III. — La r)ÉiMAn(:ATio> kmhe l'Associatio et l'Etat
Nous voyons donc en présence ces deux grandes forces qui se disputent le pouvoir à l'heure actuelle : l'Association libre, l'Etat. Fautil donc h^s heurter Tune contre l'autre et les mettre aux prises dans une sorte de duel à mort entre deux adversaires implacables, qui ne sauraient subsister en même tc^mps ?
Pour notre part, nous ne saurions admettre que la question se
LA FAMILLE, L'aSSOCIATION ET l'ÉTAT
pos(* avec une telle intransii^eance el ((iril n'y ait pas de place entre u le Tout à l'Etat » et le Kien à TEtat ». Il n'est pas un adorateur fanatique do. TEtat, qui ne comprenne la nécessité de recourir à Tiniliative privée pour certains services, par exemple, de bienfaisance ; pas plus qu'il n'est un économiste assez absolu pour refuser tout concours d(^ TEtat, par exemples, pour protéger ceux qui ne peuvent pas se défendre eux mcmes comme les enfants, et pour faire régner l'ordre dans la rue. Des deux cotés on admet donc une certaine dose d'intervention de l'Etat; mais là ou cesse l'accord, c'est quand il s'agit de tracer la frontière qui sépare les interventions légitimes de celles qui ne le sont pas.
Difficile est la démarcation entre le concours de l'Etat et celui de l'initiative privée. L'on n'a trouvé jusiju'ici ni méthodes, ni instruments, ni géomètres, pour tracer cette frontière avec précision. Les penseurs les plus éminents s'y sont essayés et hnir travail est sans cesse à refaire. Cette limite est, en effet, mobile et se déplace continuellement au gré de l'opinion publique et des mœurs. Il y a là une évolution dont les phases seraient curieuses à noter : certains règlements sont prématurés, d'autres sont démodés. On dirait des vèt(*ments qu'il faut ajuster à la taille d'un enfant à mesure qu'il grandit, comme à ses goûts à mesure que son esprit se forme. A un moment donné, les mœurs sont plus ou moiiis rebelles ou favorables à certaines interventions : il en est qu'elles apj)elltMil ; d'autres qu'elles r(*poussent. L'opinion publique a son éducation, ses engouements, ses exigences, u son état d'àme », dont on ne saurait faire* abstraction. Nous avons, par exemple aujourd'hui, en matière de protection des humbles, des petites gens, des enfants, des vieillards, des aliénés, des prévenus, des prisonniers, des idées que n'avaient pas nos pères et qui ont violemment déplacé la limite de (*e qui semble permis à l'Etat et de ce qui lui est interdit.
Nous avons reculé le c< non licet ! » bien au delà de son ancienne détinition. La loi qu'on reléguait volontiers autrefois dans une sphère élevée, d'où elle planait sur les intérêts, sans en troubler le libre jeu, a pris pied sur le sol et n'hésite plus à pénétrer dans l'atelier, en attendant qu'elle pénètre demain dans le foyer domestique, pour y régler minutieusement le sort des familles et des individus.
C'est bien là qu'est la véritable question qui se débat aujourd'hui entre les interventionnistes et les libéraux. c( Simple question de nature et de dosage », disent les premiers pour en rapetisser l'impor-
KMTLE CHEYSSON
tance et endormir leurs adversaires. Mais ce dosage lui-même peut être mortel ou vital, comme il Test dans certaines préparations pharmaceutiques, de sorte que, mrme ainsi posée, la question resle capitale et justifie l'ardeur passionnée qu'on met, de part et d'autre, à Tagiter.
J'apporte, à mon tour, ma contribution personnelle à ce débat.
A mon avis, la première place revient à l'association, ou plutôt aux associations, car elles se présentent sous l'aspect d'un réseau qui nous enlace de toutes parts. Un même homme appartient àplusieurs d'entre elles, qui décrivent autour de lui des cercles concentriques de plus en plus grands, comme ces rides circulaires que trace à la surface d(^ l'eau une pierre jetée au centre d'un bassin.
La première, la plus forte, la plus douce et la plus belle de toutes, est la famille, qui groupe, dans une étroite et forte union, le père, la mère et les enfants et fiiit, avec des éléments fragiles et soudés bout li bout, une chaîne solide et indétinie, qui détîe le temps et relie, à trav(M's les siècles, les générations successives.
Autour de cette première association naturelle s'(mi étagentd(* plus vastes, avec des orbites de plus en plus étendus: Tatelier, le métier, le culte, la commune, la province, la patrie. Entre ces grandes associations primordiales s'en intercalent une foule d'autres, dont nous sommes tour à tour membres, fournisseurs, clients, débiteurs ou créanciers. L'association se mêle à tous nos actes : elle est comme Tair que nous respirons et dans lequel nous nous mouvons.
CJiacune de ces assocMations Iiî)res a son rôle et son domaine parti(îulier, qu'il importe dedéfcMidre contre les empiétements de l'Etat. Si Ton appli(im» à la division du travail entre les divers organes sociaux Ci le principe de la moindre action » qui régit le jeu des forces en mécanique, on est autorisé à soutenir que, pour Taccomplissement d'un service déterminé, il convient de recourir à l'organe élémentaire, qui lui est exactement adapté, et qu'on ne doit faire appel à un organe supérieur que lorsqu'on sera convaincu que celui cjui le pr('»cède imm('*diatement daijs la hiérarchie des associations (\^t insuffisant pour cette tîu^he.
On commencera donc par s'adresser à la famille; puis, si elle se récuse ou se dérobe, au\ groupements professionnels, aux associations de prévoyance. C'est seulement dans h^ cas avéré de leur impuissance ou de leur abdication qu'on frappera à la porte de la commune, puis à celle de la province; enfin, comme ultima ratio, à
LA I AMILLK, l'aSSOGI A tlON HT i/kTAT
celle do TEtat, pour ces s(M-vices publics, tels (|ae la jiis(ice, la dél'eiise du territoire, la diplomatie..., qui échap|)ent décidément aux prises de rindividu et de rassociation.
Avant donc de se résigner a implorer TElat, il faut se demander si l'un des cercles plus ou moins étendus de Tassociation libre ne peut pas suffire au résultat qu'on poursuit. Presque toujours, on s'apercevra que, si telle société est impuissante pour accom|)lir une tâche, on peut la confier avec succès à l'Union de sociétés analogues, ou à la Fédération de ces unions, c'est-à-dire, en dernière analyse, qu'il est possible de faire avantageusement Téconomie de ce recours à TEtat.
Pour se passer de cet appui extérieur, le citoyen a besoin de tremper son caractère, de forger son énergie et, non seulement de conquérir la liberté, mais encore de savoir en tirer parti et s'en rendre digue.
Jean-Jacques Rousseau Ta dit excellemment : « C/est ôter toute moralité aux actions de riiomnje que d'ôler toute liberté à sa volonté! » La tutelle de l'Etat démoralise, en effet, ceux ({u'elle protège, enlève tout ressort à leur vie, les engourdit et les transforme en assistés, comptant, non sur eux-mêmes, mais sur lui, et prêts à subir toutes les sei^vitudes d'une coûteuse et tracassière bureaucratie, pourvu qu'on les dispense de penser, de prévoir et d'agir.
Au lieu de comprimer ainsi les libres initiatives de la prévoyance, l'Etat a le devoir de les provoquer et de l(\s (Micourager, de manière à restreindre* le cham[) de rassistan(M\ Tl doit ne se résigner à racticui directe qu'à contre-cieur, (juand il s'agit d'un grand inti'M'el i)ul)lic, qui, sans lui, resterait en souffrance, et pour suppléer momentanément à la torpeur, à l'égoïsme ou à Timpuissance de l'initiative privée; mais, même dans ce cas, il s'efforcera de promouvoir cette initiative et de la guider, loin de l'entraver et de la supplanter; il se donnera pour tâche de se rendre inutile, de renoncer à son intervention dès qu'elle ne sera plus indispensable, en un mot, de se borner à veiller de haut sur les services accomplis librement par les associations de tous les degrés.