer de sollicitude les centaines ou h^s milliers d^hommes qui sont à son services ».
Dans une conférence faite en 1V)01 à la Société d'économie sociahî et dont le titre suggestif était : « Que doit le patron à ses ouvriers en plus du salaire ? », M. Tolman, directeur du Musée social de New- York et secrétaire de la c< League for social service », a exposé les mesures prises par les patrons américains pour aiiiélioriM^ la situation de leurs ouvriers à 1 intérieur d(^ l'usiiK^ dont ils s\atta(*h(Mit à taire u!i « Hom(^ » indusli-i(M.
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(( L(^s iiidiislriels, concliiail-il, (^ommenctMit à comprcMiclre que tout ce qui rend le travailleur plus lieureux, plus content, plus hal)ile, est un avoir positif dans les affaires et un puissant facteur de la stabilité industrielle. Dans Thistoire du monde, jamais le patron n'a eu tant d'o(*casions colossales pour garder et élever les milliers d'hommes et de femmes qui passent un tiers de cliaifue jour dans leurs ateliers. Si les industriels reconnaissaient qu'ils ont à \cuv j)ortée les possibilités du contenlemenl industriel, de la stabilité sociale et du bien-être commun, ils s'attacheraient à améliorer la condition de leurs ouvriers avec le même zèle qu'ils déploient maintenant pour accroître le chiffre de leurs affaires et pour étendn^ le cercle de leurs opérations ».