‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 41 sur 58 · ocTOBHE · texte numérisé non relu

ocTOBHE

Lo j>rcniHM* Congrrs nalioiial coulro ralcoolisine s'est tenu à Paris du 26 au 29 octobre J903 dans le graiid ampliilhéalre (hî la Faeiilté de niédeciii(% sous la jM*('»sid(»iice d'honneur de M. Gasiniir-Perier. H venait si bien à son heure et répondait aux besoins de Topinion publiijue av(*c tant d'opportunité, que son succès a dépassé même Tattente de ses promoteurs.

Ce qu'il inqiorte de siiçnalei* tout d'abord, — car tel a bien été le Irait caractéristi({ue du Congrès, — c'(»st son large.* esprit d'apaisement, d'entente et d'union.

Nous étions là 700 à 800 personnes, venues de tous les points de la France, appartenant à toutes les classes, à toutes les professions, à toutes les opinions politiques et religieuses; il y avait dans notre assemblée une droite et une gauche, voire même une extrême-droite et une extreme-gauche. Il était dans la logique de cette situation qu'il se produisît entre ces diverses fractions des heurts plus ou moins violents, à cause des divergences profondes qui les séparaient, même sur le terrain professionnel, sur le terrain technique de Talcoolisme.

Par exemple, dans la plupart des congrès antérieurs, il était impossible d'arriver à une entente entre « abstinents » et « tempérants » ou entre physiologistes et moralistes ; on dépensait ainsi un tenips précieux en controverses doctrinales d'une vivacité inquié-

(1) Ce conipte rendu a été fait devant Vfnstitut r/énéral psychologique^ au cours de son assemblée générale, tenue le 2 décembre 1903 sous la présidence de M, Herbette, conseiller d'Etat.

tante, qui passionnaient les congrès et souvent même compronnUtalent leur œuvre.

Ces luttes étaient d'autant plus après que les adversaires étaient d'opinions plus rapprochées : il y a souvent ainsi, entre les gens que distinguent de simples nuances, des haines plus profondes que s'ils étaient séparés par des abîmes. A quelqu'un qui s'étonnait de ses nombreux procès avec ses voisins immédiats, Malebranche répondait : u Je ne puis cependant pas plaideur contre le Grand ïurc ! »

Eclairés par ces exemples, nous avons jugé que les questions d'organisation de la lutte contre Talcoolisme devaient avoir le pas sur les discussions, soit d'ordre scientifique sur la toxicité relative des dittér(Mils alcools, des essences, des liqueurs (»t de leurs diverses doses, soitd'ordre statutaire et stratégique sur la formule de Faction, sur la IcMiipérance ou Tabstinence. Aussi, faisant acte de libéralisme en même tem|)S que d'opportunisme, les orgaijisateurs du Congrès ont-ils formelh^nent déclaré qu'ils se plaçaient sur le terrain, non de la chimi(% mais de l'observation sociale, et qu'en ce qui concernait la fo]*mule de l'action, ils respectaient le programme individuel des congressistes, sans leur imposer aucune profession de foi et en laissant chacun d'eux libr(* de combattre l'alcoolisme à sa façon, })Ourvn qu'il le combatte.

(Vest grâce à ces déclaralions, aux(iueUes nous sommes i*t»slés (idèles, que nous avons pu maintenir la paix et la concorde* entre tous les membres de l'assemblée, et réserver leur activité aux problèmes de méthode et d'organisation, qui étaient le véritable but du Congrès.

11 ne faudrait pas conclure de sa discipline a son inertie ou à sa passivité : il n'a pas eu la moindi^e ressemblance avec une chambre d'enregistrement : les discussions y prenaient parfois une grande vivacité ; mais toujours l'accord s'est fait entre nous au moment du scrutin, de sorteque nous avons obtenu, pour tous les votes sans exception, cette unanimité intangible qui est peut-èlre sans exemple dans l'histoire des congrès.

C'est surtout la séance de clôture qui a donn('*, sous ce rapport, le plus magnifique spectacle.

Nous avions réservé naturellement cette séance pour Tadoplion de la résolution, qui, par cela même qu'elle était la raison d'être du Congrès, devait en être le couronnement et la sanction, à savoir la

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création d une fédération, qni anrait i)onr objel de gron|)(»r et de coordonner tons les efforts dirigés contre l^dcoolisme. Notre secrétaire générai, M. Riémain, avait été chargé de présenter cette y)roposition et s'était fort bien acqnitté de sa tâch(\ Mais, pour que la résolution fut votée, il fallait l'assentiment publi(* des représentants des différentes sociétés anti-alcooliques.

C/est alors que s'est passé(* une de c(*s scènes vérilablenient épiques et historiques, qui laissent au cœur de leurs aclrurs çl (\e leurs témoins une impression ineffacabl(\

Les dispositions d'une assemblée sont de Tordre* immatériel et cependant, à ce moment-là, celles du Congrès étaient pour ainsi dii e l>alpables. Il était dominé par une émotion générale, par un besoin de dévouement, d'abni^gation et de sacritic(% |)ai' un de ces (MilraîneuKMits (|ui détachent une assembh'^e de tout(* vidgarité mesquine la prédisposent à des actes solennels. Les représentants des sociétés sont venus, les uns après les autres, déclarer d'une voix vibrante*, à la tribune, que, convaincus de la nécessité de la Fédération, ils s'engageaient pour euK et pour leur société à s'y aftilier. Pendant cet émouvant défilé, on sentait comme un souftle de patiûotisme et d'humanité em|K)rter tous les congressistes au-dessus d(»s préoccupations personnelles et des susce|)tibilités particularistes : I^mi thousiasme grandissait à chacjue déclaration nouvelle. Entin, ce d('*tilé terminé, ([uand fut mise aux voix la résolution ([ui consacrait la Féd('»ration anti-alcoolique, elle fut votée avec des acclamations répétéc^s, où tous les assistants mêlèrent à la fois leur voix et leur Time. L'émotion générale était telle que, soulignant par quelques paroles qui lui montaient du cœur aux lèvres, la grandeur et la beauté de Tacte qui venait de s'accomplir, le président, — sans que persoime eût Tidée d'un sourire — osa le comparer à la nuit historique du 4 août.

Enfin, je dois encore faire honmnir au Congrès d'avoir su résister il la fascination des motions générc^usi^s, mais irréalisables ou encore prématurées, qui séduisent toujours une grande assemblée et la font verser du côté où elle penche. Elle a besoin d'exercer un grand empire sur elle-même pour contenir ses élans vers le mieux, qui est souvent Tennemi du bien, et vers ces résolutions excessives, qui font abstraction des obstacles, même des impossibilités, et qui discréditent rautoi'ité des congrès en donnant ;i leurs travjrux un caractère d'utopi(\

kmilIï: cheysson

Mais notre Congrès n'a pas eu seulement ce mérite négatif; il ne s'est pas borné à savoir se taire à ])ropos : il a su parler et dire ce (jui devait être dit.

Noire programme comprenait deux i)arties : Vlnventaire^ le Plan de campagne . Avant d'engager l'action, il fallait reconnaître le terrain, se rendre compte de la gravité du mal, des remèdes tentés jusqu'ici et de leurs résultats.

C(*tte enquête préalable nous a valu de li*ès l'emanjuables rappoi'ls, remplis de révélations aflligeantes, surtout pour certaines provinces, comme la Bretagne et la Normandie, qui se détachent en noir sur toutes les autres dans la carte de Talcoolisun^

G\^st après avoir ainsi constaté la i)rofond(*ur du mal el rinq)uissance relative des remèdes appliqués partiellement, (|ue Ton mesurait mieux la nécessité d'organiser Faction pour le combattre efficac(Mnent,

L(M.]ongrès a formulé, poui* cette raison, une soixantaine* de vœux, tous marqués au coin du bon sens prali({ue. Ces vieux se répartissent (Mî deux grandr^s catégori(vs, suivant (ju'ils se rapportent à V Action publique et à V Actio)i prives. Dans toute question sociale, c'est la division qui s'impose. Nous ne sommes pas i)lus partisans du u Rien à riùat » que du c( Tout à l'Etat », et nous estimons que, dans la lutte contre Talcoolisme, on ne peut exclure ni l'Etat ni Tinitiative privée. En face d'un mal si grave et si menaçant, il est indispensable de faire appel à toutes les forces sociales, à condition ({u'elles se renferment chacune dans sa sphère, sans empiéter sur les autres terrains.

Sous la rubrique* de V Action puhliqu.^, se rangent toutes les mesures qu'on peut attendre du Parlement, des municipalités et des diverses administrations j)ubliqu(»s.

Au Parlement, nous avons demandé la liuiilaiion du nombre (b^s débits de boissons, et ral>rogalion di* la funeste loi de 1880 (jui a déchaîné la pullulaliou des cal)ar(^ts. Sans revenir à l'autorisation qui a fait son temps et que personne ne songe à rétablir, il faut réduire ce nombre excessif par voie d'extinction. Un projetde loi dans ce sens est aujourd'hui pendant devant le Sénat. Ce qui doit faire espérer son succès prochain, c'est qu'il ne semble pas rencontrer des résistances trop vives de hi part des débitants actuels, puisque leur

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réduction par voie d'exliiiclion conférerait une [)lus-value croissante aux débits survivants.

Nous avons réclamé, d'autre part, Tabolition du privilège des bouilleurs de cru. Ce n'est là, évidemment, qu'un vœu d'avant-garde, et nous n'avons pas l'illusion d'espérer que cette suppression puisse être immédiate à cause de la force et de l'âpreté des intérêts en jeu.

Un autre vœu demande que les sociétés anti-alcooliques, dûment autorisées, puissent obtenir la faculté de poursuivre directement, — de concert ou concurremment avec l'autorité municipale, — les infractions aux lois et règlements sur la tenue des cabarets. C'est le droit de u citation directe », qui fait merveille dans certains pays, notamment en Angleterre, et qu il serait grand temps d'importer dans le nôtre.

Nous avons également réclamé en favruir de la femmc^ le droit de suffrage, dans les élections communales, (^i le combinant avec le système de << roption locale » pour la réglementation et la limitation du nombre des débits sur le territoire de la commune.

Nous croyons qu'il y a beaucoup à faire du côté des municipalités. Elles sont armées de pouvoirs étendus: mais, en général, elles ne les exercent guère, de peur de s'attirer des inimitiés puissantes, surtout en matière électorale, lien est c(»pendant quelques-unes, comme celles de Lyon, Nîmes, Montbéliard, La Rochelle..., qui ont usé de Tarlicle 9 delà loi du 17 juillet 1880, autorisant les maires à établir, dans un périmètre déterminé, des zones réservées autour de certains établissements publics. Nous avons cité, avec honneur, cette initiative, ([ui a ét('* prise sur divers points du territoire, en exprimant le voHi qu'elle se gén(h"alisat. Si toutes les municipalités voulaient user de ce pouvoir, elles feraient faire un pas énorme à la (Question delà limitation des cabarets, même sans attendre le secours d une loi nouvelle.

Nous avons insisté pour qu(; les administrations ])ul)liques veuillent l)i(Mi réserver à la réclame anti-alcoolique une parties des surfaces nmrales dont elles disposent, et qvi'iMi aucun cas elles ne laissent envahir ces surfaces par la réclame alcoolique. Elles s'épargneraient ainsi cette contradiction choquante que nous rencontrons dans l'attitude de certaines villes, qui, « soufflant le chaud et le froid », accordent des subventions à la lutte anti-alcoolique, mais, en même temps, souillent les murailles officielles d'affiches proclamant Texcellence de l'absinthe ou des apéritifs.

EMILE CHEYSSON

Nous avons exprimé aussi le Vd'u que les administrations publiques favorisent la publicité anti-alcoolique, en inscrivant sur toutes les feuilles qui les mettent en contact avec le public quelques maximes lapidaires sur les dangers de Talcoolisme. Nous voudrions que Ton profitiit des fréquentes occasions qu'a le public d'être en rapport avec Tautorité (état civil, impôt, service militaire, épargne...) pour graver dans l'esprit du contribuable ou du justiciable quelques sentences anti-alcooliques. CVst nnv excellente pratique qui fonctionne avec succès en Belgique. Nous avons saisi de ce projet certaines administrations, qui nous ont permis de Texaminer avec bienveillance. Notamment, l'administration des Caisses d'Epargne a mis à Tétude les inscriptions dont il s'agit.

Nous nous sommes naturellement occupés ensuite de TEcole, notre grand espoir en matière de lutte anti-alcoolique.

Quand les hommes sont atteints par le fléau, il est fort malaisé de les sauver, quoique des exemples consolants soient venus nous montrer que leur cure n'est pas impossible ; mais, là comme ailleurs, il est beaucoup moins difficile de prévenir que de réparer et c'est pourquoi il est essentiel de prémunir l'enfance contre la contamination.

Aussi avons-nous demandé qu'on apprît aux enfants, — à ceux de renseignement secondaire comme à ceux de renseignement primaire, — à se mettre en garde contre Talcoolisme en lui signalant ses dangers. Nous avons reçu de Tadministration de l'instruction publique les déclarations les plus formelles et le pays peut compter sur son concours effectif.

Le Congrès a également demandé qu'après leur sortie de l'école, les jeunes gens soient réunis en Ligues spéciales qui leur permettent de conserver la bonne empreinte de ce premier enseignement.

En ce qui concerne Tarmée, nous avons été très heureux de recueillir les chaudes adhésions de ses chefs les plus éminents. L'on s'explique parfaitement leur sollicitude à ce sujet ; car notre enquête nous a fourni, pour tous les points de la France, des indications précises et concordantes sur la profondeur du mal et la gravité de ses conséquences.

Les chefs sont pénétrés de ce sentiment qu'on ne peut avoir une armée forte, vaillante, disciplinée, si on la laisse en proie à Tal*

Le premier congres national contre l'alcoolisme

cool. L'alcool ruine Tespril d'obéissance ; il aftaiblit les hommes et les sème le long des routes dans les fossés ; il leur ôte Tendurance et Ténergie : ce n'est pas avec des alcooliques qu'on peut espérer la victoire. Il est donc indispensable que rarmée, par laquelle passent aujourd'hui tous nos enfants, soit une grande école de sobriété, en même temps que de devoir militai

Sur ce point, généraux et colonels nous ont fait à Tenvi les déchira lions les plus formelles, et nous avons appris avec joie qu'il s'opérait à rheure actuelle, dans bon nombre de régiments, des tentatives vigoureuses pour enrayer le mal.

Le procédé qui paraît donner les meilleurs résultats et qui rencontre le plus d'adhésions, est la création, à l'intérieur de la caserne, de cercles oii les hommes, pendant les heures de loisir, puissent, dans un abri éclairé et chauffe, lire, jouer, faire leur correspondance, au lieu d'aller s'empoisonner au cabaret ou ailleurs.

Nous avons entiii consacré un vœu à ralcoolisiiK» aux colonies.

On sait quels épouvantables ravages il y fait. Certains esprits, aff^ranchis de toute sensibilité, soutiennent que, dans les pays neufs où S(^ trouvent deux races en présence, Tune des deux, la plus faible, doit disparaître pour cédcM' la place à Taulre. Cet arrêt s'exécute, soit par la fusillade, soit |)ar l'alcool, qui se trouve ainsi investi d'une mission quasi-providentielle et devient un instrument inattendu du progrès.

Le Congrès n'a pas admis ces belles théories humanitaires et il a demandé qu'on prît des mesures contre l'anéantissement des nègres par la boisson qui, au lieu de s'appeler c< eau-de-vie » devrait plutôt s'appeler « eau-de-mort ».

Le général Galliéni nous a fait l'honneur de nous assurer qu'il était tout à fait d'accord avec nous, et nous lui sommes très reconnaissants du concours efficace que lui et le général Lyautey, son vaillant et distingué collaborateur, ont bien voulu nous prêter.

J'en ai fini pour ce qui concerne l'action publique. Il y a beaucoup à espérer de ce côté, sans doute, mais combien plus devonsnous attendre de Faction privée ! Nous aurions beau accumuler dans les codes et les règlements des mesures protectrices : elles reste-^ raient aussi impuissantes qu'à l'heure actuelle, si l'opinion publique, en pesant sur l'autorité administrative et judiciaire, ne venait en

KMILE CHEYSSOX

imposer et en surveiller rapplication. C'est clone surtout aux nKxnirs et à l'action privée que Ton doit faire appel. Quicl Icijes sine moribus?

Ce serait, en vérité, une excuse trop facile pour l'égoïsme ou rindolence que de se dégager de tout devoir vis-à-vis des méfaits de Talcoolisme, en reportant sa responsabilité sur TEtat. Si TEtat, si les administrations publiques, si la commune ont leur rôle à jouer, chacun de nous a aussi le sien, et cette action personnelle est la plus nécessaire, parce que c'est elle qui est la plus décisive et saisit le plus étroitement le fléau corps à corps.

La formule de cette action n'est pas unique et absolue; mais elle varie suivant les divers groupements et doit s'adapler à leurs conditions particulières.

Les vœux du Congrès, qui viseiit successivomeiit les diverses catégories sociales, constituent un véritable arsenal, où chacune d'elles peut trouver Tarme qui lui convient spécialement. Toutes sont mena-cées par Talcool : toutes doivent et toutes aussi peuvent se défendre.

En présence de cet ensemble de mesures, d'un caractère pratique, appropriées à toutes les situations et k toutes les tailles, il n'est plus possible à personne d'alléguer son impuissance comme excuse de son inertie. Du moment où chacun a la formule de son action, chacun a également celle de son devoir.

Un mot seulement sur les diverses catégories que nos vœux ont passées en revue.

Au premier rang, le clergé. Nous avons émis le va^u que les clergés des diverses confessions religieuses mettent leur grande autorité morale au service de la lutte contre Talcoolisme, qu'ils créent dans leurs œuvres des sections anti-alcooliques et favorisent dans les établissements d'instruction primaire et secondaire, dépendant d'eux, la diffusion de l'enseignement anti-alcoolique.

Nous avons, à cette occasion, reçu les adhésions les plus formelles de plusieurs chefs éminents du clergé catholique. Le clergé protestant et le clergé Israélite ont pris la même attitude par leurs organes les plus autorisés, de sorte que, là encore, s'est réalisée l'union qui a caractérisé notre congrès.

Après le clergé, le corps médical, cette troupe d'élite et d'avantgarde, qui doit soutenir les premiers chocs et qui constitue notre principal appui dans la lutte contre l'alcoolisme.

LE PREMIER CONGRÈS NATIONAL CONTRE L ALCOOLÏSME

Nous avons donc émis le vœu que le corps médical forme des sociétés de médecins et d'étudiants pour Tétude des effets de Talcool et de la prophylaxie de l'alcoolisme.

Nous nous sommes gardés, sur ce chapitre, de verser, (*omme je Tai déjà expliqué, dans les discussions scientifiques et surtout chimiques, qui nous auraient entraînés fort loin.

Cependant, nous avons craint un moment, à propos de c< Talcoolaliment », de voir entamer notre union, jusque-là inébranlable, par suite d'une proposition, qu'avait inspirée un sentiment généreux, mais qui a failli diviser le Congrès.

J'en ai demandé le renvoi à une commission, et le lendemain, j'ai été assez heureux pour apporter une rédaction qui a rallié tous les esprits et obtenu la même* unanimité que toutes les résolutions antérieures du Congrès. Il a suffi, pour cela, d'écarter le point de vue chimique, qui prête à controverse, pour se placer sur le terrain social, où le doute, hélas ! n'est pas permis. Notre enquête préalable avait éclairé d'une lumière éclatante les ravages de Talcool, et nous étions, en outre, couverts par une mémorable délibération de l'Académie de médecine, en date du 10 mars 1903, que nous n'avons pas manqué d'invoquer à l'appui de notre délibération.

Le vœu suivant s'adresse aux médecins-inspe(*teurs et inspectrices des enfants assistés, nourrissons et nourrices ; nous leur avons demandé de retirer le livret de garde ou de nourrice aux femmes qui seraient intempérantes ou qui introduiraient dans l'alimentation des enfants confiés à leurs soins, soit du vin, soit toute mixture alcoolique.

C'est là, malheureusement, uiu^ [)rali(pie constante, qui prend pour prétexte le désir de fortifier Tenfant, de Taccoutumer de bonne lieure à tolérer les liqueurs, de lui faire du « tempérament ». Il est nécessaire que les médecins inspecteurs se montrent impitoyables pour ces habitudes inconsciemment meurtrières.

T/industrie a d(^ grands devoirs h remplir dans la question (|ui nous intéresse. Ici commc^ partout, on constate la convergence de rintéret bien entendu et du devoir social : les patrons, qui ne seraient pas touchés par Tun des ordres de considérations, ne peuvent pas rester insensibles à l'autre.

Pas plus qu'un général ne saurait espérer, disais-j(^ tout à Tlieure,

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la victoire avec des soldats alcooliques, un industriel a bien peu de chances de succès avec des hommes minés par Talcooi. En outre, par suite de la nouvelle responsabilité que fait peser sur lui la loi du 9 avril 1898, il commet une véritable imprudence en occupant des ouvriers alcooliques: d'une part, leurs habitudes d'intempérance leur donnent moins de sûreté dans les manœuvres et multiplient pour eux les risques d'accidents ; d'autre part, des blessures, mCmie insignifiantes pour un homme sain, prennent des caractères d'extrême gravité quand elles atteignent un corps ruiné par Tintempérance. Pour tous ces motifs professionnels et humanitaires, aucun patron n'a le droit de se désintéresser de la lutte contre l'alcoolisme.

Le Congrès a été fort impressionné par de remarquables rapports, qui nous ont renseignés sur les efforts fructueux faits jusqu'ici dans un certain nombre d'usines en vue d'enrayer le tïéau. 11 a donc émis le vœu que les industriels, soit à titre individuel, soit à titre collectif, recourent à ces mesures ((ui ont fait leurs preuves, telles que : amélioration des logements (point capital sur lequel je vais revenir), écoles ménagères, jardins ouvriers, restaurants et cafés de tempérance, distribution de thé et de café dans les ateliers.

Cette dernière mesure a pour objet de rombatti*e l'habitude qu'ont certains ouvriers de c( prendre une tournée », par exemple, le matin, avant de se mettre au travail. Ces apéritifs pris à jeun, ces alcools corrosifs, masqués par des essences, font des ravages déplorables sur les muqueuses encore à nu. 11 serait extrêmement important de soustraire les ouvriers à uno praticpie aussi meurtrière. S'ils recevaient, dès leur entrée, des distributions gratuites de café et de thé chaud, ils ne demanderaient plus cette chaleur artificielle à l'alcool, qui la leur fait payer si cher, et ils pourraient, avec les deux sous du petit verre quotidien, alimenter largement les secours de la prévoyance, de façon à mettre eux et leur famille, par l'assurance, à l'abri de toutes les crises de la vie.

Nous avons préconisé aussi les moyens suivants : institutions de prévoyance et sociétés anti-alcooliques ; propagande par les affiches, les conférenc(*s, l'école, etc. ; encouragements aux sociétés de gymnastique et de sport ; prohibition de la consommation de l'alcool dans les ateliers; suppression du chômage du lundi et fixation des jours et heures de paye, en vue de dépister les habitudes alcooliques.

Chaque patron peut choisir, parmi tous ces moyens, ceux qu'il croit les plus appropriés à son personnel et à son genre d'industrie.

LE PREMIER CONGRÈS NATIONAL CONTRE l'aLCOOLISME

Viennent ensuite les vœux i^elalifs aux chemins de fer, La sécurité de rexploitation des voies ferrées repose sur la sobriété des agents. On tremble à la pensée que, si la main d un aiguilleur ou Tœil d'un mécanicien perdent leur sûreté par suite des fumées de Tivresse, il peut se produire une catastrophe. Tous ceux qui voyagent sont ainsi intéressés à Tanti-alcoolisme ; or qui ne voyage aujourd'hui ? L'alcool est partout et menace tout le monde. Personne n'a le droit do rester neutre ou indiflfc'^rent dans îa lutte engagée coniro ce danger universel.

Après avoir félicité les compagnies de chemins de iV^r des mesures qu'elles prennent contre Talcoolisme, le Congrès a exprimé le vœu qu'elles encouragent les sociétés anti-alcooliques formées entre leurs agents et celles des sociétés coopératives de consommation qui inscrivent dans leurs statuts d(îs garanties contre Tintempérance.

Le Congrès a invité les clients des compagnies de chemins de fer (c'est-à-dire le public) à s'abstenir de la funeste pratique qui consiste à offrir des consommations alcooliques aux agents chargés de la réception et de l'expédition des marchandises.

u Ce sont les clients qui nous empoisonnent, quand nous leur apportons des colis », nous ont dit les agents des chemins de fer. Cette pratique, en se renouvelant fréquemment pour le même employé, l'alcoolise presque fatalement. Nous avons pensé que, pour la faire cesser, il suffirait d'en signaler au public les graves inconvénients.

Un autre va3u demande que les compagnies suppriment les Bar,^ ambulants, à l'expiration des contrats qui les ont introduits sur certaines lignes, notamment celles de TOuest ; qu'elles tiennent la main à l'interdiction de la vente des spiritueux à leurs agents, et qu'eîifin, lors du renouvellement des traités avec les concessionnaires des buffets et des wagons-restaurants, elles s'efforcent d\v insérer des restrictions sur la consommation de Talcool délivré au public.

C*est à ce sujet que l'unanimité a failli être de nouveau compromise au sein du Congrès. Quelques-uns de nos membres les plus zélés et les plus éminents proposaient que l'on recommandât aux compagnies de condamner à l'abstinence tous les voyageurs circulant sur leur réseau — sur tout le territoire de la France par conséquent — en interdisant la vente de l'alcool dans les buffets et wagonsrestaurants. Cette idée, exposée avec éloquence, avait impressionné

KMILE CHEYSSON

rassemblée; mais le Congrès s'est bientôt ressaisi, et, rappelé au sentiment des réalités, il s'est borné au vœu d'attendre le renouvellement des traités pour essayer d'y introduire quelques améliorations au [)oint de vue anti-alcoolique.

On sait quels ravages exerce Talcoolisme chez les malheureux pécheurs et marins. Sur certains points du littoral, les patrons ont la déplorable habitude de payer en eau-de-vie — et quelle eau-de-vie! — une partie des salaires. On distribue également de Teau-de-vie aux hommes pendant les traversées. Le Congrès a demandé qu'une surveillance efticace fût organisée pour empêcher rembarquement de provisions d'alcool à bord ; que les créations d'abris de marins et cantines maritimes fussent efficacement encouragées et que l'administration tiiil la main au règlement des comptes des marins en es- )>èces.

Après rindustrie, les Syndicats. Le Congrès n'a eii garde de les nc^gliger.

Les syndicats agricoles, qui à l'origine se bornaient exclusivement îi des attributions économiques, telles que Tachât d iMigrais, de ma- (^hines, de semences, cl la vente de denrées, ont eu le très graurl mérite de se compléter pai* dt^s institutions sociales : mutualité, crédit, assurance, etc.

Le Congrès leur demande d'applicpier leur organisation et leur intluence à combattis» Talcoolisme dans les campagnes; c'est là une tache digne d'eux. Beaucoup, d'ailleurs, se sont déjà engagés dans cette voie.

Les groupements ouvriers peuvtMil, eux aussi, avoir, s'ils h* vihilent, une action considérable dans la lutte contre l'alcoolisme. Cette question a été délicate à traiter au sein du Congrès, les syndicats ouvriers représentant, en etlet, ce que j'appelais tout à l'heure la gauche et l'extrème-gauche de notre assemblée.

Quoiqu'on les ait accusés d'avoir pour l'alcool ou pour ceux qui \o débitent une singulière complaisance, la pluj)art d'entre eux désirent sincèrement combattre l'alcoolisme. Le grand agitateur belge Vandervelde a proscrit l'alcool de toutes les sociétés coopératives qui relèvent de l'obédience socialiste, et, dansses brochures comme dans ses discours, il a indiqué, en termes élevés, pourquoi il combattait l'alcool. Il a déclaré que, lorsqu'un parti voulait obtenir le pouvoir,

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il fallait qu'il en fiU digne : or, d'après lui, cette dignité serait inincompatible avec la fréquentation du cabaret. Aussi est-ce, à son avis, le devoir d'un chef de parti que d'essayer de préserver ses troupes d'une telle déchéance, pour les mener victorieusement à la conquête du pouvoir.

Certains syndicats ouvriers venaient à nous avec les mêmes sentiments, mais ils ne consentaient à nous donner leur adhésion qu'à condition de faire entrer dans un v(eu un véritable réquisitoii*(^ contre Torganisation actuelle du travail et contre le capital, u Rendez-nous plus forts, disaient-ils, et nous mettrons ce surcroît de force au service de la lutte anti-alcoolique ».

Cette fois encore, le Congrès était menacé d'être coupé en deux. Mais il put de nouveau échapper à ce danger. Le Président fil remarquer à ceux qui tenaient ce langage que d'autres partis, représentés dans la salle, tels que le parti (\atholique, pourraient le tenir également et réclamer un supplément d'intluence, afin d'être mieux en état de servir notre cause. Les syndicats st*raient-ils disposés à accueillir une telle demande? Leur réponse négative trancha les hésitations de l'assemblée : les auteurs do la proposition eux-mêmes n'insistèrent plus sur leur mise en demeure impérative et se rallièrent avec beaucoup de bonne grûce à un texte transactionnel, qui, comme tous les autres, recueillit Tunanimité des sutTra^^es.

Après les syndicats, nous avons fait appc^l aux sociétés coopératives (le consommation. Les coopératives belges socialistes, — je le rap- ])elais tout à l'heure, — ont proscrit l'alcool; mais, hélas 1 beaucoup (le nos sociétés fran(;aises n'ont pas encore imité ce bel exemple. Aussi avons-nous exprimé le v(jeu qu'elles adhènMit toutes à la campagïie anti-alcoolique, et applicjuent dans leurs relations avec leurs membres les mesures propres à réfréner la consommation de l'alcool.

La compagnie des chemins de fer P.-L.-M., dont les employésont constitué un certain nombre de coopératives, les a prévenues qu'elle retir(M*ait toutes ses fav(uirs (subventions, jiermis de circulation, rédiuUions importantes sur le transport des denrées) à cellesqui continueraient à vendre de l'alcool.

J'arrive maintenant, parmi tous les vœux émis par le Congrès, à celui qui me paraît l'un des plus importants, comme base d'une action efficace.

EMILE CHEYSSOX

ce Le Congrès, considérant que le taudis est le pourvoyeur du cabaret, recommande le développement des sociétés d'habitations à l>on marché et l'assainissement des logements existants ».

Tel est, sans doute, de tous les moyens dVnrayer l'alcoolisme, le plus pratique et le plus sûr.

C'est parce que la maison est insalubre et le logement mal tenu que le père de famille prend son foyer en horreur et va chercher des consolations malsaines au cabaret. Si Ton pouvait donner des habitudes ménagères aux femmes d'ouvriers et assainir le milieu d'habitation, le cal^aret serait à moitié vaincu.

Il y a un etïbrt vigoureux à organiser, toute une campagne à entreprendre, en faveur de la Maison sahibre et de \ Enseignement menar/er ; mais, comme je ne puis al)order en ce moment les explications que comporterait relie double croisade, je me bornerai, d'un mot, à rappeler que, la famille étant la molécule sociale, le pays est prospère ou menacé de décadence, suivant qu elle est intacte ou désagrégée.

Du moment où la famille a cette importance, on pressent celle du logement qui lui sert d'alvéole ou de coquille. Les anciens disaient : 7nens sana in corpore sano. De même, on pourrait soutenir qu'il est difficih* (le concevoir une famille saine dans un logement malsain.

Envisagée à ce point de vue, la maison n'est plus seulement un assemblage de pierres, de briques et de fer : elle représente une force morale et une force sociale. 11 importe de Tavoir pour soi, au lieu de Tavoir comme adversaire dans la lutte entreprise contre les tléaux où elle a son rôle à jouer.

Le logement insalubre étant la source principale drs misères qui affligent la population d'un pays, c'est là qu'il faut combattre le mal. 11 n'y a donc rien de plus urgent que la campagne en faveur de la salubrité des maisons et de renseignement ménager de la femme.

Je ne parle pas de reconstruire à neuf toutes les maisons, ce qui dépasse les forces d'une seule génération; mais, ce qu'on peut et <^e qu'on doit faire, c'est assainir les logements existants et répandre de bonnes habitudes pour la tenue du ménage. Dans cette voie, pas n'est besoin de milliards ni môme de millions : le dévouement suffit et c'est surtout du colé des femmes qu'on le trouvera, si Ton sait bien le chercher.

La femme est actuellement en quête d'une formule pour son action

LE PREMIER CONGRES NATIONAL CONTRE l'aLCOOLISME 267

sociale ; c*est la grande question à Tordre du jour. Or, je ne connais pas pour elle de mode d'action sociale plus pratique et plus pressant que de contribuer à Tassainissemenl des logements insalubres, en donnant aux ménagères de bonnes habitudes d'hygiène et de prophylaxie* Trop de femmes tiennent mal le logis : elles donnent au père de famille une nourriture malsaine et indigeste; elles dilapident inconsciemment le petit budget qu'elles administrent. Le jour où la maison sera assainie, où la femme saura son métier et remplira son rôle magnifique d'c^pouse et de mère, le père, au retour de Tatelier, se plaira dans un intérieur riant et salubre et ne songera plus à le fuir pour le cabaret.

L'attention du Congrès s'est ensuite portée sur le concours à demander aux Caisses d'épargne et aux sociétés de Secours mutuels. Il existe, en effet, un antagonisnie irréductible entre la prévoyance et Talcoolisme : ^ Ceci tuera cela».

L'alcool fait à ses victimes une mentalité spéciale ; elle leur enlève la force de songer à l'avenir et de résister aux entraînements immédiats. En outre, elle dévore les ressources qu'ils auraient pu, sans cette concurrence redoutable, consacrer à la prévoyance.

Aussi, sur un remarquable rapport de mon éminent confrère et ami M. Rostand, le Congrès a-t-il fait un appel pressant aux caisses d'épargne et à la mutualité, dont les intérêts sont directement en jeu.

Il en est de même des sociétés antituberculeuses. La tuberculose se prend c( sur le zinc », — le mot a été dit, — de même qu'elle se prend dans le boug(*.

S'adressant aux gens du monde, le Congrès a signalé aux propriétaires la responsabilité qu'ils encourent en louant leurs immeubles à des débitants. De très honnêtes gens, respectables à tous égards, n'hésitent pas pour obtenir 1 0/0 de plus de loyer, à se rendre complices de rempoisonnement de leur prochain, en laissant s'établir chez eux un bar ou un cabaret. Il y a, n'en déplaise à Vespasien, « de l'argent qui sent mauvais 1 »

Nous avons également mis les gens du monde en garde contre les dangers de Talcoolisme « inconscient ». Certains d'entre eux, en consultant un médecin, sont aussi surpris qu'indignés quand il leur

KMILE CHKYSSON

dit, en termes voilés, qu'ils s'alcoolisent, u Mais, docteur, je ne bois pas ! » Cependant, en les aidant à faire l'inventaire de leur journée, on s'aperçoit que, dans la journée, sous prétexte de « five o'clock », de <c lunch », de liqueurs apéritives, digestives et toniques, ils ont ingéré de quoi s'alcooliser à coup sûr.

Le sport, qui (^sf un excn^ice excellenl et prépare des soldats vigoureux au pays, est malheureustnnent accompagné parfois, dans les réjouissances et les fêtes dont il est Toccasion, do punchs d'honneur et de libatious, qui peuvent être pour quelques-uns de ses jeunes adeptes une sorte d'apprentissage de l'alcoolisme. Le Congrès a émis le vœu que les sociétés de sport surveillent cette pratique inqui('»tanfe, pour ne pas gêner l'approbation sans n'^serve qu'on serait heureux d(* donner à leurs progrès.

J'arrive à un autre vaui, d'une importance capitale : c'est celui qui concerne la f(Miim(\

On n'a pas, jusqu'à présent, tiré parti de l'intluence de la femme dans la lutte anti-alcoolique, et cependant c'est elle qui en est le principal enjeu, puisque Tah^oolisme détiaiit la famille, dont elle est la gardienne et rincarnation.

Parmi les conséquences de l'alcoolisme. Tune des plus graves et des plus impardonnables est le mal qu'il fait à l'enfant. Que le père soit puni de son intempérance : on peut en gémir au nom de Thumanité ; on ne peut pas s'en indigner au point de vue de la justice. Mais que l'enfant, cet être innocent, soit affligé de tares héréditaires, qu*il soit voué prestpie fatalement à toutes les dégénérescfMices du i-achitisme, à l'idiotie, à Tépilepsie, à la tuberculose, et peut-être au crime, tout cela est effroyable et serre le cœur, comme une grande iniquité. Les femmc^s, qui sont les auges gardiens des enfants, ne peuvent pas souftVir cela : il devrait s'élever, d'un bout de la France à l'autre, commt* un grand cri de toutes les mères, cri semblable h celui qui fut poussé à la suite des enquêtes sur les horreurs d(^ l'industrialisme en Angleterre : u Sauvons l'enfant 1 ». C(* cri eut alors un retentissant ('cho dans ce pays. Poussé dans \c notre, il n'en aurait pas moins et pourrait faire reculer ce fléau, qui doit être détesté des mères, comme la guerre, mais sans avoir ses nobles excuses.

Le Congrès a donc émis le vœu u que le Gouvernement et l'ini-

LE PREMIER CONGRÈS NATIONAL CONTRE L^ALCOOLISME

liali\<» privée combinent leurs efforts en vue de multiplier les écoles ménagères et d'organiser dans tout le pays Tinstruction des Femmes pour la bonne tenue du ménage, Tassainissement et le charme du logement, qui disputeront ainsi victorieusement le père au cabaret et tariront deux des principales sources de la tuberculose ».

Sans prolonger davantage cette analyse déjà si longue et pourtant si rapide, et, je le crains bien, si insuffisante, des vœux du Congrès, j'arrive enfin à sa dernière résolution, relative à la Fédération nationale anti-alcoolique.

Depuis longtemps déjà, nos sociétés s(Milai(mt le besoin de se fédérer pour donner à Icnir action un surcroît d'efticacilé. Elles comprenaient, en effet, que leur impuissance relative tenait à leur isolement. Elles ne pouvaic^it rester plus longtemps en dehors de révolution générale, qui entraîne ce rapprochement dans les diverses manifestations d'hygiène sociale.

Le Congrès a été précisément convoqué pour répondre à ce besoin, et il a, sur ce point comme sur tous les autres, pleinement r(q:>ondu à Tespérance de ses organisateurs.

Dans sa dernière séance dont j'ai décrit plus haut la physionomie», et après une délibération empreinte d'une véritable solennité, il a émis le vœu que les société anti-alcooliques se groupent, aussi bien pour la défense de leurs intérêts communs que pour Torientation de leur action, autour de leur doyenne, la Société française de tempérance, plus connue aujourd'hui sous le nom de Ligue nationale contre Talcoolisme, mais à la condition expresse que les différentes sociétés qui viendraient ainsi se grouper conserveraient leur autonomie absolue et leur programme intégral. Un Bureau, dont le vœu indique la composition, a été chargé de préparer les statuts de cette Fédération et d'établir Tentente entre les diverses sociétés qui doivent la composer, en assurant à chacune d'elles, au sein de la Fédération, une représentation proportionnelle à son importance.

Allant plus loin encore, le Congrès, — après avoir constitué ce premier groupement au sein même des sociétés anti-alcooliques, — a voté Tadhésion de cette fédération à V Alliance d'hygiène sociale^ qui vient de s'organiser sous la présidence de M. (^asimir-Perier, et qui groupe les organisations dirigées contre les divers fléaux.

Cette Alliance est ce qu'on jiourrait appeler une fédération du

EMILE CHEYSSON

second degré. Les fédérations se sont constituées jusqu'ici parmi les œuvres se proposant un même but ; il est rationnel qu'à leur tour elles se groupent, comme s'étaient groupées les sociétés qui les composent, et qu'une fédération anti-alcoolique, par exemple, sente le besoin de se rapprocher d'une fédération anti-tuberculeuse. Toutes deux ont de tels points de contacl qu'il leur est impossible de s'ignorer plus longttMups et de fonctionner à Tinsu Tune de l'autre. De mènn* pour celles qui cond)attent la mortalité infantile et le taudis.

Une première manifestation de l'Alliance d'hygiène sociale a eu lieu récemment, sous la présidence de M. Casimir-Perier, a Saint- Etienne. Le succès de cette imposante manifestation est du certainement, pour une grande partie, à l'autorité de son chef éminent ; mais il s'explique aussi par ce mouvement général qui incline tous les esprits et les cœurs vers le soulagement des misères sociales, et qui avait déjà fait le succès de notre (longrès anti-alcoolique.

A Saint-Etienne, comme à Paris, nous avons assisté à ce spectacle émouvant de voir rapprochés et unis les partis les plus opposés, qui, faisant ti-ève à leurs divisions quotidiennes, sont venus, la main dans la main, collaborer à une (euvre commune de bien public dans un même sentiment de patriotisme et d'humanité.

Il y a là des symptômes concordants et du plus heureux augure pour l'avenir.

xVprès Saint-Etienne, la vilh^ de Nantes veut avoir son Con)ilé d'alliance d'hygiène sociale et nous appelle pour aller le fonder prochainement en grande^ solennité. D'autres fondations analogues se préparent. J'espère que cet exemple va être suivi sur de nombreux points du territoire et que ces divers foyers vont allumer comme un vaste incendie, qui gagnant de proche en proche, embrasera successivement tout le pays dans un grand élan d'amour et de paix {)our la lutte contre la misère sous toutes ses formes et contre les haines sociales.

Le Dimanche

et

l'Initiative privée

MV

LE DIMANCJIE

ET

L'irsrriATivK piu vi:e

Mesdames, Messiei us.

Je suis vraiment confus des éloges excessifs que vient de me décerner le Président de cette réunion, riionorable M. Vermont. J'en sens (raulant plus le prix qu'ils émanent d'un maître en Tai-t de bien dire, et, ce qui vaut mi(»ux encore, en î art de bien faire. M. Vermont a su conquérii* la première |)lace, non seub^iient dans le Barreau de celte grande ville, mais encore dans \c monde de la mulualilé, où sa réputation a été justement méritée par de longs et brillants succès de praliiiue et de propagande, (*t lui a valu à chaque Kxposilion d'Economie sociale b^s plus hautes récompenses dont disposait le jury.

Le danger d\iue présentation aussi aimable, c'est de surexciter les espérances de l'auditoire et de le condamner à d'inévitables mécomptes, dont pâtit le conférencier. Je vous prie donc d'oublier tout ce qu'on vient de vous dire de trop aimable à mon sujet, et de n'en retenir qu'un seul point : c'est l'aftirmation de mon profond dévouement à la cause du Dimanche, envisagée au [)oint de vue populaire, et ma reconnaissance à votre Ligue rouennaise pour son invitation à venir entretenir de cette cause le brillant et nombreux auditoire devant lequel j'ai l'honneur de parler ce soir. Je vous apporte le salut amical du Comité de la l^igue centi'ale qui m'a délégué auprès de vous, et je prends la liberté de solliciter, au

(1) Conférence faite le 7 juin 1898 à TAssemblée générale du Groupe Rouennais de la Ligue populaire pour le repos du Dimanche^ sous la présidence de M. Henri Vermont, président de VErnulation chi êlicnne,

ÈiMILE CttEYSSOiN

nom de ces clients dont j'ai à défendre devant vous les intérêts, c'est-à-dire au nom des déshérités du Dimanche, quehiues instants de votre bienveillante attention.

Ce dévouement à la cause populaire du Dimanche, ces convictions qui m'animent à son endroit, je ne les ai pas puisés dans les livres ou les abstractions, mais dans Texpérience de la vie, dans le contact avec les employés et les ouvriers. J'ai eu Thonneur d'être directeur du Creusot ; là j'ai vu de près les ouvriers, j'ai étudié leurs habitudes, leurs besoins ; j'ai appris, les voyant de près, à les connaître et à les aimer : j'ai pu ainsi me rendre compte du rôle que jouait le repos du Dimanche dans le bonheur, dans l'assiette de la famille ouvrière, ou plutôt de la famille humaine en général.

En effet, le Dimanche a quelque chose de profondément humain : il ne convient pas à telle ou telle catégorie d'hommes, mais à tous les hommes ; il ne saurait être le privilège de telle ou telle classe, mais il appartient à tous, et nul ne doit en être exclu.

Ce n'est pas un de ces besoins passagers, une de ces modes qui a son quart d'heure de vogue et d'engouement et qui passe ensuite, à jamais ensevelie dans l'oubli. Ce n'est pas l'invention d'un homme ou d'un peuple ; le Dimanche n'a ni une date ni un siège déterminés ; il n'est pas circonscrit à une époque, à une religion, à une forme de gouvernement, à une contrée, à une race. Non ! il correspond à cette partie de Thomme sur laquelle le temps, l'histoire, les mœurs, n'ont pas de prise, à cette trame profonde de l'humanité, qui sert de support permanent à toutes les transformations de surface et sur laquelle chaque siècle vient tour à tour jeter sa couleur et ses broderies.

Le Dimanche est une de ces lois, vraies toujours et partout, sous tous les climats et pour tous les hommes, ceux d'aujourd'hui, comme ceux d'hier et de demain, pour l'homme, en un mot, dans son essence et sa nature intimes. Ces lois demeurent, alors que les lois d'un jour passent; ce sont ces lois que Cicéron appelait c< les lois des lois », en les déclarant supérieures au législateur éphémère et que Sophocle à son tour invoquait comme « réternelle loi, plus vieille que le monde 1

LE blMAiNCME ET l'iMTIATIVE PRIVÉE

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