‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 26 sur 58 · Lv Mkthode · texte numérisé non relu

Lv Mkthode

Jo ne ]*etracorai pas ici la biographie de Le Play, (jin* j ai déjà faite ailleurs (1), et je me renfermerai dans l'exposé de sa méthode, puis de sa doctrine, enfin du role joué par son école dans le mouvement social contemporain (2).

1) La Quinzaine^ du 15 janvier 1896.

(2) Voici, dans un rapide raccourci, les principales données de l'histoire de Le Play :

Il est né le 11 avril 1806, dans une famille modeste, au village de la Rivière, entre le fort de Honlleur et la forêt de la Bretonne.

Poussé vers l'Ecole polytechnique par un ingénieur en chef dos ponts et chaussées, ami de sa famille, xM. Don de la Vauterie, il y entra en 1825 ; puis, en 1827, à l'Ecole des Mines. Il se lia, dans cette école, d'une étroite amitié avec Jean Ueynaud, l'auteur de Terre et Ciel. Il fit, en compagnie de son ami, des voyages de mission en Allemagne, et mêla déjà à ses préoccupations professionnelles d'ingénieur des mines celles des études sociales qui commençaient à le hanter. Blessé gravement par une explosion de lahoratoire en 1830, il résolut, pendant la Révolution de 1830, de travailler au salut de son pays, s'il recouvrait la santé, et il tint parole. Il entreprit de nomhreux voyages en Europe, y recueillant des observations précises sur les conditions de la paix et de la prospérité, tout en se livrant à ses travaux d'ingénieur- et de directeur des mines métalliques de l'Oural, qui appartenaient au prince Demidoff.

En 1848, il fut nommé professeur de métallurgie à l'Ecole des Mines et occupa avec un grand éclat cette chaire jusqu'en 1854. Mais, cédant aux sommations de sa conscience et à celles de l)ons juges, comme Thiers, Arago, J.-B. Dumas, il se résigna à sacrifier sa chaire, son grand ouvrage sur l'^r/ métallique au XIX^ siècle, et sa notoriété, déjà grande, d'ingénieur, pour se consacrer exclusivement à sa mission sociale.

Comnussaire général de l'Exposition universelle de 1855 à Paris et de la section française de celle de Eondres en 1862, il fut chargé, avec le même titre, d'organiser celle de 1867, dont les contemporains se rappellent encore l'ordre merveilleux et l'éclatant succès, et qui a introduit, pour la premièœ fois, dans ces solennités, les manifestations de l'économie sociale.

Conseiller d'Etat en 1855, grand-officier de la Légion d'honneur, inspecteur général des mines, il fut nommé sénateur en 1867, après le succès de l'Exposition qui avait mis le comble à sa renommée.

Quand les désastres, qu'il avait prévus et dénoncés, se furent abattus sur le pays, il refusa de rentrer dans la vie publique et se voua tout entier à l'œuvre de la réforme sociale. Dans l'ellarement de la catastrophe, il remontait les cœurs, n'admettait pas qu'on désespérât de l'avenir et répétait hautement que a Dieu a fait les nations guérissables ».

Frappé par une attaque en 1879, il continua ses travaux avec courage jusqu'à ce qu'un dernjer assaut, en 1882, lui enlevât l'usage de la parole. Il ne pouvait

EMILE CHEVSSOX

La Jociriiio, c'esl roiisomble des conclusions que Le Phiy a tirées de sa mélhode ; mais La méthode n'implique pas Ladhésion obligatoire à la doctrine. Chacun peut employer la méthode à sa façon et conclure pour son propi*e compte, à ses risques et périls ; elle est un instrument de qualité supérieure mis à la disposition des travailleurs ; mais ils en obtiennent des résultats divers, suivant Lusage (iu(* chacun d'eux sait en faire. Bien que Le Play crût de toute son énergie avoir trouvé la vérité, il n'imposait ses conclusions à personne ; il se bornai! à demander qu'on les soumît au contrôle de sa méthode, et se déclarait jirét h les rectifi(M\ si, mieux appliquée, elle lui donnait tort.

Cette méthode n'est pas autre que la méthode d'observation, qui fait depuis longtemps la force de toutes les autres sciences, mais que la plupart des économistes considéraient autrefois comme incompatible avec la nature même d(* leurs études.

L'économie politique, à ses débuts, se complaisait dans les généralités abstraites. Les anciens économistes la considéraient comme une science de déduction, qu'un penseur doué d'une tete solide pourrait construire à lui tout seul dans son cabinet. Ecoutez en effet sur ce point les déclarations des premiers maîtres : u 11 ne s'agit pas de savoir ce qui est, mais ce qui doit être », déclare fièrement Turgot. ^< Quel sera notre guide ? » se demande Tabbé Galiani. Kt il lépond : ^ Notr(* raison... Etablissons des principes tir('^s de la natui t* des choses ». Pour lord Sherbrooke, l'économie ))olitique n'a|)j)artient en pai'ticulier à au(*un |)eupl(^ ni à aucune^ époque. Elle est fondé(* sur les atti^buts ch* l'espi-il humain, (^l nul pouvoir n'a de prise sur idle ». Kossi lui-même écrivait, il y a cinquante ans, qu'elle « est plutôt une science de raisonnement qu'uîu^ science expérimentale ».

Ce procédé déductif part de vues générales et métaphysiques sur l'homme considéré en lui-même ; il les assimile à des axiomes égal(Miient vrais pour tous les temps et tous les [)euples, et emploie» toutes les ressources ch^ la dialectique, j'allais dire de la sc()lasli(pii\

plus exprimer sa pensée : mais àlors que tous 1rs mots lui faisaient défaut, il en est un qu'il ne perdit jamais et qu'il répétait pour tonir lieu de ceux qui Tavaient fui : c'était « la paix », la préoccupation dominante, l'inspiration de sa vie.

11 s'éteignit le 5 avril 1882, dans une dernière crise, où Dieu lui épargna les angoisses de Tagonie.

Il a été inhumé dans une sépulture de famille au Vigens, près cle]Limoges,

FRKbKRTC LE PLAY

à rlahlir l'ordre ralionnel des so( i('^l('»s, au li(Mi de* rol)server directement et d(^ remonter de Tobservation aux principes. Suivant une fine remarque de Taine (1), c'est le procédé de Tesprit classique ; c'est aussi celui de Rousseau ef de ses adeptes, qui se sont forgé un homme, ou plul(M un /loniuncnlus, cosmopolite, abstrait, dépouillé d(» Ci) (jui constitua» nur personnalilé, ni Grec, ni Français, ni Tur(*,

riiomme en soi », pour leipu^l il s'agit de trouver des lois s'appliquant à tout le monde, c'est-à-dire ne convenant à personne.

Ce procédé n'était pas celui d<* Le Play. Il se disait volontiers rélève de Descartes. Partant, à son exemple, du doute provisoire, comme d'une étape^ pour s'élever à la certitude scientitique, il a employé « de longues années à voyager, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions », certain, de même que l'auteur du Discours sur la mc'thode, « de rencontrer beaucouj) plus de vérit('» dans les raisonnements que chacun fait touchant h^s affaires qui lui importent et dont Févénement le doit punir bientôt après, s'il a mal jugé, que dans ceux d'un homme de lettres dans son cabinet, traitant de spéculations qui ne lui sont d'autres conséquences, sinon que peut-être il en tirrunt d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dil employer ])lus d'(*sprit et d'artifice à les rendre vraisemblables ».

Pour se guider dans ses recherches. Le Play sentait le besoin de posséder ce principe directeur, cette loi supérieure et immuable, dont les prescriptions des Parlemenis lu^ sont ou ne devraient être ([ut^ Témanatio!!, et dont dépend(Mit, (Mi drrnière analyses le bonheur ou le malaise de Thumanilé.

Ces règles existent-elles? Oui, répond avi^c force M. i\c Bonald. « 11 y a d(^s lois pour la sociéU» des fourmis et pour celle d(\s abi^lh^s ; comment ()Ourrait-on croire qu'il n'y en a pas pour c(^ll(* des liommes et qu'elle est livrée au hasard d(^ leurs inventions? Ces règles existent donc ; mais, tandis que fourmis et abeilles sont poussées par l'instinct à obéir à leur loi et n'en conçoivent pas d'autre, l'homme possède le privilège, à la fois glorieux et funeste, de pouvoir à son gré respecter ou violer la sienne. SeulemcMit, suivant qu'il usera de sa liberté dans un sens ou dans l'autre, il trouv(M*a le l)onheur en ol)éissant à sa loi, ou la souffrance en la transgressant. Cette souffrance se trahira par h»s agitations, Tantagonisme, Tinstabilité, les

(1; La Résolution, t. I, p. 183.

EMILE CHEYSSÔN

désordres, les malaises de toute nature, la décadence, de même que le bon h(Hir s'affirmera par la stabilité, la concorde, la prospérité, la paix. Il faut donc s'en aller, à la façon de Descartes, de par le monde, en quele de ces symptômes qui attestent la santé ou la maladie sociales, et qui permettront de déterminer les circonstances, les constitutions et les règles correspondant à ces divers états.

Voici la méthode d'observation qui se dessine ; mais à quoi l'aj)pliquer? à quelle partie du corps social, à quel élément de chaque^ pays ? — A la famille, c'est-à-dire à la véritable molécule sociale. C'est au foyer domestique que viennent aboutir, par une répercussion plus ou moins lointaint\ mais infaillible, tous les phénomènes extérieurs. Eu s\v postant, comme dans un observatoire, on est sûr d\v saisir tous ces symptômes de malaise ou de bonheur, d'antagonisme ou (h^ paix, qui doivent servir de critérium aux recherch(^s. La famille n'est pas un groupement artificiel ou éphémère. Pendant que tout passe, elle demeure. La famille fait avec les éléments d'un jour un(» chaîn(* indéfinie qui relie les générations successives; en prolongeant, en perpétuant l'individu, elle est, suivant la belli^ «expression de ïaine, i< le seul remède à la mort ».

Les familles qu(* nous étudierons de |)r(éférence sei*oiil 1(\^ plus simples, 1rs plus moilestes, parce que nous y trouverons dans leur pureté origin(dle les types caractéristiques, altérés ailleui*s sous Tintluence des croisements et des courants, auxquels (vst du(» la formation des nations modernes.

Notre grand Vauban aimait déjà, au dire de Fonlenelle, u à s'informer de la manière do ( iiltiver les terres, des fa(Hiltés d(»s paysans, rie leur nourriture* ordinaire, de leur salaire quotidien ». Jelfei-soii, de son coté, écrivait en 1787 à Lafaye^ltt^ qu'il se i)laisait à <( d('Miicher les habitants dans leur chaumière, à regarder dans leur potau-feu (*l à goûter leur pain ». Mais nous ne nous en ti(Midrons pas à ces observations de passant ; nous leur donnerons un corps scientifique, et pour étudier ces familles, nous dresserons leur budget. Comme tous les actes de la vie finissent par aboutir à une recette ou à une dépense, il nous suffira d'aligner le budg(^t d'une famille, pour la disséquer jusque dans sa moelle et pénétrer le secret de sa situation, non seulement matérielle, mais encore morah*. C'est dans ce budget (pie se peignent la sobriété ou la tempérance, la prévoyance ou la dissipation, le rùle de la femme, l'éducation des enfants, la prospérité ou la décadence, et ce qu'on appellerait aujour-

FRÉDÉRIC LE PLAY

iVhuï u rélat d'ame » du ménage. Avec le budget, on tient la clef de toutes les questions sociales. Aussi en ferons-nous comme « Tarmature » de nos observations, auxquelles il donnera la force et la valeur d'un témoignage véritablement scientitîque.

Telle est la méthode de Le Play, dont l'originalité et la vigueur reposent en grande partie sur la « monograi)hi(^ de famille ». — u Choisir, a dit notre confrère M. Paul Leroy-Beauli(ui, une famille qui paraisse être le type des familles environnantes, Tétudier minutieusement comme à la loupe, décrire son existence, son histoire, ses ressources, ses dépenses, les relations des divers membres qui la composent, ses mœurs et ses usages, apporter dans cette tache autant de scrupule que s'il s'agissait d'une famille royale ou du budget d'un grand Etat : voilà en quoi consiste l'observation. Puis, il la faut renouveler comme le naturaliste renouvelle r<*\périence ; quand on en a fini avec une de ces humbles familles, on passe à une autre, située dans des conditions diHérimtes, (mi une autre contrée, et l'on accumule ainsi les monographies » (1). Les Ouvriers européens contenaient cinquante-sept de C(*s monographies : depuis lors, leur nombre* s'est ac(M*u el drq)asse la centaine. Toutes sont établies sur un cadre, dont runiformil('» n'est pas moins précieuse à (•eux qui rédigent la monographie qu'à ceux qui la consultent.

Pour qu'un tel cadre pût se prêter aux situations les plus variées et convenir à des Chinois et à des Bachkirs, comme à des Français el à des Italiens ; à des nomad(*s, comme à des sédentaires ; à des paysans, des bûcherons et des pécheurs, comme à des mineurs, des serruriers et des tisserands, il fallait que son rédacteur possédât la connaissance parfaite de Tanatomie de la famille, de son squelette, partout le même, malgré les variations d'aspect que lui impriment W climat, la profession et les mœurs. Le Play a mis vingt-cinq ans à le méditer et à l'expérimenter, et il ne l'a produit en 1855 qu'après s'être assuré qu'il répondait à toutes les conditions du problème. Ce même cadre a continué à être mis en service par tous les observateurs qui ont pratiqué ces recherches, et telle en est la valeur, qu'après avoir subi l'épreuve? de cette longue expérience, il n'a dû recevoir que quelques retouches sans inq)ortance, indiquéf^s par l'auteur lui-même dans la deuxième édition des Ouvriers européens.

Vowv se guider dans le choix des familles-types de (-haque cou-

(1) M. Paul Leroy-Beauiieu. — Journal des Débals du 25 juin 1882.

EMILE CIIEYSSON

trée, et pour renseigner sur le bi(Mi ou le mal, sur les pratiques bonnes ou mauvaises, l^e Play recherchait les enseignements des autorités sociafes^ c'est-à-dire de ces hommes sages, parfois de situation modeste, qui exercent un salutaire ascendant et font régner la paix autour d'eux. (Vêtaient, à ses yenx, les v(»ritables maîtres de la science sociale. ^ J'ai fait souvent, disait-iK ^,000 kilomètres en poste pour aller consulhM* quelque p]*opi*iélaire fojicier éminent aux confins du mondes européen. J'ai encore* Tardcair nécessaire — il avait alors soixante et un ans — pour aller, dans le même but, à Textrémité du réseau ferré, dans toute direction où il y aura à recueillir un renseignement utile ou à voir un homme dévoué au bien » (1). En parlant et en agissant ainsi, il suivait à la lettre les recommandations de Platon au sujet des u hommes divins, dont le commerce est d'un prix tellement inestimable qu'on doit h^s aller chercher par terre et par mer », et celles de TEcritui^e : ^ Rencontres-tu un sage, dit-elle, veille pour aller à lui, et que ton pied use le seuil de sa porte... Sa science est une eau qui déborde et le conseil qu'il te donnera subsistera pour toi comme une source de vie* ».

Le Play, bien loin de })i*ofesser le culte du livre, en avait plutôt la défiance, paire que tro|) souvent le livre cache les faits sous les mots (2). Comme la grande Catherine^ « qui travaillait, disait-elle, non sur le papier, mais sur la peau humaine », il travaillait, non sur les documents impi^inK'S, mais sur les documents vivants; il cherchait dans la l'éalitt'* Tc^tlet de l'application des textes morts et leur répercussion réelle sur la vi^* (h\s individus, des familles et des peuples.

Le Ph^y avait pru de goùl |)Our les lettrés, ([ui s(* laissent all(M* trop volontiers aux nouveautés brillantes et témérain^s, et pour les juristes, ([ui ont le fétichisme d(^s codes et voudraient y enfermer le monde. D'après lui, tout ne tenait pas dans les codes, et la meilleure jKirlie de la constitution d'un pays résidait dans les mœurs, les coutumes, les traditions, l'initiative })rivée. Il se mettait volontiers à rt'»cole des paysans et des ouvri(M\s, et d('»clarait avoir beaucoup a|)pris avec eux. II a donc étudié (*t constitué la S(*ience so(*iale, non dans les bibliothèques et à coiq) de livres, mais sur place, en ph^n

(l) De Hibbo, Le Ptitt/ d'ftprrs sa corresj)ijndancL\ p. 388.

(2 « Celui qui pense transmettre un art en le eonsif^^nant dans un livre et celui qui croit à son tour l'y puiser a vrain)ent trop de simplicité )>. Platon,

FRh:DÉniC LE 1>LAY

air, au village, dans la cité, au foyer dos familles, dans l'atelier industriel et dans le domaine rural.

En dehors de cette discipline et de cette base expérimentale, la science sociale n'est qu'une astrologie ou une alchiniie, couvrant son néant d'une pompe déclamatoire, prête à servir l(*s théories les plus funestes, à justifier les essais les plus aventureux, à conduire aux abîmes ceux qu'elle affiche Torgueilleuse prétention de diriger.

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