LE DIMANCHE ET L INITIATIVE PRIVEE
non, mais simplement de ne })as aller les trouver le Dimanche pour r(»courir à leur savonnette ou à leurs ciseaux. L'abstention suflit et elle sera toute-puissante : si vous renonce/ à vous faire raser ou à vous faire couper les cheveux le Dimanche, tous les coiffeurs, sans exception, seront obligés de fermer boutiqu(\
Vous écrivez des lettres, vous faites d(îs chargements. Ne nnUtez pas à la poste samedi ou le dimanche malin d(\s lettres ou paiiuets non urgenis. Si tout le mond(* s'enlendait pour agir ainsi, le service des fadeurs serait considérablement allégé U) Dimanche et le nombre des disiributions pourrait, sans inconvénient, être encore réduit cejour-là.
Vous êtes propriétaire : à ce titre, vous faites construire ou tout au moins réparer des maisons. Rappelez-vous que c'est le Dimanche que s'opèrent le plus aisément les malfaçons, préjudiciabh.vs à vos int(M*èts, par suite du relâchement de la surveillance et de la niaussaderie d'un travail contre nature, qui s'a|)prèt(; à prendre sa revanche le lundi. Ayez grand soin de stipuler avec vos entrepreneurs, dans les cahiers des charges, le chômage de vos travaux le Dimanche ; faute de cette précaution, vous ne pourriez pas plus tard le leur im- [)osei*.
Vous ne possédez pas d'immeuhh*; mais, n'étant ni des vagabonds ni des nomades, vousen habitez un. Vous êtes locataire et vous avez foi'cément à faire, pour de menu(3s réparations du logement et des meubles, au serrurier, au menuisier, au plombier, au tapissier, au fumiste. Vis-à-vis de tout ce personnel, souvenez-vous du Dimanche.
Vous vendez, vous achetez, vous vous mariez, vous héritez, vous testez, — j'allais dire vous mourez, mais je ne veux pas assombrir cette réunion par révocation d'une image funèbre ; — pour tous ces actes, vous recourez au notaire. N'allez pas le trouver le Dimanche, comme on a tro[) souvent l'habitude de le faire, surtout à la campagne.
Le 30 avril dernier, sur Tinitiative prise par une Association de clercs, nommée la Basoche, la Ligue adressait une circulaire aux Présidents des chambres des Notaires des arrondissements de Bar-le- Duc, Commercy et Montmédy, pour leur demander de fermer leurs études le Dimanche ; elle leur faisait remarquer que cette mesure était déjà appliquée dans de nombreuses localités en France (1),
vl) Arroadisseiiionts d'AvesQes, Bar-sur-Aube, Beauvais, Cambrai, Compiègne, Douai, Dunkerque, Hazebrouck, Lille, MoQtdidier, Montreuil, Nice, Reims, SoissoQS, Valenciennes, Vervins {Bulletin de la Ligue, juin 1898, p. 235;.
ÈMILK CHEVSSON
qu'elle était souhaitée à la fois par les clercs et par plus d'un notaire, et qu'elle affranchirait en même temps les chefs et les employés de l'étude.
C.ette circulaire est signée du président de la Ligue populaire, M. Bérenger. Vous savez tous ce qu'est et ce qu'a fait cet homme de courage, de grand cœur et de haute vertu, qui a su braver les railh*ries pour assainir la rue et disputer à la boue Tame de nos enfants. Apres Jules Simon et Léon Say, la Ligue ne pouvait remettre leur héritage en des mains plus dignes et plus nobles, et c'est, en même temps qu'un honneur insigne, une grande force pour nous que d'avoir à notre tète un des hommes ies plus justement aimés, admirés, respectés, de notre t)ays.
Je m'en tiens à ces l)rèves indications, niais, en y rétléchissant, vous trouverez bien d'autres circonstances où vous pourrez agir sur le Repos du Dimanche, si vous avez cette préoccupation constante et ce principe directeur pour vous guider dans tous les cas analogues.
XL — Le Dimanche et les Femmes.
Après avoir dit leur fait à vos maris, j'arrive à vous, Mesdames; suivant le mot d'Oronte à Alceste :
C/est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse!
La femme joue, en eflFet, dans la question du Dimanche, un rùle très considérable, plus considérable certainement qu'elle ne le soupçonne elle-même. Cette influence provient de ce qu'elle est la dispensatrice du budget des dépenses. Dans le ménage, c'est l'homme qui gagne l'argent, et c'est la femme qui le dépense.
L'homme garde un peu d'argent de poche pour ses cigares, ses omnibus ou ses voitures : c'est la femme qui tient la bourse ; c'est elle, dans les ménages ouvriers, c'est la « bourgeoise » qui rationne son seigneur et maître, et cela pour le plus grand profit de lui-même et des enfants. Dans les familles plus aisées, c'est encore par les mains de la femme que passent toutes les dépenses domestiques. C'est elle, en particulier, qui, soit directement par elle-même, soit par le personnel qu'elle dirige, a les contacts avec les fournisseurs. C'est d'elle, par conséquent, que dépend, sans qu'elle s'en doute, la question de la fermeture ou de l'ouverture des magasins le Dimanche.
LE DIMANCHE ET l/lNlTÏATIVE PRIVEE
Le jour où elle le voudra bien, ces magasins seront fermés. S'ils sont ouverts, c'est parce qu'ils Tattendent; c'est pour son bon plaisir que tant de gens sont privés du Repos dominical; c'est elle, elle seule, qui les condamne au travail sans merci.
La femme se trouve ainsi jouir, à son insu, de prérogatives quasi souveraines dans cette question ; elle est plus puissante encore que TElat, auquel je viens de dénier le droit d'intervenir ou, du moins, le pouvoir de le faire» avec efficacité. Oui, pour le Repos du Dimanche, la femme peut plusque l'Etat et Ton ne saurait, pour exprimer sa toute-puissance en celte matière, mieux faire que recourir au viel adage : « Ce que femme veut. Dieu le veut ».
La preuve que ce pouvoir n'est pas purement platonique et qu'il reçoit, à l'occasion, des sanctions effectives, c'est ce que font. Mesdames, vos sœurs d'Amérique pour la fermeture des cabarets.
Elles aj)pellent cela a des croisades ». Elles donnent un assaut pacifique aux cabarets où leurs maris engloutissent les ressources de la famille et elles chantent sur le seuil de ces établissements des cantic[ues pieux, qui gênent singulièrement les effusions bachiques des consommateurs.
Je ne vous eu demande pas tant. Mesdames. Ce serait évidemment contraire à vos habitudes et à nos mœurs de sortir en monôme dans les rues pour fiiire des manifestations chorales à la porte des magasins qui ouvrent le Dimanche.
Mais vous pouvez agir efficacement avec une mise en scène moins taj^ageuse et sans vous départir de la réserve qui fait votre grâce et votre force.
Il y a deux ans, les magasins du Louvre, à Paris, ont consulté leur clientèle sur la question des livraisons le Dimanche. Fallait-il continuer à les effectuer d^office à moins d'ordre contraire ? Etait-il, au contraire, préférable, ainsi (fue le demandait notre Ligue, d'adoptei» c-omme règle la livraison du Lundi d de ne livrer le Dimanche, que sur un ordre formel ? C'est la question même qui s'agite aujourd'hui, vous l'ave/ vu, pour les chemins de fer, et <iui liMul à mettri* b('néiîce de l'inertie au servi(*e (hi Repos domini(*al.
En réponse à cette consultation, toutes les clientes du Louvr(^ ont opté pour la réforme (H ({uehjueS'Unes en des termes pleins d'une sympathie émue pour les employés. Forte des n'»sultats de ce plébiscite, la direction de ces magasins a pris ki mesure réclamée par la
ÉMILE CHEYSSON
Ligue el, depuis lors, ne t'ait plus de livraisons le Dimanehe que si on le lui demande expressénuMil.
Ol exemple vous donne, Mesdames, Tétendue de votre pouvoir sur vos fournisseurs. Ils veulent vous plaire, d'abord comme tout Français u né galant » ; mais, en outre, leur galanterie naturelle est doublée de leur intérêt et peut-être, suivant une image populaire, la doublure est-elle, ici, plus solide encore que rétoffe. lis ont besoin de vous, et vous n'avez qu'à commander pour être obéies.
Vous pouvez rés(*rver votre clientèle aux magasins qui fermeiit \o Dimanche, et par là, déterminer les autres à les imiter. Vous pouvez encore, en faisant vos provisions dans la semaine, ou, si c'est trop vous demander, tout au plus dans la matinée du dimanche, rendre absolument inutile Touverture des magasins, dont les chefs se morfondraient k attendre en vain la pratique. Vous les forcerez ainsi à devenir les imitateurs maussades et résignés de ceux qui auront pris l'initiative de la mesure et en auront le mérite et le profit aux yeux de leur clientèle.
Prenez garde surtout, Mesdames, cjue, si vous êtes bien disposé(\s pour notre cause, votre cuisinière l^^'raneoise ne vienne str^riliser vos bonnes intentions.
11 ne faut pas que Françoise, qui aura oublié d'acheter du pétrole, s'aperçoive de son étourderie le Dimanche, à cinq heures du soir, et courant, pour la réparer, chez votre fournisseui* habituel, dont la l>outique sera fermée pour vous plaire, aille porter son emplette chez un concurrent qui l'aura laissée ouverte et qui sera récompensé pai* votre <dientèle dt* sa résistance à vos désirs. Françoise est dans la question du Dimanche un personnage, et je voudrais ])ien la mettre dans nos intérêts. Tâchez de la convaincre, ou, au moins, de la discipliner. Surveillez Françoise, 3]esdames, surveillez Françoise! Il ne faut pas que Madame propose et que Françoise dispose.
On a dit que, lorsqu'une cause avait pour elle les femmc^s, elle était sure du succès. Or, la cause du Dimanche doit compter sur leur appui : à cela, deux raisons qui me semblent décisives.
La première de ces raisons, c'est que vous ne pouvez pas vous dr*sintéresser de la situation de tous ces pauvres gens, dont vous faites
LE DIMANCHE ET l'INITIATIVE PRIVEE
iiiconseiemmenl vos victimes ol qui, pour vous el à votre service, s'usent dans un travail incessant. Ce ne sont pas leurs patrons qui sont coupables, c'est vous. Jusqu'ici, vous lu* vous étiez pas rendu compte de votre pouvoir. Mais, désoi*mais, soui»;e/ à ceux que vous condamnez à ce dur labeur par votre insouciance, et en prenant le sentiment de votre responsabilité, remplissez les devoirs qu'elle vous impose.
Cette première raison, qui fait appel à votre cœur elà votre bonté pour des frères déshérités, suffirait déjà ; mais elle n'est pas la seule qui vous rattache à la cause du Dimanche. Il y en a une seconde : c'est que la cause du Repos du Dimanche est, (*onimeje vous le rappelais tout à l'heure, la cause de la famille, dont ce repos est une des bases essentielles. Or, la famille, le foy(*r, vous en êtes à la fois les gardiennes et le charme. Vous incarnez la faniilh* ; vous demander de défendre les intérêts de la famille, c'est vous deniandcu' de défendre vos intérêts personnels. Tout ce que vous ferez pour le Dimanche vous sera rendu au c(^ntuple et vous serez les premières à en bénéficier.
A ces divers titres, vous ne pouvez plus résister à notre appel. Abstenez-vous d'acheter le dimanche : par la toute-puissance de votre abstention, vous aurez fait de ce rejjos une n^alité et vous en serez récompensées par le sentiment du devoir ar^compli et par la rei^onnaissance de ceux que vous aurez, d'un coup d(* votre volonté, émancipés d'un véritable esclavage.