‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 21 sur 58 · Entente complète^ touchant la fixation du salaire · texte numérisé non relu

Entente complète^ touchant la fixation du salaire

3. — Alliance des travaux de Tatelier et des industries domestiques rurales ou manufacturières.

4. — Habitudes d'épargne assurant l'établissement de la famille et la (conservation de ses rejetons.

ii. — Union indissoluble^ entre la famille et son foyer. G. — Respect et protection accordés à la femme.

Chacune de ces pratiques appi^llerait de longs commentaires. J'en dirai seulement qu'elles se résument presque toutes dans la preniière d'entre elles, qui est relative à la stabilité du personnel. C'est la ])ratique essentielle entrcî toutes, et le patron doit s ingénier à la réaliser, en faisant son choix parmi les combinaisons très souples et très variées ipie met à sa dispositioii h» ri(*hc ai*senal du patronage, telles que les primes d'ancienneté, les retraites, la propriété du foyer domestique...

Je signale encore la rc^^ommandation d'installer autant que possible les usin(\s à la campagne cl d y combiner dans une certaine mesure les travaux de l'agriculture ou du jardinage avec ceux de l'industrie.

Au début, les industriels étaiiMit persuadés qu'ils avaient tout avantage à s'installer à la ville où ils trouvaient à la fois un marché illimité de main-d'œuvre et toutes los ressources nécessaires pour

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vsalisl'aire, sans frais poui* rusiiie, l(*s besoins du piM^soiiiiel sous rapport du log(*ment, des approvisionnements, de Tinstruction, du culte et des récréations.

Mais, depuis lors^ Texpérience leur a démontré que la ville leur vendait très cher la gratuité de ces services généraux, puisqu'elle les leur faisait payer aux dépens de Tharmonie intérieure. Mieux valait pour eux subir la charge d'assurer par leurs soins les besoins des familiers groupées autour de leur usine et obtenir, en échange, des rapports plus stables et plus cordiaux.

C'est ainsi que se produit d'une façon de plus en plus accentuée le « retour à la terre », qu(» préconisent à la fois les écoles les plus opposées (1) et dont un des plus curieux symptômes est le mouvement en faveur des u cités-jardins ».

Parmi les différents devoirs ([u'impli({ue la réalisation des pratiques essenti(*lles, Tun des plus importants, mais aussi, reconnaissons-le, Tun des plus difficiles, est de maintenir autant que possible un niveau constant de travail pour les ouvriers qu'on emploie.

Cette idée n'entre pas dans les préoccupations de ceux qui font tenir tous les rapports entre Touvrier et le patron dans la formuh» strictement t'M*ononii({ue du «. ti*avail-marchandise ». Si les relalioiis entre les facteurs d(^ la production s(^ réduisaient, en effet, à l'achat et à la vente d'un certain travail, il est clair qu'une fois ce travail livré et payé, tout serait fini entre eux et que le patron devrait congédier sans scrupule ce fournisseur de main-d'œuvre, le jour ou il n'a plus besoin de lui.

C'est ainsi (]u'à la séance d(î la Cihanibri^ d(\s députés (mi dal(^ du 13 mars 1877, M. Allain-Targé î*econnaissait, u qu'au point dt; vue» humanitaire, le renvoi d'un certain nombre d'agents en cas de décroissance du trafic prétait le flanc à la critique » ; mais il ajoutait « qu'au point de vue économique et surtout à celui des actionnaires et obligataires, c'était le seul système qui dût être employé par les administrations de chemins de fer soucieuses de l'intérêt des capitaux (^ngagés dans leurs lignes ».

Cette attitude répondait — je le répète — à certaines conceptions théoriques du devoir du patron et s'appuyait sur des postulats éco-

(4) Voir sur ce sujet le fU^tour h la terre, par M. Méline, et VËxode rural, par M. Vandcrvelde.

LE PATRON. SON ROLE ÉGONOiMIQl E ET SOCIAL

iioiiiinnos mal interprétés, qu'on a|)pli((uait alors avec une contianr*o inii)assible dans le dogmatisme scientifufue. Appelé à déposer devant la commission d'enquête sur les trade-unions, le grand industi'iel anglais James Nasmylh venait d'expliquer avec désinvolture comment il renvoyait s(*s ouvriers, quand la production se ralentissait. Le président s'avise de lui demander ce que deviennent ces ouvriers ainsi congédiés, et lui de répondre : « Je Tignore, mais je m'en remets pour ceci à Taction des lois naturelles qui régissc^it la société ! » Cette insouciante^ sérénité explique les abus, qui ont été révélés par les grandes enquêtes anglaises et contre lesquels a été dirigé Tarsenal des factories acl<.

Le Play n'a cessé de combattre celte théorie et la pratique qu'elle engendrait. Les patrons, a-t-il dit, doivent peu étendre leur clientèle aux époques d'activité commerciale, afin de ne pas être obligés de la restreindre aux époques de crise. En second lieu, ils doivent favoriser autant que possible rétablissement de leurs ouvriers dans les campagnes, afin de leur taire trouver dans la culture du sol les ressourcées que» la fabrique ne pinit toujours donner >>• Ailleurs encor(\ il reprenait, en y insistant, la même idév. c< Quand il ne peut suffire aux demandées du (*ommer<*e, le |)atron se garde d'aceM^oître à tout prix sa p!*odiuUion, ru appe^lant à lui de nouv(*aux ouvriers. II se méiuige ainsi le moyen, ipiand les demandes font défaut, de (*onserver du travail aux ouvriers qu'il s'(*st une fois attachés. Il ne sépare jamais les combinaisons tendant à accroître les bénéfices de celles qui assurent aux jiopulations des moyens d'existence » (1).

(i'est la même pensée qu'exprimait M. Aynard, quand il recommandait aux industriels de se» re»ndre assez maîtres de leur production pour ne pas e^^tre obligés de procédei* avec la main-d'exHivre par violents à-coups : a Voilà, disait-il, la politique» morale du patron dans la conduite de son travail, celle qu'il doit incessamment poursuivre. Aucune institution patronale, quelque bien conçue, quelque générale qu'elle puisse» être, ne produit les excellents effets de ce sage et sagace aménage»nH»nt du travail (|ui r'éeluit le chômage à son minimum... (2) ».

Il y a un contraste saisissant entre le langage de Nasmyth et celui de M. Aynard. Les idées de» Le Play ont prévalu ; elles gagnent

(1) La HéfoDne sociale^ Liv. Vt et L, Tome II, p. i76.

(2) lié forme sociale, 1894, II.

l'iO

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les (isprits. Aux patrons de les appliquer et de les faire entrer dans les mœurs (1).

Pour que cet heureux résultat soit obtenu, il faut une « formation sociale », qui prépare de bonne heure le chef d industrie à remplir son devoir patronal.

11 doit d'abord posséder les qualités morales essentielles à quiconque veut commander d'autres liommes et en premier lieu Tesl)rit de justice.

Les ouvriers sont passionnément épris de justice et prêts à suivn^ c|uiconque invoque cet idéal. C'est ce sentiment qu'exploitent les meneurs pour ébranler Tordre social actuel qu'ils accusent de reposer sur riniquité. A la condition, non seulement d'être juste, mais encore de passer pour tel — car, en ces matières, la réputation a son importance — le chef peut oser vouloir et fera respecter son autorité.

Il faut ensuite qu'il soit bienvcMUant (Mivc^rs ses collaborateurs, non pas avec fracas et pour se n^ndre populaire : l'effet serait désastreux. Sa bienveillance doit être à la fois sincère et discrète. J'ai dit plus haut qu'il devait c< aimer » ses ouvriers ; mais « il y a la manière ! » Cette manière, la bonm^ est difficile à un homme, à un cJief, qui doit se garder d'affaiblir la disciplinf^ })ar la sentimentalité ; mais elle convient jiarfailenKMit à la femme et aux qualités naturelles qui font le charme (^t l'eftic^acité de son action (2). La « patronne »,. qui saura comprendre» la beauté de ce rôle pourra, — sans s'immiscer dans les choses de l'usine, qui ne la regardent pas, — adoucir, à force do tact et de bonté, les frottements des i*ouages é(*onomi(jues et conquérir, sans c^nirir bruyamment après elle, une légitime |K)|iularilt'\ Klle comm(Miceï*a par éviter l'étalage d'un luxe inop|)orlun ; h» tapage des réce})tions mondaines, d(»s courses affolées en automobile, des chasses, eu un mot tout ce (jui peut soulever des comparaisons irritantes : elle se montrera bonne avec simplicité, accueillante, accessible h tous, toujours prèle h ouvrir sa bourse et surtout son ccinir pour secourir toutes les souffran(*es, dont beau(M)up se gu(M*iss(Mit, non avec d(* Tai^gent, mais

(1) A rnppui de ces eonsidéralions morales, on peut ajouter Tavantage économique de tenir en lialeinc le capital lixe, dont les intérêts et Taniortissement rendent, comme on ra vu, le chômage très onéreux aux patrons. 2 Voir VAciion socuile de la f'pynme. par M. Çheysson, 1905.

LE PATRON. SON ROLE ÉCONOMIQI E ET SOCIAL

n\cc un bon conseil, une douce parole de réconfort, une larmi* de fraternelle compassion.

Outre la justice et la bonté, le patron doit encore avoir la fermeté, qui s'impose à un capitaine responsable du navire et de l'écfuipage. Il mûrira avec soin ses résolutions avant de les arrêter; mais, une fois le moment venu de leur réalisation, il saura la poursuivre avec ténacité.

De tous temps ces qualités morales ont été la condition même du <*ommandement ; mais on a vu qu'elles ne suffisaient |)lus aujourd'hui et qu'elles doivent désormais s(» compléter, non seulement par les qualités t(M;hniques du fabricant et du commerçant, mais encoi'e par celles du conducteur d'hommes ou du chef social.

Les institutions qu'il (*st appelé à créer et à manir^r ne peuveni, en effet, réaliser leurs bienfaits que si elles sont organisées correctement et dirigées avec |)rudence et tact. Pour éviter les faux pas sur ce terrain très glissant, il faut le concours de la science qui, là comme partout, doit éclairer et frayer la voie en s'appuyant ellemême sur l'observation des faits.

Il y a une techniipie ])0ur ces institutions. C^e serait une erreur de croire que le sentiment suftit pour les improvis(*r de toutes pièces. Si le sentiment, d'accord avec Tintéi-ét bien entendu, peut en être le moteur, c'est à la science à en tenir le gouvernail. Trop souvent on procède par inspirations plus ou moins intuitives et Ton se heurte à de douloureux mécomptes, à des engagements téméraires, à des responsabilités écrasantes. Parfois même, en dépit des sacrifices qu'on a consentis, on a le chagrin de constater que, croyant avoir semé la paix, on recueille l'antagonisme. 11 faut, pour se guider, des règles, des précautions, des calculs. « Une institution de prévoyance sans calculs, a dit M. le baron T'Kint de Roodenbeeke, le grand mutualiste belge, est un navire sans boussole ». Partout, la méconnaissance des règles scientifiques qui doivent présider à ces institutions a entraîné les mêmes résultats, creusé les mêmes déficits.

La science doit donc avoir sa place marquée pour foutillagc social, comme elle l'a pour Toutillage industriel. De même qu'on ne confierait pas la direction d'un service technique, la conduite d'une locomotive, d'un puits de mine, à un ingénieur animé seulement de bonnes intentions, inspiré par un généreux instinct, mais dépourvu de connaissances professionnelles, ne serait-il pas imprudent d'aban-

KMILE CHEVSSON

donner à rinspiration d^in collabora leur étranger à la science sociale et confiné dans les préoccupations techniques, rori^anisation et le maniement de ces niécanismes sociaux, qui veul(*nt tant de tact et d'expérience, sous peine de recéler de graves dangers et de troubler la paix dans Talelier, au lieu de l'affermir ?

là rindispensable nécessité d'une préparalion spéciale* pour ceux (jui ont la n^doutable responsabilit('» de conduire des ouvriers. Tout en lestant un technicien et un commerçant, le chef doil se doubler d'un inricnicur social, cVst-à-dire joindre à de fortes connaissances professionnell(*s celles (pii concernent les institutions destinées à solidariser les intérêts de Tentreprise et ceux du personnel.

Dans les exploitations très inipnrlanl(*s, on a jugé bon de créer pour ces rapports un poste (ïinf/oiîenr social. On en trouve* des exemples en France, en Hollande ; on en trouve surtout aux Etats- Unis, où les questions du bi(»n-élre des ouvriers, (hi Welfare, sont aujourd'hui en très grande faveur. Bon nombre d'usines viennent de se doter d'un ingénieur du Welfare, qui, sous le nom de secrétaire social, est uniqmMiienl prc'posé à Toi^ganisalion (»t au fonctionnement de ces institutions ( I ).

En résumé, il n'est pas exact, comme le prêchent faussement les docteurs de haine, que Tantagonisme soit fatal, irréductible, entre le patron et ses ouvriers. Il existe encore beaucoup d'ateliers, — telles des oasis épargnées par le simoun des grèves, — où le travail se poursuit dans le calme et Tharmonie. Nous ne nous occupons pas plus de ces centres silencicHix ell)ien portants, que de notre estomac tant qu'il jouit de son fonctionnement normal. A.u contraire, la grève est bruyante, force Tattention publique* et grossit artificiellement la part du désaccord social dans l'industrie. En réalité, ce n'est pas poursuivre une chimère que de demander la paix à l'organisation correcte des institutions patronales.

Les patrons sont d'autant plus incités à s'engager résolument dans cette voie du patronage, que leur responsabilité s'étend davantage avec le cercle de leurs opérations elles-mêmes, et que l'harmonie dans l'atelier apparaît de plus en plus comme une condition indispensable à la prospérité économique (h^ l'industrie.

(l) Eu 1900, M. Tuluiau signalait M. VVestioghouse comme ayant installé chez lui le premier « ingénieur social » qui ait reçu un tel enjploi aux Etats-Unis [Béfbr me sociale^ 1901, t. I, p. 2G4 . Depuis lors, ces exemples se sont multipliés:

Le patron, son ixole economiôi l: et social

D'ailleurs, le i)atronag(3 n'est pas figé dans ses manifesla lions et ses modalités ; mais il doit évoluer avec le.s mœurs et le milieu. Par exemple, de nos jours et là où les ouvriers ont le sentiment fier et jaloux de leur indépendance, \c patron h^s associera de près aux institutions qu'il organise pour eux, si même il ne leur en abandonne entièrement la gestion, sauf à les aider par d(»s conseils discrets f*t des subventions ou avances. Il y gagnera de prévenir les froissem(*nls du « paternalisme » sur des esprits om])rageux el do rendre par là son patronage^ à la fois plus acceptable et plus efficace.

Cette action féconde en faveur d(* Tharmonie et du patronage ainsi adapté à Tétat des espi*ils exige* une formation sociale qui lui serve de guide et d'appui. C'est à ce prix que la paix pourra s'installer dans les ateliers. J/accord étroit entre le patron cl son personnel, en faisant d'eux une famille industrielle, peut nous permettre de soutenir le choc de la concurrence étrangère et d'assurer, à la fois, avec le J)ien-élre et la stabilité des ouvrieis, la prospérité économique et la grandeur de notre pays.

La Famille

L'Association et l'Etat

LA I AMILLK

L'ASSOCIATiON ET L ÉTAT

Forgée à travers les siècles par de puissants penseurs, TEconomie politique n'a jamais élé populaire et s'est toujours renfermée dans un petit cénacle, qui, sans prendre la hautaine devise d'Horace : « Je hais la foule vulgaire et je Técartc* », n'a jamais brigué ni obtenu ses suffrages. Les gouvernements ont parfois imposé les conclusions de l'école économique, de la « secte », nom sous lequel on désignait au xvnr siècle les Physiocrates ; mais, aussitôt que cette compression est venue à cesser, le ressort s'est détendu, de sorte qu'un moment chassé, le naturel protectionniste du peuple est revenu au galop.

Toute autre est l'histoire et toute auti-e la popularité de l'Economie sociale. Elle est née, il y a cinquante ans à peine, du cerveau de quelques précurseurs, en tête desquels il faut placer mon illustre maître, Frédéric Le Play, qui lui a donné sa méthode, son cadre et Ta élevée au rang d'une véritable science. Mais c'est surtout à TExposition universelle de 1867, qu'elle s'est affirmée avec éclat et qu'elle a fait officiellement son entrée dans le monde. Depuis lors, ses progrès ont été incessants ; elle a tout envahi : la littérature, le théâtre, la chaire, les académies, les parlements, les salons, les ateliers, les estaminets, la place publique. Son succès a été véritablement foudroyant et peut-être sans exemple dans l'histoire des idées, tant elle répondait à un besoin profondément ressenti et aux révolutions accomplies au sein des sociétés modernes par les deux grandes causes, dont on retrouve Tinfluence prépondérante dans toutes les crises de notre transformation sociale : Tavènement de la mécanique et celui de la démocratie.

Grâce à l'accélération des transports, aux câbles électriques qui enlacent le globe comme un réseau de filets nerveux, l'idée dispose

EMILE CHEYSSON

aujourd'hui, pour so répandre, moyens autrefois inconnus dans la dissémination et l'isolement des habitations rurales ou dans le calme pacifiant de Tancienne vie de province. L'apôtre d'une idée n'agissait alors que par la parole et n'atteignait que son auditoire immédiat. Son influence — à moins qu'il ne s'appelât Pierre TErmite — n'avait donc rien de comparable à celle qu'exerce le publiciste actuel avec son journal tiré à des milliers d'exemplaires et dont la voix porte jusqu'aux extrémités du monde. A l'action par l'oreille s'est ainsi de plus en plus substituée l'action par les yeux, bien autrement rapide et contagieuse. Mis ainsi en communication instantanée avec toute une légion de lecteurs, le journal crée de puissants entraînements d'opinions, des courants impétueux, qui font vibrer les cœurs à l'unisson et franclnssent les frontières du pays où ils ont pris naissance pour s'étendre sur le monde entier. C.e sont de grandes vagues de fond, qui balayent toutes les résistances et qui déterminent chez tous les peuples modernes civilisés une mentalité commune, qu'on pourrait appeler la conscience de l'humanité ».

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