II. — Moyens de développer la Mutualité rurale
Comment obtenir ce résultat si désirable? C'est là ce que j'ai maintenant à examiner devant vous dans la seconde partie de cette rapide allocution.
De sérieux efforts ont été tentés de divers côtés et avec succès en vue de faire pénétrer la mutualité dans les campagnes.
Je citerai, entre autres régions, le Beaujolais, qui compte actuellement cent vingt sociétés de secours mutuels, groupées dans l'Union mutualiste beaujolaise, que préside, avec beaucoup de distinction, mon ami, M. Malatier, et dont je suis président d'honneur.
L'Union a proclamé dans ses statuts le principe de la mutualité familiale et de la mutualité maternelle, celui de la réassurance contre la maladie ; elle a scellé Taccord entre les mutualistes d'une part et^ de l'autre, les médecins et les pharmaciens.
LA MUTUALITÉ RURALE
a) Action des Syndicats agricoles.
Malgré les beaux états de service de ces initiatives isolées, les directeurs de la mutualité estiment que Textension du réseau mutualiste dans les campagnes doit être surtout l'œuvre d'une organisation puissante. Or, cette organisation n'est pas à créer; elle existe et elle a fait surabondamment ses preuves : c'est celle des syndicats agricoles.
Pendant que Tassociation, cette force moderne, qui renouvelle sous nos yeux la face du monde, semblait, elle aussi, le monopole des populations urbaineset donnaitàleurs revendications un immense ret(*ntissement dans le pays, les agriculteurs restaient en proie à un individualisme intransigeant, chacun d'eux traçant son sillon solitaire, sans prendre contact avec son voisin, et ils se complaisaient dans un isolemeiit farouche, qui leur retirait l'influence à laquelle leur donnaient di'oit leur nombre^ et Timporlance de leur rôle économique et social.
Cette situation a été complètement transformée par la loi de J884 sur les Associations professionnelles. Vous savez que, pendant la discussion de cette loi devant le Sénat, l'honorable M. Oudet proposa d'ajouter à la suite des « intérêts industriels et commerciaux » dont la défense faisait l'objet des nouveaux syndicats, Tépithète u agricoles ».
Jamais ne fut plus justifié ce vers de Boileau sur « le pouvoir d'un mot mis en sa place ». Grâce à ce mot introduit dans son texte, la loi de 1884, qui n'avait pas été faite pour Tagriculture, a pu être immédiatement appliquée à son profit et lui a donné enfin cette u grande voix », qui lui a permis de prendre conscience de sa force et de défendi*e viclorieusement ses intérêts devant l'opinion publique et le Parlement.
Le réseau des syndicats agricoles s^^st beaucoup dévelo))pé ; on en compte aujourd'hui 4,o00 avec 7oO,000 membres. Leur action a obéi à une évolution progressive, qui leur fait le plus grand honneur : ils se sont occupés, d'abord, de jirocurer à leurs" adhérents des engrais, des semences et des machines ; puis, d'organiser le crédit agricole et les assurances contre rincendie, la grêle, la mortalité du bétail ; enfin, faisant un j)as de plus et s'élevant d(\s choses aux personnes, ils se sont engagés dans la voie des institutions
sociales, qui doivent mettre le paysan lui-même et sa famille à Tabri des crises de la vie.
L'Union des syndicats du Sud-Est, à laquelle se rattache le nom respecté et regretté d'Emile Duport, a ainsi fondé 75 sociétés de secours mutuels, groupant ensemble 3,000 membres. Lors de la dernière assemblée générale de cette union, le Rapporteur général, tout en s'applaudissant de ces premiers résultats, faisait remarquer la faiblesse relative de ce chiffre de 3,000 membres par rapport aux 500,000 membres, composant reflectif de TUnion.
Dans la région de Nancy, on compte 15 à 20 caisses mutualistes créées par les syndicats de h\ région. On peut encore mentionner, à l'actif syndical, des caisses isolées à Castelnaudary, Langres, Poligny, Melun, Beauvais. ..
C'est encore peu de chose au point de vue numérique ; mais c'est le signe réconfortant d'un mouvement qui commence et qui ne demande qu'à s'accentuer.
Les chefs éminents des syndicats agricoles comprennent tous aujourd'hui le devoir qui leur incombe de développer activement le mouvement mutualiste. Ce devoir a été affirmé |)ar des voix éloquentes dans les Congrès, que ces syndicats ont successivement tenus à Périgueux, Angers et hier encore à Nancy ; dans les grandes assemblées annuelles de la Société des Agriculteurs de France ; à Blois, en juin 1908, au Congrès des caisses régionales du Crédit agricole.
Il y a quelques semaines, dans une réunion qui groupait au Musée social, sous la présidence de M. Buau, ministre de TAgriculture et de M. Loubet, les représentants des syndicats agricoles et les chefs de la Fédération nationale de la Mutualité, il a été proclamé que le développement des institutions sociales dans les campagnes df^vait être le dernier terme (*t le couronnement de l'action syndicale.
Les syndicats agricoles semblent donc tout disposés à entrcu* dans cette voie. Il est à souhaiter que le projet de loi, récemment déposé pour les mettre en règle avec la jurisprudence de la Cour de cassation, n'ait pas pour résultat, en leur retirant leurs attributions économiques, de leur retirer en même temps leurs ressources financières, leurs contacts intimes avec les populations et de paralyser en partie leur action sociale.
Nous faisons appel à nos éminents amis MM. Lourties et Deschanel, puisque nous avons la bonne fortune de les posséder dans cette réunion, pour qu'avec l'autorité qui leur appartient au Sénat et à la
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Chambre, ils veuillent bien, cjuand ce projet viendra devant eux, s attacher à conserv(»r aux syndicats les moyens de servir la démo- (M*atie rurale et de conquérir à la niulualilé les contrées qui lui sont jusqu'ici restées réfrac taires.
6) Action de la femme.
Pour opéi'er ces conc[uèt(^s, les syndicats agi^icoles ont besoin d'auxiliaires et ils n'en sauraient trouver de plus utile que la femme : la femme du paysan et celle du [propriétaire; car elles ont, Tune et Tautre, un rôle décisif à remplir dans toutes les questions relatives au ménage des champs.
On n'a pas suffisamment jusqu'ici, je ne dirai pas mesuré, mais même soupçonné la grandeur de ce rôle.
Dans ces derniers temps, le ministre de l'agriculture du Canada inaugurait un de ces groupes, qu'on appelle « cercles de fermières », où les femmes se rapprochent pour apprendre les moyens de remplir le mieux possible leur tache familiale et agricoh;. Il faisait remarquer qu'on avait commencé à s'occuper des charrues, des engrais, des semences, du fourrage, du bétail ; puis, (|u'un certain jour, on avait découvert derrièi'(* ces chos(»s, Tagriculteur, ({U(* Ton s\'qait mis à s'occuper de lui.
Plus récemment — c'était hier — on a fait une seconde découverte, encore plus importante : après avoir découvert l'homme, on a découvert la femme, et tout ce qu'on lui devait et tout ce qu'on pouvait attendre d'elle. A en croire ce ministre, cette découverte est un des plus grands événements qui se soient produits depuis un siècle dans Thistoire d(^ l'agriculture et l'un de ceux qui doiv(uit avoir pour ses destinées les conséquences h*s plus fécondes.
I.a première de ces conséquences, c'est la n^'^cessité de la formation ménagère et professionnelle d(* la femme du paysan.
Un mouvement très actif dans ce s(uis s'est produit au Canada, aux Etats-Unis (*t en Belgique : il gagne les autres pays (4 commencée à s'installcM' chez nous.
Au CiOngrès d'économie sociale, doni j(3 parlais tout à Theure, M. de Vuys, inspectcuir de l'agriculture en Belgiquf^ nous a fourni sur ces créations, auxquelles il a [iris une part importante, les détails les plus intéressants. Il y a là un heurtnix emprunt à faire à nos voisins.
Uuf* fois munie de ces connaissances nécessaires à l'accomplisse-
EMILE CHEYSSON
iiKMil de son rôle, la fermièro sait faire re^gner dans sa maison Tordre, Téconomie et la propreté, disputer son mari au cabaret par le charme du foyer et sauver ses enfants, que déciment des pratiques routinières. Au dire des maîtres les plus respectés, nous perdons ainsi tous les ans, en Fran(M\ 00,000 enfants, qui ne demandaient qu'à vivre et dont le pays a 1(^ plus pressant besoin. Nous n'avons pas le droit de laisser ainsi gaspiller, dans de telles hécatombes, notre sève, hélas ! déjà trop pauvre, et alors même que l'enseignement ménager ne nous rendrait que ce service, ce serait un titre suffisant pour justifier, au nom du patriotisme et de Thumanité, la campagne entreprise en sa faveur.
Mais là ne se bornent pas les services de cette formation spéciale. La fermière, initiée à tous les détails de son métier, n'arrêtera pas à son foyer son action bitMifaisante et Tétendra à Tc^xploitation agricole, dont elle utilisera tous les produits accessoires.
C'est ainsi qu'elle saura tirer parti de la basse-cour, de la ruche, du verger et du potager, et procurer ainsi à son ménage des ressources supplémentaires, qui assureront son bien-être et lui permettront de supporter aisément les cotisations mutualistes, nécessaires à garantir la sé(u\rité de la tamille contre les crises de la vie.
Grand aussi est le rôle de la femme vis-à-vis des personnes sur lesquelles sa situation et sa lion té rappellent à exercer un devoir de patronage affectueux et discret. X elle de faire pénétrer, dans les milieux ruraux, à force de tact et de persuasion, Tidée mutualiste avec ses applications, dont elle expliquera le mécanisme et fera patiemment comprendre^ les bicMifaits. Elle aplanira les difficultt'^s delà mis(* (^n train, évit(M*a tout ce qui |)ourrait blesser la susceiilibilité ombrageuse de ses modestes amies; elle se gardera de vouloir aller trop vite, d'enlever des adhésions de haute lutte ; mais elle laissera mûrir les convictions, jusqu'à ce que les intéressées réclament ellesmêmes l'affiliation mutualiste, au lieu de sembler la subir.
Dans les localités où il semblerait trop difficile de d('»l)uter par la mutualitt'^ adultes on pourrait lui frayt^' la voie en commençant pai* la mutualité scolaire, dont Timplantation coûte moins d'efforts.
En remplissant ainsi vis-à-vis de ces familles ce rôle si doux et si beau qui caractérise aux Etats-Unis u les visiteuses de l'amitié », les femmes de propriétaires travailleront efficacement à rapprocher les çlasses, à dissiper les malentendus, à rétablir la paix sociale.
La mutualité rurale