II. — La Doctriine
Après la méthode, j'arrive à la doctrine, bi^n (|u'il soit périlloux de vouloir la résumer en quelques mots.
La géographie» sociahî du monde actuel nous présente des ^< sociétéis stables », des « sociétés ébranlées » et des <( sociétés désorganisées ». Si le bonheur et la paix sont les véritables critériums de la santé des nations, de* la conformité ch* leurs mcrnirs à la loi suprême, les peuples soulfranis devront, pour se guérir, se i'ap})rocher des modèles que leur fournissent les peuples prospères dans \r passée comme dans le présent. Ils auront, dès lors, d'une part, à restaurer — avec les tempéraments nécessaires, et en les adaptant aux conditions des sociétés modernes, — les institutions sociales et les mœurs qui ont fait autrefois la grandeur de leurs pères ; d'autre part, à emprunter le secret de leurs succès à ceux de leurs émules qui auront su garder ou conquérir la prospérité. C'est ce que conseillait Socrate à ses disciples et à ses contemporains : « Pou/" recouvrer leur ancienne vertu, disait-il, il faut ([ue les Athéniens reprennent les mœurs de leurs ancêtres... ; ([u'ils imitent les peuples qui commandent aujourd'hui ; qu'ils adoptent leurs institutions ; qu'ils s'y attachent de même, et ils cesseront de leur être inférieurs ; qu'ils aient plus d'émulation, et ils les auront bientôt surpassés » (1).
Ainsi envisagée, la science sociale cesse d'être la science de la richesse pour devenir la science du bonheur des familles ou des nations, et celle des moyens capables de leur en conserver ou de leur en restituer le bienfait. Elle prendrait volontiers pour devise cette belle définition d'Aristote que l'état le plus parfait est celui
(1) <( Ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres du monde, c'est qu'ayant combattu successivement contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs usages, sitôt qu'ils en ont trouvé de meilleurs ». (Montesquieu, Grandeur et décadence des lionialns..
ÉJVIILE CHEYSSON
OÙ chaque citoyen, quel qu'il soit, peut, grùce aux lois, pratiquer le mieux la vertu et s'assurer plus de bonheur ».
u La constitution essenlic^lle de riuimanité » est i ensenible des principes et des coutumes qui, dei)uis les preniiers âges, règlent les idées, tes mœurs et les institutions des peuples prospères. Sauf les nuances nombreuses qui varient selon les lieux et les temps, ces règles suprêmes sont partout identiques, parce qu'elles donnent satisfaction aux besoins permanents de la nature humaine.
("iCs besoins permanents comprennent les besoins matériels qiu» I homme partage* avec les animaux : il en éprouve aussi d'autrfvs dont il a le privilège exclusif et qui constituent son véritable titre de noblesse. Le corps veut des satisfactions matérielles, qui se résument dans h' « pain quotidien » : mais Tame a faim et soif de vérités intellectuelles et de jouissances morales.
Pain quotidien et loi morale, tels sont en d<*rnièr(î analyse les denx l)(^soins essentiels de l'homme. Si le premier est méconnu, le corps s'étiole, s'alanguit et s'éteint, faute d'aliments. Si c'est le ^second, l'ame s'atfaisse et se dégrade. « Toute société dépérit également, dit Le Play, soit que la subsistance y fasse défaut, soit que la loi morale y ait été violée ».
Ce qui confère au travail sa valeur et sa noblesse, c'est qu'il est à la fois la condition du pain quotidien et celle de la loi morale. Âtin que l'homme se décide au travail, il doit vaincre sa répugnance instinctive pour la peine et trempcn- ainsi sa volonté. Par cette discipline salutaire sous laquelle il courbe notre nature, par cette réaction continuelle qu'il exerce sur nos organes physiques et nos instincts, en leur imposant une peine qu'ils voudraient fuir, le travail est une excellente école pour le caractère et un puissant levier pour notre amélioration morale. Tel est l'effet indirect du travail, et il n'(*st pas moins précieux que son effet direct ou son résultat matér'\v\. Le Play a accfMitué avec force cette pensée, en proclamant que u le but du travail est, non la richesse, mais la vertu ».
Aussi, pour lui, toute question économique est-elle une question morale. L'économie politique repose sur la morale, loin de la hau- \ru\\ C'est la morale qui sert de fondement à la prospérité matérielle. Si la loi morale vient à subir quelque atteinte, la lîchesse ne tarde pas à être elle-même tarie dans sa source. Pas plus les peuples que les individus ne sauraient impunément se soustraire à la loi morale. A défaut du sentiment plus noble du devoir, l'intérêt bien
FRKDÉHIG LE PLAY
(Milcnclu coiiiiiK» s(Mitiment du ch^voir, juste coiiiiiic Tulile, courouroiit à recommander le respect de la loi moraU*. La vérité étanl un sommet, tout chemin (fui monte y conduit (1).
De l'étude comparée des sociétés stables, ébranlées et désorganisées, Le Play a dégagé les causes du bien-être ou du malaise social (^t l(»s principes à suivre pour assurer ou rétablir la prospérité morale (M matéri(*lle des |)euples. r.es princip(*s, (mi parfait i-ai^porl av(*c la nature de rhomme, sont contenus dans « \c Décalogm» éternel », dont l(»s prescriptions se retrouvent chez toutes les races humaines (^1 décident de leur destinée, suivant que ces races les api)liquent ou les violent. Celles qui ri^spectent ces principes en sont récompensées par le bonheur et la paix ; celles qui les enfr(Mgnent en sonl punies par le désordre, la discorde et la décadence. <^ Les peuples, disait J^e Play, qui observent le Décalogue, prospèrent; ceux qui le violent déclinent ; ceux qui le répudient disparaissent ». L'obéissance à la loi suprême, qui prévient, en le guidant, les écarts du libre arbitre ; Tautorité paternelle, chargée d'enseigner celte loi. d en imposer la pratique aux jeunes générations et de réprimer leurs tendances innées vers le mal ; la religion, instituée pour gouverner le monde des ames ; la souveraineté, complètent la fonction de famille ; la constilnlion de la propriété foncière sous ses trois formes, communauté, propriété individuelle et patronage : tels sont — s'il n'est j)as témérairt* de concentr(M- tant d(^ choses en peu de mots, — les principes dr la Constitution essentielle, ceux que les nations sont tenues de respecter sous peine de décliner et de périr.
Appliquant sa méthode et ses vues au régime du travail agricoh» (q industriel, Le Play a de même formulé « les pratiques essentielles à la paix des ateliers » (2); il a insisté sans relâche sur les inconvénients du « partage forcé » (mî matièn^ de succession, et il en a demandé sans relâche la réforme dans le sens, non pas du
1 (( Clierchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et \r reste \i)u> sera donné par surcroît ». (Saint Mathieu, vi).
(2 Ces pratiques sont au nombre de six : l*» /a permanence des engagements entre ouvriers et patrons, jadis obligatoire, aujourd'hui volontaire; â'' Venientc complète sur le salaire ; 3" Valliance des travaiu agricoles et industriels ; 4" les habitudes d épargne, qui assurent la dignité de la famille et rétablissement de ses rejetons; 5" l'union indissoluble de la famille et de son fogei- ; 6" le respect de la femyne.
Ce sont ces pratiques qui ont servi de critérium en 1867 pour guider le jury du Nouvel ordre de récompenses dans l'attribution de ses prix.
ÉMILE GHEYSSON
droit d'aîiiesst', comme on le lui a injustement reproché, mais d'une plus grande liberté laissée au père de famille.
Il a démontré, avec une grande abondance de preuves, Theureuse influence qu'exerçait la diffusion de la petile propriété sur la stabilité, la prospérité et la paix sociale ; il aimait à citer ce passage du livre des Rois, où il est dit que, « pendant le règne de Salomon, le peuple de Juda et dlsrai^ vivait dans la paix et dans la joie, chacun sous sa vigne et son tiguier ». Ce qu'il vouhiit, ce n'était pas la petite propriété indigente et instable, mais celle qui est exactement adaptée aux facultés de travail de la famille et à ses besoins. Il se complaisait dans le tableau de ces familles-souches », qu'il avait observées dans les divers pays de rEuro])e et dont les derniers spécimens succombent chez nous sous les coups du partage forcé.
Il revient avec une insistance infatigable sur Timportance sociale de la famille et la donne comme pivot à toute bonne organisation. Tant vaut la famille, tant vaut la société.
A cette famille, il faut un foy(M' et un foyei* sain. Comment dans un J'oyer malsain espérer une famille saine ? En assainissant (*e foyer, en aidant ses habitants à en devenir propriétaires, on assied la famille, on la nioralis(», on assure sa dignité avec sa sécurité, et Ton laiût, à leur source* même, nos grandes misères, l'alcoolisun^ la tuberculose, la moi'talité infantile et les haines sociales.
Le Play rappelle aux détenteurs de la richesse sous toutes ses formes, et surtout aux propriétaires ruraux, qu'ils sont investis d'une u fonction sociale » ; que, si elle leur confère des droits, elle leur impose des devoirs, qui en sont comme la contre-partie, sinon même la rançon, et dont il a tracé le magnifique programme. Pro- }>riétaires, patrons, tous ceux, en un mot, qui jouissent d'une supériorité sociale à un titre quelconque, sont tenus de faire acte de « patronage ». Ces institutions patronales, dont nous avons admiré répanouissement dans les expositions d'économie sociale de 1889 et de 1900, procèdent en ligne directe de l'action de Le Play, et c'est à lui que l'industrie et le pays sont en grande partie redevables de leurs applications et de leurs bienfaits.
« La science, disait-il, résume dans les trois axiomes suivants l'enseignement donné par la méthode sur les sociétés, les individus et les institutions : <( la paix sociale est le critérium du bonheur ; — les K bons » sont ceux qui apaisent la discorde ; les ^ méchants » ceux qui la font naître ; le u bien », c'est le bonheur dans la paix
FRÉDÉRIC LE PLAY
et le bonheur des âmes ; le u mal », c'est rinquiétude dans l'antagonisme et la liaini^ ».
On aurait tort, à cause de la complaisance ((u'avait Le Play pour l'étude du passé et des peuples simples et primitifs, de voir en lui uu esprit « rétrograde », un contempteur systématique des sociétés modernes et de leurs aspirations. Il mêle d'une façon intime le sens du présent à celui du passé. S'il voud justice aux anciennes organisations, qui ont eu leur période de grandeur et répondaient aux conditions de leur époque, il s'attache, non à leurs foi'mes disparues sans retour, mais à leur essence, et cherche à garder leur vertu sans leur moul(\ Il aftirme que TEtat ne doit intervenir que pour suppléer à Timpuissance ou à Tabstention de l'initiative privée, et qu'il doit s'etTorcer de provoquer, de fortifier celte initiative, de manière à rendre son intervention inutile et à s'eftacer. Il est partisan de la liberté, non par une sorte de fétichisme pour ce mot ou parce qu'il voit en elle un(* fin ou un but, mais parce qu'elle est un moyen et comme la condition même du d(îvoir social. Ce qu'il demande pour le })ère de famille, ce n'est pas — je le répèle — le droit d'aînesse ; c'est la liberté testamentaire, et il se contenterait même de l'extension de la quotité disponible à moitié dans tous les cas ; il accepte la liberté du travail, celle des échanges, la concurrence. <( La permanence des engagements », ou la continuité des rapports entre le patron ou l'ouvrier, que la contrainte procurait autrefois aux ateliei's, il veut ne la devoir désormais qu'à la satisfaction réciproque des parties et à leur libre accord, qui en accroît encore Tefficacilé sociale. En un mot, h^s bienfaits que Tancien régime attendait de l'autorité, il ne les demande qu'à la persuasion et à la liberté, sous l'influence d(^ la religion, de la famille et du patronage. C'est donc à bon droit que Sainte-Beuve l'appelait « un Bonald rajeuni et scientitique.. ., l'homme de la société moderne par excellence, élevé dans son progrès, dans ses sciences et dans leur application, de ht lignée des fils de Monge et de Berthollet ».