L'Etat et les Lois socl\les
Ce n'est pas seulement par la pénétration plus intime des peuples que la mécanique a exercé son action sur leur formation sociale et leur mentalité ; elle a encore modifié profondément les conditions de l'organisation primitive du travail, en supprimant l'ancien tête-à-téle du maître avec ses compagnons et apprentis au sein de l'atelier domestique. L'usine moderne a déraciné les paysans pour les agglomérer autour de ses cheminées et elle a créé ces armées d'ouvriers, dont les habitudes, les aspirations, les mœurs sont absolument distinctes de celles de leurs patrons. Alors que l'ancienne disséminalion parcellaire des petits ateliers facilitait le contact, l'uniformité des habitudes, ces énormes concentrations, avec leurs conditions artificielles d'existence et l'insalubrité de logement, l'attraction du cabaret, engendrent l'alcoolisme, la maladie, et, au point de vue moral, la séparation des classes, l'antagonisme, la fermentation des esprits qui se surchauffent à l'envi et la poussée formidable des revendications collectives.
La seconde cause qui vient puissamment concourir, avec la mécanique, à ces prodigieuses transformations, c'est, ai-je dit, l'avènement de la démocratie. La base de la souveraineté a été déplacée et
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reportée dans le nombre. Le suffrage universel a mis le pouvoir n la disposition des couches les plus larges et les plus profondes. Ces humbles, ces exilés du pays légal, sont brusquement devenus les maîtres par le droit de vote et n'entendent plus se laisser oublier. Ils envahissent la scène et, par une exagération naturelle à des gens longtemps tenus à Técart, ils atTiclienl la prétention d'en déloger tous les autres, qu'ils sont disposés à traiter de parasites et d'intrus. Leurs courtisans leur répètent à satiété: « Qu'étiez-vous?Rien. — Que devezvous être? Tout ». Ils ont fini par répéter de bonne foi, à force de Tentendre dire : u L'Etat, c'est nous ! » Armés des puissants leviers du vote et du syndicat que le régime démocratique met entre leurs mains, prenant de plus en plus conscience de leur puissance de jour en jour plus adulée et plus obéie, ils imposent leurs revendications à raltentioii publique et aux Pai'lenn^nts, auxquels ils font sommation de légiférera leur profit.
La question sociale » est ainsi posée dans toute son acuité et donne naissance aux systèmes les plus conti-adictoires, souvent les plus incohérents, mais qui, presque tous, s'accordent pour faire appel à l'Etat. Chacun se croit capable d'aborder cette redoutable question et de la résoudre au pied levé. Sur le terrain des autres sciences, un homme raisonnable n'oserait pas s'aventurer et tenir tête, par exemple, à un savant attitré en matière de chimie, d'algèbre ou d'astronomie. Vis-à-vis de l'économie sociale, au contraire, on se croit tout permis et chacun en prend ù l'aise. Comme son domaine n'est pas défendu par um^ terminologie spéciale et par des broussailles qui en interdisent l'accès aux profanes, ceux-ci l'envahissent, s y instalh^ït en maîtres et y rendent des arrêts d'autant plus sonores (pi'ils sont plus vides et plus creux. Les sophismes circulent et chacun de nous les respire à son insu, comme (*es tines poussières qu'on voit s'agiter éperdument dans le rayon de soleil qui traverse une chambre obscure.
Les plaintes contre Tordre social fermentent et s'aigrissent, en perdant le caractère individuel qu'elles avaient autrefois, pour n*vètir un caractère collectif. Horace s'étonnait déjà que, de son temps, nul ne fut content de son soi*t et il demandait à Mécène l'explicaliou de cet étrange phénomène. Nous ne sommes pas plus satisfaits d(* notre destinée que ne Tétaient les contemporains d'Horace ; mais à cet état traditionnel des esprits nous avons ajouté des traits qui nous apparliennen t en propr(^ et que nos pèi-es igiioraient. J^e méconten-
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teinoiil ne se ri^nt'erme plus aujourd'hui dans notn* for intérieur ; il s*exhale bruyamnienl au dehors ; il içai^ne les corjjorations, les classes; en môme temps que collectif, il devient agressif et militant. Par cela m'^Miie qu'elles s'associent, ces voix élèvent leur diapason, enflent le ton et, du gémissement individuel dont la triste mélopée flotte en sourdine, tel un brouillard humide et froid, au-dessus de u notre vallée de larmes », elles forment maintenant un bruyant lamenta, qui de la plainte est passé à la colère, qui demande justice et enjoint à la société d'apporter sur Theure un remède à tous ses maux.
L'entendez-vous résonner autour de vous, le concert discordant de toutes ces doléances aiguës? Ce sont les industriels qui se plaignent de n'avoir plus de débouchés pour leurs produits et de souflrir, en même temps que de la surproduction, des exigences intolérables de leurs ouvriers; les propriétaires, qui se disent ruinés par Tavilissement des prix du blé, du bétail et du vin sous l'action de la concurrence étrangère ; les rentiers, par la baisse de 1 intérêt et la réduction progressive de leurs revenus on face de la cherté croissante de la vie ; les petits boutiquiers, par les grands magasins ; les contribuables, par rimpot; les consommateurs, par les intermédiaires; ce sont les avocats qui n'ont pas de causes ; l(*s médeciijs, pas de malades et les solliciteurs, pas d'emplois. Enfin, du milieu de ce tutti de plaintes, se détache la grande clameur des ouvriers, qui accusent le capital de les rançonner et qui agiteiit sans cesse Tarmc^ à double tranchant de la grève, en réclamant la réorganisation violente d'un ^•égime, dont ils prétendent supporter tout le poids alors que quelques rares privilégiés (mi monopoliseraient tous les profits.
Tous ces mécontents dénoncent les maux dont ils souffrent et, s'ils diffèrent profondément sur les causes et sur les remèdes, ils sont du moins d'accord pour se tourner vers TEtat, comme vers la providence visible, etpourlui ordonner de faire notre bonheur avec nous, sans nous et même au besoin malgré nous.
Cette tendance du recours à l'Etat est fortifiée par Fimpatience de ces esprits généreux, qui ne peuvent s'accommoder de et* ([u'ils appellent les lenteurs et l'égoïsme de l'initiative privée, et voudraient, d'un coup de baguette magique, supprimer la misère et transformer le monde.
Enfin, l'Etat est encore invoqué par ces légions d'imprévoyants qui veulent se dispenser de l'effort et qui, au lieu de s'imposer la noble,
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mais dure contrainte de la privation et d(! 1 épargne, trouvent plus commode de s'endormir sur le mol oreiller de l'oblipjation et d'attendre patiemment de TEtat qu'il les assure contre la vieillesse et les autres crises de la vie.
Les parlements sont en mauvaise posture pour résister k cette poussée populaire. C'est la masse électorale qui les îv constitués et ils se croient tenus de lui obéir. Ils sont d'ailleurs pénétrés des aspirations qui la soulèvent et ils partagent sa foi, souvent aveugle, dans les remèdes, parfois empiriques, dont elle s'est engouée.
C'est ainsi que se multiplient sous nos yeux les interventions de l'Etat et les lois sociales qui touchent au travail et au bien-être et à la sécurité de l'ouvrier. Leur végétation est déplus en plus luxuriante et touffue : elles forment, dès à présent, un véritable code qui va toujours grossissant.
Quand on se livre sur ces lois à des études attentives de législation comparée, on ne tarde pas à constater qu'elles présentent entre elles un remarquable caractère de parenté.
('ette ressemblance s'explique par ces grandes pulsations de la conscience humaine, dont je parlais tout à Tlieure et qui pos(mt partout, au mrme instant, les mêmes problèmes dans des termes très voisins. Nul pays n'échajipe à cette contagion de l'idée : ceux cjui sont en retard se hâtent pour atteindre ceux qui les ont devancés. Les parlements sont obligés de subir cette poussée et d'enregistrer les solutions qui répondent à l'idée, jour où, sortie de la période nébuleuse de leur incubation, (m^s solutions ont [)ris entin une forme nette et précise.
Un des exemples les plus (uirieux de cette puissance explosive de l'idée, c'est celui du Risque piofessionnel qui, malgré les résistances des juristes, a fait son entrée triomphah» dans tous les codes et révolutionné la législation des accidents.
n. L'Association.
Pendant que les Parlements légifèrent, tendent à l'envi le ressort de l'Etat et augmentent de plus en plus ses interventions, ses empiétements et sa bureaucratie, l'initiative privée s'aftirme, de son côté, en créations multiples, dont le réseau, chaque jour plus serré, s'étend successivement à tous les problèmes sociaux.
C'est surtout aux crises de la vi(» qu'elle s'est attaquée pour les
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prévenir par la prévoyance et les réparer par Tassarance ou Tassistance, suivant qu'il s'agissait de Thomme tonïbé ou de Thomme debout. A mesure que Tanalyso de nos maux est devenue plus exacte, que la notion de la solidarité s'est précisée, que la charité a porté son flambeau, toujours plus chaud et plus lumineux, jusque dans les recoins les plus froids et les plus obscurs des misères humaines, nous avons assisté à Téclosion incessante dVeuvres nouvelles, dont chacune s'est spécialisée dans Tétude et le remède d'un mal particulier. Elles se divisent et se subdivisent à leur tour et, par une sorte de phénomène de scissiparité, ces rameaux qui prennent racine en touchant le sol, se détachent du tronc et vivent désormais de leur vie propre et de leur sève.
C'est ainsi que, par ces bourgeonnements quotidiens, s'est formée et que s'enrichit constamment sous nos yeux cette magnifique végétation d'institutions de prévoyance et d'assistance, qui sont certainement l'un des traits les plus honorables de notre époque et plaideront victorieusement sa cause devant la postérité. Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle aura beaucoup aimé.
Certes, depuis l'origine du monde, l'iiomme a été en butle à la makidie,au\ intirmités, aux accidents, à la vieillesse, à la mort. Mais ce qui est nouveau et ce qui lîonore notre temps, c'est qu'au lieu de nous courber passivement devant ces maux comme devant une inexorable fatalité, nous nous redressons, nous nous serrons les uns contre les autres et, semblables aux soldais romains qui, en rapprochant leui's boucliers, foj*maient ^ la tortue » pour s'abriter contre les projectiles des assaillants, nous cherr^hons à nous grouper pour nous pnhiiunir contre les coups du sort.
A coté de la mutualité, dont l'essor a été si brillant dans ces dernières années et frappe tous les yeux, c'est encore l'association que nous retrouvons, par exemple, dans la coopération sous toutes ses formes et dans les syndicats qui ont organisé les ouvriers et, d'une masse inconsistante et amorphe, ont fait une force avec laquelle il faut désormais compter. En un mot, c'est l'association qui triomplu^ dans toutes ces œuvres, oi!i les initiatives individui.^lles ont senti le besoin de s'associer pour faire, suivant le mot de Platon, c( avec la faiblesse de chacun, la puissance de tous ».
Ces associations innombrables qui ont surgi spontanément et qui couvrent le pays sont restées longtemps distinctes et spécialisées; mais elles ont fini par s'apercevoir que cet isolement nui-
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sait à l efficacité de leur action et qu'après la période initiale de la division du travail et de la force centrifuge, le moment était venu de la concentration et de la force centripète. On sait que tous les phénomènes biologi({ues et sidéraux sont ainsi maintenus dans leur merveilleux équilibre par le balancement réglé des forces antagonistes. 11 en est de même pour nos œuvres sociales. Après les avoir divisées, segmentées, isolées par des cloisons étanches, on a reconnu la nécessité de les rapprocher à leur tour, comme elles avaient elles-mêmes rapproché les individus, pour leur donner la cohésion, sans laquelle leurs ettbrts s'émietteraient en stériles escarmouches.
C'est ainsi que nous avons vu, dans ces derniers temps, les œuvres sociales de même nature se grouper, d'abord en unions départementales et régionales, puis en fédérations nationales, qui les amènent à collaborer en vue de leurs intérêts communs et à combiner leur action. En entrant dans un groupe d'ordre supérieur, aucune société ne compromet son autonomie, puisque ce groupe a précisément pour attributions celh^s ((ui seraient hors de la portée de ses adhérents agissant à titre individuel, l^oin donc que ceux-ci aicMit à payer leur affiliation par un sacriti(*e, ils y gagnent un surcroît de puissance et deviennent, de degré en degré, capables d'aborder des taches qui, par leur ampleur ou leur complexité, leur étaient jusqu'alors inaccessibles.
La plus récente et la plus remarquable manifestation de cette tendance généi-ale nous est fournie par la Fédération mutualiste que vient de consacrer le Congrès de Nantes. Grâce à celte oi*ganisation, la mutualité est devenue une puissance, qui peut afficher tout haut la légitime ambition d'assumer la responsal)ililé des plusgraves problèmes sociaux, par exemple^ celui des retraites ouvrières, en les disputant victorieusement à l'obligation.
Ce mouvement de concentration ne s'arrête pas là ; de même qu'on avait reconnu la nécessité d'associer les individus en sociétés, les sociétés en unions, les unions en fédérations, on a été logiquement conduit à l'idée de grouper ces fédérations elles-mêmes en une vaste synthèse de quatrième degré. Ce pas a été fait et nous avons vu )*écemment constituer cette synthèse sous le nom (V Alliance d'/u/glène sociale. Il lui est échu la bonne fortune d'avoir pour président, M. Casimir-Perier, qui a su donner un nouvel éclat à un nom déjà illustre,
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1j Alliance (Vhiji/iùne i^ociale a fondé en province un certain nombre de comités «autonomes, qui sont de véritables foyers d'action méthodi([ne et réglée contre la misère sous toutes ses formes. Il faut espérer que leur nombre va rapidement s'accroître et que le pays tout entier ne tardera pas à se couvrir de ces comités, qui, sans distinction de religion et de parti, grouperont tous les hommes de bon vouloir, d'oi!i qu'ils viennent, dans une collaboration commune en vue de la paix sociale et du soulagement de la souffrance humaine.
A tous les autres bienfaits, TAssociation ajoute le service de nous abriter contre les envahissements de FElat, en suppléant aux défaillances de rindividu. Si Ton s'adressait à l'Etat toutes les fois que l'individu est pris en flagrant délit (Timpuissance, on aboutirait par une pente fatale à Tomnipolence de TEtat. C'est une imprudence que de dresser, comme Ta fait Herbert Spencer, Tindividu isolé en présence de l Etat tout-puissant. I/issue de la rencontre n'est pas douteuse : la partie n'est pas égale entre l'individu trop faible et son partenaire trop fort.
Si l'on veut sauver l'individu et ses libres initiatives, il faut revenir au moyen que préconise la diplomatie pour prévenir les conflits entre deux pays limitrophes et qui consiste à interposer entre eux un Etat-tampon. C'est à l'association que revient ce ruie (^t c'est elle qui doit préserver Tinifiativt* p]*ivé(* d(» rr'crasement dont elle est menacée.
Nous n'avO!is plus, dc's lors, affaire à l'impuissance d'un individu : ce qu'un seul homme ne peut pas accomplir, mille hommes en viendront aisément à bout (mi combinant leurs etforts, sans qu'il soit besoin de déranger l'Etat, qui n'a rien à gagnera s'ingérer dans notre ménage domestique et que nous devons supplier de se confiner dans la sphère des intérêts généraux, dont il a la garde (*t qui constituent son domaine légitime.