IV. ~- La Famille
Parmi toutes ces associations, devant lesquelles TEtat doit s'effacer avec respect, chaque fois qu'elles peuvent suffire, j'ai cité au premier rang la famille et j'y reviens en achevant cette rapide esquisse de l'action sociale*
EMILE CHEYSSON
La famille est la véritable molécule cl un pays. Le peuple n^estpas formé d'individus, mais de familles. Il vaut ce que vaut la famille. De la solidité de la famille ou de ses défaillances dépendent la prospérité ou la décadence publiques. La famille est comme Tobservatoire où Ton doit se placer pour apprécier les faits et les institutions. Toul(* mesure qui la fortifie est bonne ; est mauvaise, au contraire, toute mesure qui Tébranlc ou la désagrège.
Ce critérium est un p;uide sûr en matière sociale et je voudrais montrer d'un mot les services qu'il peut rendre à ceux qui veulent s'engager sur ce terrain difticile et semé de fondrières.
Pour l'assistance, voici, je suppose, unr^ femme qui tend la main dans la rue. L(* premier mouvement, qui n'est pas le bon, est de lui faire raumune ; le second, qui est préférabh», de lui donn(»r une carte de fourneau ou de travail.
Mais, atlendf.v., il y a peut-être mieux encore à faire. C/est d'interroger cette femme; c'est surtout de l'accompagner chez elle, de se livrer à une enquête pour découvrir la cause de sa misère. Si l'enquête révèle que cette misère est due à la maladie ou au chômage du mari — ce qui est souvent le cas, — ce n'est plus alors de la temnn^ qu'il faut s'occuper, mais du mari lui-même, pour le guérir ou lui procurer du travail.
Si donc rœuvn* qui s'iîitéresse aux femmes est séparée par une cloison étanche de celle qui vise la maladie ou le chômage, la première va s'obstiner à port(»r stérilement son effort là où n'est pas la vraie cause du mal : elle entretiendra la misère sans la tarir.
Au contraire, avec la préoccupation de l'unité familiale d le contact des œuvres distinctes, on appliquera, dans chaque cas particulier, la médication qui convient et Ton en augmentera considérablement refficacité.
Autre exemple. Dans ses deux attributions fondamentales, le secours contre la maladie et la retraite, la mutualité a été jusqu'ici presque partout dominée par une conception mutualiste, qui, si elle devait persister, ne tendrait à rien moins qu'à rétrécir sa portée sociale. Elle soigne le père, quand il est malade ; mais elle ignore les autres membres de la famille et les maladies dont ils peuvent être atteints. De même encore, elle lui attribue une retraite, mais sous la forme d'une pension viagère qu'il emporte avec lui et dont rien ne revient à sa veuve ou à ses orphelins; quand le capital est réservé.
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c'est presque toujours au (>rotil des géuéralions futures et du tonds commun inaliénabl(^
Eu égard au rôle que jou(* aujourd'hui la femme dans la société, il y a là un anachronisme à corriger et une injustice à ré|)arer, en faisant entrer la famille tout entière dans la mutualité sous le couvert du père, qui Tabrite de son nom et qui en est la raison sociale, sauf à payer des cotisations proportionnées aux charges qu'il apporte, avec une bonification pour les familles nombreuses. Dans ce système, tous les membn^s de la famille sont soignés en cas de maladie, etla rente viagère du père est complétée par une assurance en cas de décès au profit de ses ayants droit. En un mot, la mutunlité (^esse d'être individualiste pour devenir familiale.
Je suis heureux de constater que cette évolution est en train de se prononcer et je souhaite qu'elle s'accomplisse entièrement. La mutualité y gagnera de mettre à son service cette force morale qui réside dans la famille et dont elle ne saurait impunément se passer. Ainsi fortifiée par ce principe de vie et par Torganisation fédérative dont j'ai dit plus haut la puissance, elle deviendra, — contrairement aux affirmations des étatistes — capable de résoudre, parallèlement avec les caisses patronales, le grand problème des retraites ouvrières par les simples et vivantes solutions de la liberté, qui, seule, fait la beauté des institutions sociales, leur mérite et leur fécondité.
Quelque admirables que soient d'ailleurs les combinaisons mutualistes, elles ne sont pas les seules auxquelles un père puisse recourir avec fruit pour satisfaire son devoir vis-à-vis de lui même et des siens. La prévoyance a des formes multiples, également très respectables, comme Tacquisition de la maison, du domaine rural, ou de Tatelier.
Je ne m'arrêterai qu'à la première des formes que je viens de citer, pour montrer d'un mot qu'elle constitue une solution du problème de la retraite, non seubunent u élégante », mais peut-être même supérieure à celle du livret individuel de pension viagère.
Ce livret, en effet, inflige des sacrifices stériles à ceux qui meurent avant la liquidation de leurs pensions. Quant à ceux qui, plus heureux, en ont le bénéfice effectif, ils remportent avec eux dans la tombe, comme je l'ai dit plus haut.
La maisonnette, au contraire, produit ses effets sociaux du jour où l'on entreprend sa conquête. Dès la première annuité d'amortissement, la famille en jouit; après le paiement de la dernière annuité, elle en est définitivement propriétaire et, désormais mise à l'abri des
EMILE CIÎKYSSON
angoisses du terme, elle Irouve dans hi suppression du loyer un supplément de ressources qui équivaut à une retraite; entin, à la mort du pere, elle conserve rimmeuble comme* un patrimoine familial, de sorte qu'elle a résolu d\in seul coup le triple problème du bien-être domestique, de la retraite et de l'assurance en cas de décès.
Il serait infuiiment regrettable, qu'hypnotisé |)ar la retraite sous la forme de pension viagère, TKtat vînt la rendre obligatoire et s'opposer ainsi de tout son pouvoii*, — en prescrivant cette forme particulière et unique, — à la pratique de toutes les autres, qui constituent aujourd'hui le merveilh^ux clavier de la prévoyance et dont il faut laisser le libre maniement a la sagesse et à la sollicitude du père de famille.
Je ne donnerai plus qu'un dernier exemple pour achever de démontrer la sûreté du principe de la famille comme critérium social, et je remprunterai encore à Thabitation, envisagée, non plus à l'état de propriété familiale, mais, cette fois, à Tétat de logement.
La maison est l'alvéole de la famille, on i)eut même dire sa coquille ou son nid. Elle a les relations les |)lus étroites avec elle, est associée à sa vie intime et exerce sur sa destinée une influence décisive pour le bien comme pour le mal, suivant que ce logement (»st salubre ou ne Test pas. En retournant um^ antique devise, on peut dire « qu'il ne saurait y avoir de famille saine dans une maison malsaiîje », tant sont désastreuses l(»s conséquences iln taudis sur la santé, sur la moralité et sur le l)ien-ètr(» de ses habitants. 11 est la source empoisonnée d'où découlent la plupart de nos misères sociales et c'est en vain qu'on essaiera de tarir la tuberculose et l'alcoolisme, tant qu'on n'aura pas eu raison de leur principal i)Ourvoyeur. Si on la considère à ce point de vue, la maison n'est plus un simple assemblage matériel, de briques, de charpentes et de pierres ; mais elle apparaît comme une sorte de prolongement de la personnalité familiale et participe dès lors aux égards qu'on doit à la famille elle-même.
De là tous les eftorts entrepris pour la construction de maisons neuves et pour Tassainissement des maisons existantes; de là aussi la campagne entamée pour propager l'ensiMgnement ménager; car, pour garder salubres les logements construits ou assainis par l'architecte, il faut une femme qui sache, non seulement les tenir propres, mais encore aimables et riants; par là même, retenir le père au logis et tarir à la fois toutes les misères qui prennent leur source dans le logement répugnant et malsain.