‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 37 sur 58 · E [\\\\ E S 1)1] P A T II () N A G E · texte numérisé non relu

E [\\\\ E S 1)1] P A T II () N A G E

En donnant comme préface au (.ongrès une enquête sur la situation du patronage des libérés en France, la (lommission d'organisation a obéi à trois motifs principaux.

Le premier est, pour ainsi dire, d'ordre stratégique. Chaque fois qu'il faut agir, il est sage, avant d'engager Faction, de se demander où Ton en est, d'étudier avec soin le terrain sur lequel on se dispose à (évoluer. Un général prudent n'y manque jamais et fait toujours précéder ses manœuvres ])ar une reconnaissance détaillée du terrain.

De même, au nionKMil d'entreprendre une campagne en faveur du patronage, la Commission a éprouvé le besoin d'y préluder par une reconnaissance analogue, qui devait lui révéler les positions fortes où l'on peut s'asseoir solidement, et les espaces découverts et mal défendus, où l'on ne saurait actuellement porter son effort avec chance de succès. Cette exploration préalable était nécessaire pour arrêter correctement h^s grandes lignes du plan de campagne et pour éclairer les délibérations du Congrès.

Mais elle devait aussi dans la pensée de la Commission avoir deux autres avantages : d'une iiart, contribuer à l'éducation de Topinion publique ; de Tautre, trouver des hommes, des ouvriers, pour le patronage.

On Ta déjà dit avec raison et c'est le lieu de \ç redire : bien des

i) Rapport présenté et développé par M. Gheysson au l**^ Congrès national du Patronage des Libérés^ qui s'est tenu à Paris du 25 au 27 mai 1893.

EMILE CHEYSSON

maux ne subsistent que parce qu'on les ignore. Le jour où Ton a le courage de les regarder en face, ils sont déjà plus d'à moitié guéris. Il est de ces choses que Tobscurité peut seule dérober à Témotion générale. Quand on les met en pleine lumière, elles réveillent la conscience publique, qui ne peut plus en tolérer la présence et qui en exige la suppression ou le traitement.

C'est par Tenquéte que les grands pays, comme la Belgique, TAngleterre, ont préludé à la plupart de leurs réformes, notamment en matière sociale. L'enquête a été pour eux cette sorte d'examen de conscience qui précède les résolutions généreuses.

Si elle est le moyen d*agir sur Topinion publique, renijuetc est aussi celui de chercher et de trouver des hommes.

Des hommes, voilà en eftet le grand problème et la condition vitale du succès. Les hommes peuvent, à la rigueur, suppléer les institutions; les institutions ne suppléeront jamais les hommes: elles ne valent, en somme, que ce que valent les hommes chargés de les appliquer. On ne le dira jamais assez haut, ni avec assez d'insistance : avant tout, ce qui importe, c'est de découvrir des hommes qui se dévouent, plutôt que de créer des organisations, même ingénieuses et bien agencées. Ces organisations ont certes leur importance; elles sont des leviers, des points d'appui, mais non des moteurs. Elles utilisent mieux la force, mais elles ne la créent pas; leur vertu n'est pas intrinsèque, niais dépend des mains qui les dirigent et surtout des cœurs qui les inspirent.

Les hommes de bien ne font pas, Dieu merci ! défaut dans notre beau pays de France, qui est au contraire la terre [)romise du dévouement aux nobles idées et de l'apostolat désintéressé. Ce qui leur manque, c'est une provocation qui les révèle à eux-mêmes et aux autres; c'est une direction qui les groupe et les mette à l'œuvre. Que de bons vouloirs en germe, qui restent stériles, faute d'être ainsi fécondés! Que d'activités en puissance, qui se rouillent, comme des épées au fourreau !

A défaut de la lanterne de Diogène, qui permettrait d'aller à la recherche de ces hommes, l'enquête peut servir à les dénoncer. Pour une enquête, il faut en effet des correspondants, des enquêteurs. On leur demande un effort; on les oblige à réfléchir, à étudier ces choses à côté desquelles peut-être passaient-ils constamment, sinon sans les voir, du moins sans les méditer, et qui produisent un effet de révélation, le jour oii elles sont regardées bien en face ;

ENQUÊTE RELATIVE ALX (M^LMIES DE PATROXAGE 2il

on déleniiinc ainsi des voriilions qui étainnl laU^nles; on éveille par une élineelle le « poteuti(.*l », qui soninK^Hail au fond des ames et qui n'attendait qu'une excitation pour jaillir.

L'enquête est donc une sorte d'amorce ou de piège pour attii^er vers ces questions des personnes ([ui les négligeaient, non de parti pris, par éloignement, indifférence et ('^goïsnie, mais parce qu'elles n'y songeaient pas, ou ne voyaient pas le moyen d y collaborer pratif] uemenl.

Afin de les faire liappci* |)ar cet engrenage, le nieilhuir procéda'* (»s( de leur demander de répondre à un questionnaii^e. On s'arrange pour que ce questionnaire soit à la fois très précis et très suggestif, pour qu'il guid(* le correspondant et lui ouvre les yeux sur des aspects du sujet et des solutions qu'il n'aurait peut-être pas entrevus spontanément. Ce questionnaire est lancé dans toutes les directions. Gomme des germes qu'emporte le vent, il est de ces semences qui tombent sur le* rocluîr ou W sal>le aride; mais il en est d'autr(^s (pu i-(Miconlrenl un sol favorable et ({ui ne lardent pas à y iVuctilicu' abondanimenl.

Nous avons eu l)eaucoup de ces l>onnes fortunes et nous avons recueilli une moisson qui a dépassé nos espérances l(\s j)lus ambitieuses.

Des rap[)(jrts, doiit (juek[ues-uns très documentés et aussi remarquabb^s j)ar la profondeur des apercjus que par la jirécision d(*s détails, nous ont été adressés par nos correspondants, parmi lesquels il est juste de mentionner spécialement les envois de nos sympathiques et distingués collègues : MM. Bertbélemy, de Lyon ; Conte, de Marseille; Prud'homme, de Sens; Rouvin, de Rennes; Rôdel, de Bordeaux ; Berthault, de Laon ; Le (.arpcnitier, de Sentis; Guénon, de Ghâleauroux ; l'abbé Goulomb, d'Aniane; l'abbé Villion, de Saint-Léonard; MM. Destruitet Drioux, d'Orléans; M'""^ de L\i/e, de Bord(^aux; MM. Baux, Bailleul et Jeannel, directeurs de la 2^, de la 4" et de la 24"^ circonscriptions pénitentiaires; pour ne cih»r <(ue ceux-lk au milieu de tant de travaux excelhMds.

Partout notrr^ ai)pel a été eiitiMjdu cl a rcnconlré l'accueil le jdus bi**uveillant. I^ir endroits il a fait plus; il a éveillé des initiatives, dissipé des hésitations, ralhnini des ])ons vouloirs, avancé des projets vers l'éclosion. Nous avons eu la joie que, dans certaines villes, des comités de {)atronage se soient formés d(q:>uis l'envoi de notre circulaire; d'autres sont m voie de formation. De toutes parts

IG

EMILE CIIEVSSOX

on nous a demandé des renseignements, des modèles de statuts, des indications précises sur la marche à suivre pour organiser pratiquement le patronage.

C'est notre cher et zélé secrétaire général, M. Albert Rivière, qui a supporté le poids de cette correspondance, à la fois si accablante pour lui et si fructueuse pour la préparation du Congrès.

En même temps, l'enquête nous faisait découvrir de petites auivres inconnues à Pai-is et presque ignorées dans les villes où (*lles fonctionnent trop moch^stemen t. Que de fois il en est ainsi dans notre beau pays, où il se dépense tant de dévouement obscur! Les œuvres y germent spontanément, à Tinsu 1 une de Taulre et les personnes r|ui nieni la liberté crient à son inqiuissance pour justifier leur abstention, l^a vérité, c'(*st que Tinitiative privée fait beaucoup ; mais on ne le sait pas. Ce qui manque, à toutes ces anivres, écloses au souffle de la liberté, c'est la publicité et la cohésion. Il importe de les révéler au pays et à elh^s-mémes et de décupler leurs forces par la méthode et le groupement.

Tel est précisément, au regard du patronage, Tobjet de ce Congrès et en particulier celui de notre enquête. Elle a rendu et au delà les services que nous attendions d'elle ; elle a éclairé jusqu'aux recoins les plus obscui's du i^ays : elle a fait surgir des concours, révélé des hommes. Son succès même atteste ijue Tidée du patronage était dans Tair. I^e Congrès arrive à son heure pour protit(M' de cette heureuse disposition, que je salue et qui reporte les esprits et les cœurs vers une question tout ensemble de préservation sociale et d'humanité.

Après avoir ainsi indiqué les motifs de Tenquête et affirmé son succès, je sortirais des limites assignées à ce rapport si je voulais exposer en détail tous les enseignements qu'elle nous a fournis.

Les membres de la Société générale des Prisons peuvent déjà se faire un(^ idée de la fécondité de Tenquête et de la richesse de ses résultats par la lecture de notre Bulletin qui, depuis quelque temps, la découpe en tranches dans le chapitre que chaque numéro consacre à la revue du patronage et des institutions préventives. M. Henri Joly, un maître dans ces matières, a de son côté mis à contribution Tenquête dans un magisiral article qu'a publié le Correspondant (hi 10 avril dernier sous le titre : Lhi pj'ochain Congrès,

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