LA GUEGIIE ET L\ FAMILLE
L'ouvrière déserte clone sou foyer pour apporter son gain sup|)lémentaire au budget domestique. La voici mère: quel parti prendre? Si, pour rester auprès de son enfant, elle renonce à son salaire, quel trouble dans l'équilibre du budget, que de souffrances peut-être intligées aux autres enfants, à son mai^i, à elle-même I Si, d'autre part, elle se sépare de son enfant pour renvoyer en nourrice, (|uel déchii*ement! Dans certains villages, les cimetières, suivant un dicton local, sont « pavés de petits Parisiens». Son enfant, le n^verra-t-elle jamais? Cruelle énigme pour cette pauvre mère !
C'est à ce moment qu(* vous intt^rvenez. Mesdames, pour tirer la pauvre femme de cet allVeux dilemme, en lui [)ermettant à la fois de garder son salaire et son enfanl. Vous le lui prenez, le jour, p(M]danl les luxures du travail ci l'usine ; vous Tinstalle/ dans ces jolies maisons <{ue j ai eu plaisir à visiter, où le poupon est soigné, nourri, habillé. Le soir venu, la mère le reprend ; il ne se détache pas d'elle : la famille naturelle n'est pas rompue.
Malgré ces beaux états de service, la Crèche a, comme toutes les choses humaines, ses contradicteurs, et ce n'est pas d'aujourd'hui, puisqu'il y a plus d'un demi siècle, la question se débattait déjà entre Emile de Girardin et M. Thiers.
Donc, on reproche à la Crèche de favoriser les épidémies et leurs ravages sur ces pauvres petits, rassemblés comme à plaisir pour être fauchés d'un seul coup- On lui reproche encore d'être une école de s(»vrage, de désa|)prendre à la mère* ses devoirs et de facilit(*r la désertion du foyer domc^stique.
Si quelques Crèches locales, nml installées et njal tenues, justifient vu partie ces reproches, il n'en est pas de même pour celles qui ont fondé la réputation de l'Œuvre et, je puis le dire, pour les vôtres.
Vos Crèches sont parfaitement adaptées à leur destination : les salles en sont spacieuses ; l'air y circule abondamment ; le soleil y trouve un facile accès ; les règles de l'hygiène y sont s(^rupuleusement observées, les prescriptions des médecins suivies, les précautions les plus minutieuses prises contre les épidémies.
Les trois cinquièmes des enfants sont nourris au sein ; un septième d'entre eux reçoit un allaitement mixte ; ce qui laisse un quart seulement des enftmts pour le régime exclusif du biberon.
En outre, vous favorisez de tout votre pouvoir l'allaitement maternel : vous rappelez, par des devises affichées en belle place dans vos salles, « qu'il constitue le principal devoir de la mère » ; vous
ÉMILK GHEVSSON
allouez à la iiirre qui vient allaiter son bébé une indemnité spéciale pour la dédommager de la perte de temps que lui coûte son déplacement et c'est ainsi qu'au cours de ma visite, j'ai vu |)lusieurs fenjmes (pii donnaient le sein k leur enfant.
Vous ave/ organisé um* consultation de nourrissons, où M. le D'* liroudic prodigue sa science (*t son dévouement pour soigner ces chers petits et pour instruire leurs mères. C'est un très utile complément <1(^ TŒuvre (*l touti* Crèche devrait en être pourvue.
J'ai été partie ulicnMiHUit heureux (rcnlrndi'c et (rap[>Iaudiî*, comme vous, le rapport où Madame Léon Lévy a rendu compte, avec autant d(* charme ((ue de précision, de votre nouvelle fondation, VEcole des lîonNvs (reH/'anls, que j'aimerais mieux appeler VEcole des Nn)\ses. Elle était d'autant plus qualifiée pour en parler qu'elle est à la fois l'inspiratrice et Tame de cette création, au service de laquelh^ elh* a mis sa profonde» (expérience d(» la formation des jeunes tilles et du patronage des familles ouvrières.
C'était, en etVet, une grande^ lacune iHNjmbler et l'on a pciiuî à s'expliquer c(qte longue et coupable imprévoyance des faniill(\s dans le choix des bonnes d'rMifants d des bonnes en généi*al.
Un chef d'industrie ne songerait pas à confier la direction d'une machine à un ouvrier, avant de s'être assuré qu'il est en état de la conduire. Quand il s'agit, au contraire de notre ménage, nous ouvrons notre maison toute grande à des inconnues, absolument inexpérimentées ; nous leur livrons, non seulement notre intimité, nos secrets, nos biens, notre santé, mais encore nos enfants, c'est-à-dire ce qui nous est plus cher que nous-mêmes.
Comment sont formées ces bonnes, auxquelles nous témoignons cette contiance aveugle? Par le pur hasard des circonstances. Ce sont souvent de pauvres filles qui sortent de leur village, attirées par le mirage de la grande ville. Si elles ont la chance» de tomber entre les mains de bonnes maîtresses, comme vous toutes, Mesdames, elles apprennent leur métier dans un milieu favorable. Si, au contraire, elles ont affaire à déjeunes femmes sans expérience, insoucieuses du ménage, elles restent livré(*s à leur pi'opre inspiration et peuvent commettre des im|)rudences, dont les enfants, en particulier, auront à pâtii» tout le reste de leur vie. Combien d'entre eux estropiés par des chutes, par des gestes maladroits et brutaux ! Combien d(» maladies contractées par suite d'erreurs de régime, de refroidissements
LA CRÈCHE ET LA FAMILLE
faciles à éviter, d'absence des précautions les plus élémentaires !
Il est grand temps de sortir de cette vieille routine, qui est coupable au point de vue de la sécurité de !ios enfants. S'il nous plaît de livrer notre bourse, notre estomac à Tinc^xpérience de nos borjnes, c'est notre affaire; mais, pour nos (Mitants, nous n'avons pas le droit de les exposer ainsi : c'est une faute grave, et qui (Migagc lourdement noire responsabilité, que d(^ l(»s remettre entre les mains (b' personnes ignorantes des mille soins que réclame leur fragilité.
(Vest donc une œuvre excellente entre toutes (pn* votre Ecole de Nurses; mais il faut la dilatc^r. Madame Léon Lévy nous disait tout à rheure qu'elle avait cinquante-six demandes; mais (4b' ajoutait (pu\ pour les satisfaire, (îlle ne disposait cpu' de six postulantes en voie de formation.
Succès oblige ! Dans chacune de vos Crt^ches il vous faut installer une école, de manière à pouvoir donner un(* satisfaction j}lus ample à tous ces besoins qui s'affirment (4 qui sont très généralement ressentis.
Ces élèves trouvent dans la Crèche un champ d'expérience |>raliqu(' : (Mi même temps ({u'ellch s'instruisent, elles api)ort(înt au soignage des chers petits un concoui's précieux. L'Ecole et la Crèche forment donc entre elles un mariage très fécond.
Ce bilan sommaire que je viens de dresser devant vous est certes très satisfaisant et prouve la prospérité de ^Œ^uvr(^
Faut-il en conclure qu'elle est parfaite etdéfmilive, qu'il n'\ a plus désormais qu'à se croiser les bras en la contemplant ? Telle n'est pas mon opinion et telle n'est certainement pas la xôire.
Toute œuvre, qui s'arrête et piétine sur place, recule : la loi delà vie, c'est la marche en avant. Votre exemple même le prouve, à en juger par les progrès dont je viens de tracer le réjouissant tableau.
Ces progrès ne sont certainement pas les derniers que vous puissiez entrevoir. Aussi, pour répondre à l'honneur dont je vous suis redevable, oserai-je vous convier à rechercher avec moi ceux dont il conviendrait, à mon avis, d'entreprendre dès demain, sinon la réalisation, du moins l'étude, pour accroître encore la productivité et W rayonnement de l'œuvre, sans toucher d'ailleurs à ses fondements.
Le til conducteur de nos recherches sera, si vous le voulez bien, un renseignement qui m'a douloureusement impressionné et qui est
EMILE CHEYSSON
plein do conséquences : vos entVvnls, nra-l-on dil, vous reviennent le lundi en moins bon état que vous ne le.> aviez rendus le samedi soir.
Voilà le fait et en voici l'explication : il tient à ce que ces pauvres petits ont été pendant trente-six heures abandonnés aux soins — et quels soins ! — de leurs mères et aux intluenccs délétères d'un loi^ement insalubre.
De là, deux grosses questions : Téducation des mères elTassainissement du taudis. Elles semblent déborder au delà du cadre de la (irècln? et cependant elles s'v rattachent de la façon la plus étroite.
Le but vous poursuive/ avec j^assion, c'est de sauver Tenfaul ; c'est de l'élever povir la famille et pour le pays, qui le veulent fort et robuste. Comment, dès lors, pourri(»z-vous refuser de regarder en face les obslachîs qui se dressent entre vous et votre bul?
Or ces obstables sont là, devant vous, qui vous barrent la roule* : rignorance des mères, Tinsalubrité du logis.
Quand vous avez soigné ces enfants, vos enfants adoplifs, que vous les avez baignés d'air et de lumière, n^lrempés, en un mot, pendant dix à douze heures, dans le bien-être, les soins éclairés, l'hygiène la plus scrupuleuse, qu'en faites-vous ? Vous les restituez, pour le reste de la journée, à la malaria du bouge, imprégné de mauvaises odeurs, où flottent dans Tatmosphère les germes de la tuberculose, où l air est confiné, malsain, où manque le soleil, qui est la source même de la santé et de la vie ; vous les confiez à cette mère tendre, sans doute, mais routinière, ([ui est Tf^sclave des préjugés séculaires et qui, pour faire du bien à son enfant, va Tempoisonner avec du vin ou avec une soupe indigeste.
De là ces pauvres mines d'êtres chôtifs, pâlots, ces grands yruix cernés de bistre, que guette la tuberculose. Quel sort les attend dans la vie? Pourront-ils fonder une famille, fournir à la patrie les solides producteurs de richesse et les vaillants défenseurs dont elle a besoin ?
Les problèmes sociaux ont leur logique implacable. Quand on est une fois pris dans l'engrenage, il faut aller jusqu'au bout : on commence par Tentant et Ton aboutit à la famille. La famille est la véritable molécule sociale; elle forme un bloc indivisible et Ton ne peut en isoler les divers membres. Efforts stériles de chercher à sauver l'enfant dans une famille contaminée! Œuvre vaine que de l'arracher le jour à Tinfection, pour l'y replonger la nuit 1
LA^CRÈGHE ET LA FAMILLE
J arrive dr Rouen, où l'on ni'avaîl fait riioiiiK^ur de m'appelcr pour parler, devant un grand auditoire, sio* le logement des familles iiombreuses.
Les promoteurs de cette réunion s'étaient heurtés aux mêmes problèmes que vous. Pour arracher les enfants auK menaces de la tuberculose, ils les envoyaient dans des colonies de vacances, d'où ces pauvres petits revenaient, en eff(»t, fortifiés et les joues roses; mais, une fois rentrés dans le taudis paternel, ils avaient vite perdu le bénéfice du séjour au grand air. Las de remonter toujours ce rocher de Sisyphe, qui retombait toujours, les gens de grand cœur et de haute intelligence qui dirigent Tœuvre ont reconnu qu'ils étaient acculés à la nécessité de sauver la famille pour sauver Tenfant. Ils se sont donc entendus avec une société, qui leur a construit des maisonnettes salubres, où ils installent les enfants et les parents. Accrochés à la blouse de leurs enfants, les parents sont ainsi remorqués dans IVjeuvre de sauvetage, qui, au début, avait cru pouvoir les ignorer.
Cette histoire est la votre, et, pas plus que mes amis de Rouen, vous ne pouvez échapper à la nécessité qu'ils ont reconnue et subie.
J'entends h'vvw Tobjection : chaque œuvre ne peut pas tout faire ; la division du travail est nécessaire en matière d'assistance comme ailleurs.
Je suis loin de contester cette vérité et je Tai cent fois affirmée moimême, pour résister aux ambitions de certaines œuvres, qui voulaient tout entreprendre à la fois et qui, pout tout embrasser, auraient tout mal étreint. Aussi les philanthropes de Rouen n'ont-ils pas construit eux-mêmes l(»s maisons destinées à leurs pupilles : ils se* sont entendus, vous ai-je dit, avec une société dont c'était la spécialité. De même, s'il s agissait de procurer du travail ou des vêtements au père ou à la mère, il y aurait lieu de recourir aux œuvres qui se sont donné cette tâche, en les appelant à votre aide, sans songer à les supplanter.
Mais, lorsque une ceuvre, comme la votre, peut, avec un eft'ort supplémentaire et sans bouleverser son organisation, supprimer les obstacles qui paralysent en partie ses bienfaits, il me semble qu'elle n'a pas le droit de se refuser à l'extension de son rôle dans ce sens.
EMILE CHEVSSON
Or c\»sl pivcisémcMil le cas pour les deux daiii^;(»rs (iiii ineiiacent vos enfants, quand ils ronlront au logis patoi-nel. Ces dangers — ai-je dit, et je le répète avec insistance — tiennent, l un et Tautre, à rignorance de la femme, qui ne sait soigner ni son enfant, ni son ménage. Tous deux, ils sont justiciables du môme traitement : VEfiisehinemeiit ménager.
Que la femme connaisse bien son niélier d't'^poust^ et de mere, la situation change aussitôt : le logennmt bi(M) tenu se transforme en un home salubi'c pour Tenfant et attrayant ))our le pèr(» qu'il dispute viclor*ieusemenl au cabaret; instruite de son devoir maternel, la ménagère sait donner des soins éclairés à son nourrisson, qui désormais peut passer impunément de la crèche au foyer domestique. Au lieu de se contredire comme aujourd'hui, les deux milieux successifs entre lesquels se i)artage la vie de vos petits clients s'accordent au contraire pour fortifier sa santé.
C'est une grande erreur de croire que cette qualité de ménagère soit en quelque sorte instinctive et, que, par exemple, la femme tienne de la nature le don de la cuisine et de la couture, essentiel à racconiplissement de son devoir domestique, comme les oiseaux savent voler et les poissons nager, ou qu'elle sache d'instinct soigner ses enfants commi^ les poules leurs poussins. L'expérience de chaque jour ensiMgne à ceux qui visitant les familles pauvres qu'il n'en est rien et que bon nombre de femmes ne savent ni coudre, ni préparer un repas, ni soigner les enfants, ni tenir leur ménag(\ <yest un métier qui a ses secrets et ses difficultés : il faut l'apprendre comme tous les autres.
L'enseignement ménager : voilà donc le complément que je vous demande instamment d'apporter à votre œuvre. Il devrait, à mon avis, s'étendre à toutes les catégories du personnel évoluant autour d'elle à un titre quelconque, soit pour la servir, soit pour en l>énéficier, soit entin pour la diriger.
A tout seigneur, tout honneur. Je commence par vous. Mesdames, (pii prêtez un concoui's si dévoué aux comités de patronage et de quartier. Vous allez me trouver terriblement exigeant ; mais je sais que, du moment on il s'agit du salut de ces chers enfants, qui vous tiennent dans leurs petites mains, on peut vous mettre à contribution, sans courir le risque d'être indiscret.
Je vous demande donc de ne pas vous borner à prodigucM* vos
LA GRÈCHK ET LA FAMIÎ.LE
soins aux enfants 'dans la crèche, niais de les suivre chez eux ; de devenir ])our leurs familles des amies, « ces visiteuses de Tamitié », ronmie on les a|)|)elle aux Etats-Unis, (jui ouvivnt, non seulement leur bourse, mais encore et surtout Icuir cieur, ce qui est bien plus méritoire et plus efficace.
Pour pénétrer auprès de ces familles et dissiper c(»s défiances instinctives, qui rendent, hélas! nos avances suspectes, vous ave/ ce merv(Mlleux introducteur qu'est Tenfanf. Vous n'allez rien demander sur le terrain j)oliti(]U(* ou religieux en échange de votre dévouement: vous vous préstMitc/ avec un (h'^sintéressemenl sincère, sans autre préoccupation qu(* Tamour de renfant et le désir de lui être utile. Quelle mère, même la )>lus ombrageuse et la plus imprégnée de malveillance farouche pour les femmes d'une autre classe, pourrait dans de telles conditions vous résister ? Une pièce de théâtre, qui a l'éussi, montrait naguère deux époux qu'avaient séparés de cruels malentendus et qui se retrouvaient unis par la commune angoisse et les nuits de veille anxieuse au chevet de leur tils gravement malade. Rien d'aussi puissant pour rapprocher et réconcilier les classes que le berceau de ces petits êtres, dont le rayonnement fait fondre les glaces et les préventions !
Ce rôle de la Dame visiteuse n'exige pas seulement, Mesdames, ce tact et cette bonté, dont vous êtes abondamment pourvues et qui vous ont déjà conduites à cette œuvre ; mais il faut, on outre, une formation technique, qui doit être acquise par renseignement et la pratique. Vous avez besoin de connaître la science du ménage, non pas seulement celle de votre ménage personnel, qui n'intéresse que vous et votre famille, mais encore celle du ménage ouvrier, qui intéresse toutes vos amies populaires. Faute de cette préparation spéciale, vous vous exposeriez à leur asséner des conseils aussi déplacés et irritants, que ceux du médecin qui prescrit à un pauvre ouvrier, anémié p)ar la misère, un régime réconfortant, du vieux vin et le repos dans les hautes altitudes ou sur la Côte d'azur. Vous avez besoin d'être initiées à tous les secrets de la cuisine, du vêtement, du logement, qui conviennent â un humble ménage, si vous voulez pénétrer dans son intimité et le guider sûrement, dans la voie conforme à Thygiène. à la salubrité, mais aussi à ses ressources et à ses habitudes, L'enseignemeiit ménager vous munira de ces connaissances, que requièrent votre action sociale et, par contre-cou(), le salut de vos petits protégés.
EMILE CHEYSSON
Les jeunes filles du monde se portent, avec un zèle que j'admire, vers les hôpitaux pour s'y former aux soins des malades et des blessés et conquérir un diplôme très honorable d'intii^niières. Elles sont allées d'un très beau geste se mettre au service de notre corps expéditionnaire de Casablanca et se sont acquittées de cette tache patriotique avec un dévouement et un succès qui leur ont valu, avec l'admiration et la reconnaissance de Tarmée, celles du pays tout entier. Mais elles se sont aperçues elles-mêmes, là-bas, qu'elles manquaient des notions culinaires nécessaires aux convalescents et se sont empressées, dès leur retour, de combler cette lacune dans leur formation hospitalière.
Ces nobles jeunes filles, en quête d'emploi pour leur dévouement, ne doivent pas s'arrêter à mi-chemin. Les plaies sociales ne sont certes pas moins graves que les plaies physiques et sont autrement difficiles à guérir. Tous les blessés ne sont pas sur les champs de bataille du Maroc : il y en a de beaucoup plus nombreux et de non moins intéressants autour de nous, de ces blessés de la vie ! Ils réclament, eux aussi, des secours, que peut seule donner la femme avec sa douceur et sa légèreté de main. C'est pour les soigner, (^omme il convient, qu'il faut conquérir un nouveau diplôme, celui de l'enseignement ménager.
En un mot, les femmes avides de se dévouer ne peuvent plus se contenter d'être des infirmières médicales et chirurgicales : elles doivent par surcroit être des infirmières sociales. Ce sont deux diplômes qui se complètent heureusement et qui doivent servir d'armement aux femmes et aux jeunes filles du monde, animées de la généreuse ambition de remplir, dans toute son efficacité et toute sa beauté, le devoir social.
Les femmes du peuple ont un égal besoin de renseignement ménager pour Taccomplissement de leur devoir familial.
Jules Simon proclamait, il y a quarante ans, qu'il fallait « préparer les jeunes filles au métier de mères de familles, au rôle d'économes et de ménagères et leur apprendre cette économie, cet art de l'intérieur, si nécessaire pour entretenir la paix ».
Plus près de nous, le docteur Grancher demandait que « l'ouvrière soit bonne ménagère; soucieuse du bon emploi de Targent, si durement gagné par son mari; qu'elle sache préparer chaque jour pour sa famille des repas convenables, au lieu de tout gaspiller, les
LA CRÈCHE ET LA FAMILLE
jours de jiaie, en achats inutiles ou en friandises coûteuses; qu'elle soit propre et qu'elle tienne en bon état de propreté sa maison, son linge et ses vêtements, ceux de son mari ». Et le maître si regretté couronnait ses desiderata par cette vibrante adjuration : « Je demande des écoles de ménagères ! »
Nous aussi nous les demandons pour toutes les excellentes raisons qu'ont si bien développées Jules Simon, Grancher et tant (Tau très avant et après eux ; mais nous insistons plus spécialement sur la nécessité de cette formation ménagère pour le succès d(» nos eftbrts en faveur de Tenfant.
Toutes nos Sociétés, nos Lignes, [)Our la protection de Tenfance * et contre la mortalité infantile, sont vouées à rimpuissance, si la mère ne nous prête pas son concours éclairé et actif, si elle ignore les soins qu'exigent les enfants et si elle s'embusque dans son logis transformé en taudis comme dans une forteresse inexpugnable, au lieu de faire régner dans son foyer la propreté et Thygiène, avec la paix, fdle de Tordre et de l'économie.
Je demande enfin que cet enseignement s'étende aussi à nos élèves de l'Ecole des Nurses. Elles auront à l'utiliser pour leur propre compte, quand elles fonderont une famille et devront tenir un ménage; mais, en outre, elles pourront, dans les maisons où elles seront appelées à soigner les enfants, faire rayonner autour d'elles des notions d'hygiène et de bonne tenue ménagère, ne serait-ce que pour défendre contre les dangers de l'insalubrité ambiante ou les écarts d'hygièïie les enfants confiés à leur garde. Elles trouveront aussi, dans la vie, plus d'une occasion de pratiquer l'apostolat social, et de faire par conséquent appel à ces connaissances ménagères, qui doivtMil lui fournir uii solide sup- ])orl.
Après lu'étre, trop longuement sans doute, appesanti sur la lu^cessité de renseignement ménager pour ces trois clientèles, je n(^ puis songer à vous infliger par surcroît les détails de son application : une fois décidée^ In (pu^stion de priiUMpe, le resl(» est relativement facile à régler.
Je me borne à indiqiuu* d'un mot que TEcole des Nurses me paraît naturellement désignée pour servir de siège à cet enseignement et qu'il trouvera son champ d'expériences et ses exercices
pratiques dans la consultation des nourrissons et dans les visites aux logements des mères, dont la crèche reçoit les enfants.
Le programme que je viens d'esquisser devant vous doit compter, je n'en puis douter, sur le concours de votre savant et dévoué corps médical, qui gémit de voir son œuvre réduite à une sorte de toile de Pénélope, où la nuit défait le travail du jour. 11 répond également aux aspirations secrètes de toutes les dames patronesses et de leur présidente, qui ne peuvent manquer de s'y rallier, quand elles auront reconnu la nécessité de compléter dans ce sens leur action, pour la rendre décisive* en faveur de leurs chers petits pensionnaires.
Elles y trouveront (Micore un autre avantage, qui suffirait pour vaincre au besoin leurs dernières hésitations : c'est de travailler, en outre, au rapprochement des classes et à rétablissement de la paix sociale, en faisant pénétrer dans les intérieurs ouvriers où elles auront accès, non seulement Tordre, la propreté, la bonne tenue, c'est-à-dire le bien-être et la santé, mais encore la détente et Tapaisement. Une grande voix a dit qu'un certain minimum de bienêtre était indispensable à la vei-tu ». Il faudrait des héros et des saints pour ne pas contracter dans h» bouge la haine de la société. En cessant de souffrir, ces pauvn^s gens cesseront de maudire, (^e i-approchement, dont je parlais tout à Theure et que le charme magique dt^ l'enfant doit opérer entre la mère et la visiteust*amie, ne s'arrêtera pas là et finira par agir sur les classes ellesmêmes, en comblani le fossé de malentendus et de préjugés (pii h^s sr*pare.
C/est donc à une <euvre sociab* de haute envei*gure que j(^ vous c()nvi(\ sans p(M*dre un instant de vue Tenfant qui en est le point (le drq)art et fac^teur principal : œuvrer de concorde en même temps que d'humanité, puisqu'elle permet à toutes les personnes, venues des divers points de l'horizon, de s'entendre et de se donner la main, sans souci des préoccupations politiques et religieuses qui peuvent les diviser sur d'autres terrains.
Je termine cette trop longue allocution, en ex|)rimant le vœu que ces indications, à l'état de simple (^squisse, ne tardent pas à se préciser et à prendre corps, c'est-à-dire que l'enseignement ménager, dont tout 1(^ monde s'occupe aujourd'hui et qui partout obtient d'éclatants succès, s'installe également dans votre œuvre, où sa
LA CRÈCHE ET LA FAMILLE
place est*absolument marquée, et qu'il atteigne à la fois les dames (»t demoiselles de vos comités, les élèves de votre école et les mères de vos pupilles, de manière à procurer ù ces chers petits au logis maternel les soins éclairés (*t Thygiène qu'ils trouvent à la Crècdie et à doubler ainsi les bienfaits de votre belle œuvre.
XVT
L'Enseignement ménager
et
la Question sociale
XVT
\: E\SEir,NEME\T \l ÉNAdEH
ET
lA QUESTÏON SOCIAÏJ^
Mesdames, Mesdemoiselles,
Mes premi(*res paroles serout pour remercier les directeurs de cet Institut de la Femme contemporaine^ pour Taimable pensée qu'ils ont eue de m'associer ù Tinauguralion du cours (renseignement ménager. A mes reniercienients, je joindiai mes félicitations pour cette création don! [^^ titre* est h lui loul seul un [>rogramme, et, en même temps y)Our avoir, au n^ilitMi de loules h^s choses que l'on t^nseigne ici, l'ait une place à ri^nseignement ménager, que Ton peut appeler un signe des temps.
J'imagine que si au xvu'* siècle on avait eu l'idée de fonder un Institut de la Femme contemporaine, on n'aurait guère songé à y introduire renseignement ménager, à moins que ce ne lût le bonhomme Chrysale, qui en eût été le créateur. Vous savez que, dans sa conception simpliste des devoirs de la femme, il disait qu'une femme en sait toujours assez « quand la capacité de son esprit se hausse à (connaître un pourpoint d'avec un haut-dechausse ». Il faisait tenir toute la philosophie de la femme à faire aller son ménage, à avoir Toeil sur ses gens et régler sa dépense avec économie.
Nous sommes aujourd'hui^ Mesdames et Mesdemoiselles, plus exigeants que ne Tétaient nos pères. Il ne nous suffit plus que la femme sache remplir ses devoirs de ménage, s(*s devoirs familiaux, ces devoirs dont Chrysale nous faisait to\U à Theure un tableaii un
(Ij Conférence prononcée par M. Ctieysson à l'inauguration des cours d'enseignement ménager à VlnstiluL de la Femme contemporaine .
KMILE CHEYSSON
peu terre à terre et dénué de toute poésie ; nous demandons plus encore, nous demandons que la femme sache se mesurer avec le devoir social, avec Taction sociale.
Avons-nous raison de demander que la femme sorte du gynécée où renfermaient les anciens?
Reste-t-il dans sa vie, en dehors des devoirs domestiques, place pour les devoirs extérieurs ?
Cette question ne se posait pas autrefois. Les problèmes sociaux étaient, en efïet, résolus spontanchiuMit |)ar l'organisation même de la tamille, ou bien ils étaient étouffés par la résignation, par des espérances de Tau-delà ; la question sociale était réservée à la décision du souverain, des grands conseils qui l'entouraient. Vous savez avec quel soin jaloux les monarques interdisaient ce terrain à tout autre, et combien eurent à se repentir d'avoir fait quelque incursion sur ce domaine certains hommes tels que notre illustre Racine. Si rhomme était ainsi écarté d(^ la chose publique, à plus forte raison la femme devait-elle Tétre. Aussi, celles qui avaient Tesprit, la délicatesse du sentiment, se réfugiaient-elles dans la Chambre Bleue de l'Hôtel de Rambouillet.
Voici venir maintenant le xviir^ siècle avec ses négations hardies, avec ses principes, qui sont en quelque sorte la destruction du passé, de Tancien régime. Les novateurs, les philosophes, les économistes, tous les démolisseurs de Taiicien régime, montent à Tassant et tinissent, en effet,. par le renverser, et sui* les ruines des anciennes monarchies s'élève la démocratie moderi](^ La base de la souveraineté est déplacée, elle est désormais dans le nombre, révolution grosse de conséquences, qui a fait apparaître toutes ces questions qui, autrefois, se résolvaient, vous disais-je, dans la petite enceinte des cours.
En même temps, ayant avec la première une connexion évidente, ('qroite, se fait une autre révolution, c(dle-là dans Tordi^e é(*onomique et industriel : c'est Tavènc^ment de la mécanique, de la machine à vapeur. On ne saurait jamais trop aftirmer Tintluence des inventeurs sur les crises de Thumanité, (»t Ton ptnit dire que souvent la découverte de tel petit engin d'apparence insignifiante a eu ])lus (rimportance sur les destinées humaines que TciMure (h*s penseurs ou les conquêtes d'un Tamerlan.
Vous savez par exemple la révolution cpu* Tinvention d(^ la < haudière à vapeur a produite dans l'histoire de l'homme. Elle a amené l'avènement de la grande industrie, qui a remplacé ce téte-à-téte qui
l'enseignement ménager et la question sociale
existait autrefois au seiu de la corporation entre le patron et son ouvrier, son apprenti, qui travaillaient à ses côtés dans Tatelier domestique, partageant son existence et ayant, en quelque sorte, les mêmes horizons, la même langue, les mêmes mœurs. A tout cela la machine à vapeur a substitué ces puissantes agglomérations de centaines d'ouvriers qui sont séparés du patron |)lus ({ue par un fossé : par un véritable abîme. Elle a déchaîné des questions sociales, des conflits (Mitre le capital et le travail, ce malaise, cette inquiétude, ces agitations que nous pouvons constater. Tous ces ouvriers ainsi rapprochés se sont surchauffés les uns les autres, ils ont mis en commun leurs griefs : on les avait déracinés du village où ils avaient en abondance Tair où le soleil, où leur densité était très faible ; on a donc en quelque sorte rapproché leur misère, leur mécontentement, et Ton a ainsi déterminé la poussée irrésistible des revendications collectives.
Au service de leurs griefs, on a mis le droit de vote, le droit du suffrage universel, cette puissance formidable, le droit de grève, le droit de coalition, le droit syndical, et vous savez certes Tusage et les abus qu'on en a fait.
Ces travailleurs prolétaires, qui jusque-là n'existaient pas au regard du pays, qui n'exerçaient aucune influence sur la destinée» soit de la politique intérieure, soit des aff'aires étrangères, font comme subitement irruption, et après qu'ils avaient été oubliés, méconnus et sacritîés, ils prétendent désormais être les maîtres, suivant la fameuse parole de la Révolution. A cette époque, un des leurs disait : « Qu'est-ce que vous êtes? Ri(M]. Qu'est-ce que vous devez être? Tout », et leurs courtisans, qui sont encore plus obséquieux, leur disent à satiété : « L'Etat, c'est vous ».
En raison de cette puissance qui leur est désormais concédée, dont ils prennent chaque jour davantage conscience, ils imposent à l'opinion publique et au Parlement 1 étude des problèmes sociaux, et demandent que ces problèmes sociaux soient résolus dans un sens conforme aux revendications ouvrières. Les Parlements sont en mauvaise posture pour leur résister, puisqu'ils émanent de ces couches profondes, puisqu'ils partagent même leur crédulité dans certaines panacées des lois sociales, ces lois multiples. Je ne parle pas seulement de la France, car dans tous les pays nous assistons à une véritable fforaison de toutes ces lois qui font déjà des codes et qui s'enrichissent (*haque jour de décisions nouvelles.
EMILE CHEYSSON
Celle mécanique, dont on no, saurait trop affirmer rinlluence sur res révolutions auxquelles nous assistons, non seulement comme les témoins, mais aussi comme les acteurs, cette mécanique a rapproché les peuples, elle a facilité les communications, elle a établi entre eux des rapports étroits, on peut dire instantanés. Autrefois, nous avions des petits bassins fermés : nos bassins nationaux étaient séparés les uns des autres par des cloisons étanclies, sans communication les uns avec les autres : toutes ces digues se sont effondrées, et maintenant, par leur suppression mrme, tous ces petits bassins font un grand océan sur l(M(uel déferlent à rerlains momoîits de grandes vagues de fond qu'oîi a pu ( omparer aux |)ulsations de la conscience humaine.
Notre époipie. Mesdames, a cerlaiiirnKMil eu ses cotés attristanis, ((ui nous choquent, qui nous portent quelquefois au pessimisme et au découragement, mais elle a aussi, il faut lui rendre cette justice, sa beauté et sa grandeur. Elle a ce charme indéfinissable, mystérieux, inquiétant, des époques de transition entre un vieux régime qui finit, qui s'effondre, et un régime nouveau, qui tâtonne, qui cherche sa voie. Nous apercevons des foyers qui s'allument à côté des foyers qui s'éteignent, nous assistons à des déplacements de courants, à des jaillissements de force, en un mot, nous sommes en présence du spectacle d'un chantier ({ui s'élève au milieu des ruines, sans qu(* nous puissions dès à présent discerner quel sera le plan de la cité future.
Dans tous les cas, un d(^s caractères les plus saillants, les plus remarquables de cette époque — et celui-là fera honneur à la postérité et plaidera victorieusement sa cause — c'est cette sollicitude attendrie, maternelle, qui la pousse à se courber avec une compassion de ])lus (Ml plus attentive et émue devant toutes ces souffrances, devant tous ces lléaux. Au lieu de les considérer comme étant en quelque sorte la part du destin, romme un tribut que Ton paierait à quelque Moloch sanguinaire, on a cherché à les conjurer ou à les réparer, on a imaginé les institutions multiples dont 1 ensemble vraiment merveilleux constitue un grand arsenal, non pas arsenal de haine, mais arsenal de paix et d'amour, qui présente une arme, un ren}ède pour chacune des misères humaines, et qui suit l'ouvrier du berceau à la tombe pour le protéger dans les différentes étapes de sa vie contre les crises auxquelles il peut être en butte.
Sous rinfiuence de ces sentiments divers que je viens do. vous ana-
L^ENSEIGNEMENT MENAGER ET t.A QUESTION SOCIALE
lysor très rapidement, les questions sociales ont pris de nos jours une importance que nos ancêtres ne pouvaient même pas soupronner. Nous avons bien autre chose à fairi» aujourd'hui que de nous passionner coujme on le faisait dans le salon d'Artémise pour savoir si oui ou non on main ticmd rai t dans la langue la conjonction car et si nous en bannirions le mot sollicitude. Nous avons en ce moment, hélas ! d'autres soucis, et si je ne craignais la vulgarité, je dirais d'autr(^s chats à fouetter. Nous envions la quiétude de nos grand'mères qui |)Ouvaient se passionner pour des détails purement linguistiques : aujourcPhui, cN^st d(^ la vie i{u i\ s'agit, les barbares sont à nos portes, et par conséqiKMil nous sommes bien obligés de prendn* contact sur ces ([uestions redoutables. Elles sont partout, (*lles nous guettent dans la ru(% dans W salon, dans les églises, dans les ateliers, au foyer domesliqu^^ dans les Parlements. Elles ressemblent à ces microbes qui remplissent l'atmosphère et que 1 on voit dans le rayon de soleil qui passe par une fente étroite dans une chambre obscure : on les respire à son insu.
Au milieu de ce débordement des questions sociales qui constituent notre atmosphère actuelle, est-il possible que la femme continue à les ignorer, que Ton établisse une sorte de muraille de Chine qui risole complètement de ces préoccupations extérieures ; est-il possible qu'elle ne soit qu'un objet de luxe — permettez-moi le mot — d'étagère ; faite uniquement pour briller dans un salon, étrangère» à tout ce qui fait la vie, à tout ce qui peut menacer son avenir et celui de ses enfants ? Ne faut-il pas que ces préoccupations générales, qui sont pour ainsi dire écrasantes, sous l'obsession desquelles nous vivons tous, aient leur contre-coup sur son éducation et son rôle extérieur, puisque personne ne peut échapper à cette contagion, puisqu'on est forcé de prendre parti sur ces questions et que Ton ne peut pas même y échapper par Tabstention qui est souvent le pire des partis? Faut-il laisser la femme au hasard de ses improvisations instinctives, des inspirations qu'elle |>eut j)uiser dans la lecture de journaux mal informés ou dans les conversations frivoles du monde?
11 importe, au contraire, qu'elle ait à ce sujet des notions nettes, qu'elle sache exactement ce qu'elh* doit penser de façon à jouer le rôle auquel elle est conviée.
Pour la déterminer à ce rôle, il existe deux motifs qui sont également puissants, qui suffiraient chacun : c'est le devoir familial (*t le devoir social.
EMILE CHEVSSON
Et d'abord le devoir familial. La femme est par essence Tépouse et la mère. Ce sont des titres magnifiques qui lui confèrent une double royauté et lui imposent des devoirs correspondants. Il faut qu'elle ait des notions exactes de ces choses de Textérieur pour pouvoir en causer avec son mari, pour le comprendre, pour qu'elle s'associe à ses préoccupations, à la fois de ses intérêts particuliers et de la chose publique. Le mari peut-il, quand il rentre chez lui après sa journée pleine, faire tout à coup abstraction de ses préoccupations et considérer sa femme en quelque sorte comme un être subalterne, secondaire, avec laquelle il ne pourrait pas échanger un mot sur ces graves questions ?
Vis-à'Vis de ses fils, le devoir d(* la mère est tracé : il faut qu'elle les guide et, par conséquent, qu'elle-même ait là-dessus des idées précises. Comment peut-on guider au milieu des écueils, des difficultés de la vie, si on ne les connaît pas soi-même? Son rôle est encore plus beau peut-être vis-à-vis de son fils que de son mari : le préserver du découragement qui ronge souvent les meilleurs courages, du scepticisme, du dillettantisme, des chimères décevantes dans lesquelles se perdrait la noble activité de ses vingt ans ; savoir Torienter vers un but noble et pratique, donner un bel idéal à ses vertus et à son courage, y a-t-il un but plus élevé que Ton puisse proposer à la femme ?
Heureux le mari qui a rencontré une compagne comme celle dont je parle, qui partage tous ses soucis, qui peut s'associer à toutes ses ses décisions. Ces deux époux mettent en commun leurs raisons : les raisons de l'esprit, que représente le mari, elles raisons du cœur que représente la femme et qui, souvent, valent mieux que les premières. C'est en combinant ces raisons d'essence diverse que Ton arrive à la décision conjugale, domestique, ([ui convient pour la sauvegarde des intérêts du foyer et de la famille.
Heureux le fils qui a une telle mère. Dans l'histoire des grands hommes on trouve presque toujours qu'a leur berceau il y avait une femme d'élite, une Béatrice, une Cornélie, une Blanche de Castille, qui les a aimés, qui les a inspirés, qui les a soutenus. On voit qu'euxmêmes se sont toujours rendu compte de ce qu'ils devaient à l'influence maternelle.
Comment la femme pourrait-elle remplir ce rôle qui vous semble, comme à moi, sublime, ce rôle tutélaire d'ange de la famille, de conseil, de support, de conseillère, de guide, d'égide, si elle ignore
L*ENSElGNEi\lENT MÉNAGKU ET LA QUESTION SOCIALE
tout du monde oii son mari, où ses tils évoluent et sL elle se contine dans les frivolités mondaines ou si elle s'enferme exclusivement dans ces réalités domestiques si chères au bonhomme Ghrysale ?
Voilà donc, au point de vue du devoir familial, des justiticalions qui me semblent péremptoires en faveur de la préj)aration de la femme à son rôle domestique.
J'ai parlé aussi du devoir social et il n'est pas moins impératif que le premier.
Qu'est-ce que le devoir social ? C'est un beau nom qui recouvre une chose plus belle encore. Le devoir social s'impose à toute supériorité quelle qu'elle soit, de naissance, de fortune, d'intelligence, de beauté, que sais-je. Toute supériorité doit avoir sa rançon et cette rançon, c'est le dévouement. On disait jadis : « Noblesse oblige », c'était déjà une devise superbe qui a fait grand honneur à notre ancien régime, mais il faut l'élargir. Certes, hi noblesse est une de ces supériorités que j'estinn», mais elle n'est pas la seuh\ Il faut donc moditier la devise ancienne et prendre pour devise des temps modernes : « Supériorité oblige ». Il faut (pu» la bonté soit la rançon du bonheur et le fasse, en ijuelque sorte, pardonner. Nous sommes comptables des privilèges qui nous ont été accordés, non pas qu'ils viennent de nous, mais ils viennent de plus haut que nous ; ce n'est pas un don gratuit qui nous a été fait, il faut l'acheter par les services rendus. Plus nous pouvons, plus nous devons : la mesure de notre devoir est celle de notre pouvoir.
Trop souvent, héhis! les haines populaires ne sont que la réponse des misères d'en bas à rinditférence d'en haut, de Tégoïsme qui souffre il Tégoïsme qui jouit. Il y a, d'après une parole divine, un certain minimum de bien-être qui est indispensable pour qu'un homme puisse pratiquer la vfM^tu. Ce minimum de bien-être, il faut savoir Taccorder ii ceux qui soutirent. Quand on allège ainsi les souffrances, on peut désarmer les haines; par conséquent, avant d(* résister à certaines prétentions qui sont insoutenables, il faut commencer par saper les fondements qu'elles i)0uvaient avoir et qui leur donnaient une certaine vraisemblance et un certain appui.
Comment la femme pourrait- elle se dérober à cet appel que l'on fait à sa collaboration, à sa pitié, elle qui est l'être par excellence aimant et bon? On cite ces mots d'un Pape qui donnait ses instructions à un peintre pour le portrait de saint Charles Borromée et qui lui disait : « Plus il y aura d(^ nez, plus il sera Borromée ». Eh bien !
EMILE CriEVSSOxN
on peut dire de la t'eniine que, plus elle a de bonté, plus elle est femme. Par conséquent, nous lui demandons, au nom du devoir familial vl au nom du devoir social, de se préparer à remplir c(^ double rôle qui lui permettra d'atteindre le maximum d'utilité.
Il ne s'agit pas de lui demander de se» mêler à la politi((ue, il ne s'agit pas de l'inviler à descendre dans Tarrne; nous ne lui demandons pas de se ranger dans le bataillon des suffragettes, d'aller livrer Tassant du Parlement, vu un mot de doubler Thomme. Au sein du ménage, il y a deux êtres : riiomme et la femme : ils sont égaux, mais dissemblables, leur tache est distincte, mais également belle, et cette tache est assez sublime, j(» répète le mot, pour pouvoir contenter les ambitions les plus hauti^s. L'homme et la femme s(» complèt(mt Tun Taulre, et c'est ensemble ({u ils arrivent à constituer la famille, cette association d'ordre providentiel, supérieure à toutes les autres associations parce qu'en somme c'est Dieu luimême qui Ta faite, et qui, en soudant bout à bout des chaînons éphémères, obtient une chaîne indéfinie qui relie à travers les siècles les générations successives.
Nous ne ferons donc de la femme, en rappelant à l'action sociale, ni une politicienne, ni une féministe une féministe exagérée, veux-je dire, car il y en a qui tiennent un juste milieu et je serais désolé de paraître leur jc^er un blâme. Nous la convions à l'action sociale pour contribuer à Tamélioration de la situation morale et matérielle des travailleurs en même temps qu'au rapprochement des classes.
Sur qui la femme peut-elle exercer son action sociale? Sur ce que j'appellerai sa clientèle, c'est-à-dire son entourage, les personnes sur lesquelles elle peut avoir de l'influence. Cette clientèle, naturellement, varie suivant la situation de la femme; à mesure qu'elle s'élève, sa clientèle s'étend avec son pouvoir, de même que quand on gravit une colline, on voit le cercle de son horizon s'étendre de plus en plus. Ce sera, par exemple, pour la châtelaine, tout le personnel de ses fermiers, de ses tenanciers, les fournisseurs qui l'entourent; ce sera, pour la femme de l'usinier, tous les ouvriers qu'emploie son mari et sur lesquels elle peut et doit exercer une; action très salutaire. En un mot, chaque femme a sa clientèle et c'est sur cette clientèle que nous l'invitons à exercer une influence sociale.
Pour remplir ce devoir et ce beau rôle, il ne suffit pas à la femme d avoir du cœur, — elles en ont toutes et par conséquent ce serait en vérité trop simple — mais il faut une formation sociale, une for-
L ENSElGXKiMENT MENAGER Et LA QUEStlON SOCIALE 823
matiou technique, sans laquelle les impulsions du cœur pourraient quelquefois l'égarer et la conduire à mal.
Le Père Gratry a dit un mot souvent cité et (jue j(* dois i*edire, c'est : « qu'il ne suffit pas de vouloir, il faut savoir. Vouloir et savoir, c'est pouvoir »• Il faut donc que les personnes qui veulent remplir ce rôle auquel je les convie soi(*nt, à la fois, munies du vouloir etdu savoii'.
Le vouloir, je le suppose instinctif et inné dans les cœurs nobles, mais le savoir doit être acquis par une formation appropriée. Vous savez, Mesdames et Mesdemoiselles, qu'ily a en ce momejil beaucoup de jeunes tilles, qui, quand elles ont foi (mi leur dévouement, se mettent en quête du diplôme d intirmièri». Ici même, au numéro voisin, rUnion des Femmes de France prépare des jeunes filles et leur distribue ses diplômes dont elles font ensuite un excellent usage. Vous savez que quelques-unes de ces dames et demoiselles sont allées au Maroc, à Casablanca, prodiguer leurs secours au corps expéditionnaire, qu'elles se sont acquittées de cette tâche périlleuse avec un zèle, une tenue, qui leur a valu la reconnaissance et l'admiration non seulement de Tarmée, mais encore de la France entière. C'est donc une conquête très honorable que celle du diplôme d'inlirmière, mais je supplie les jeunes fdles, qui ont cette passion de dévouement, de ne pas s'arrêter en chemin. Déjà celles de Casablanca se sont aperçues qu'il leur mancjuait cjuelque chose qu'elles ne savaient pas faire : — j'ai recueilli leurs confidences — la cuisine qui convenait à leurs chers malades, et aussitôt rentrées, elles se sont hâtées de combler cette lacune. Il faut aller plus loin, il faut renseignement ménager. Il n'y a pas que des plaies physiques, il n'y a pas que les blessures de la guerre, il y a aussi les blessures du champ de bataille de la vie, et ces blessés-là, hélas! ne sont ni moins nombreux, ni moins intéressants que les autres, ni moins difficiles à soigner.
Pour les secourir, il faut une préparation spéciale ; on ne peut pas, d'une main expérimentée, toucher à ces plaies : on s'exposerait à les aggraver et à faire du mal avec de très bonnes intentions. Par conséquent, le diplôme d'infirmière, médical ne suffît pas à notre ambition et à nos exigences; nous demandons aussi qu'il y ait un diplôme spécial de ce que j'appellerai les infirmières sociales, ou, si si vous aimez mieux, de u visiteuse de Tamitié », suivant un nom que j'aime et que j'emprunte à l'exemple des Etats-Unis.
Oui, ces dames, telles que je les évoque et que je les invoque, ce
EMILE CHEVSSON
sont des femmes du monde qui se courbenl vers le peuple, qui vont au peuple suivant un conseil qui vient de très haut, et qui apportent, non pas seulement leur argent, mais leur bon vouloir, leur amitié, je dirai même leur amour, à ces sœurs déshéritées auxquelles elles veulent donner un peu de bien-être et un peu d'apaisement.
Pour qu'elles puissent apporter dansées ménages où elles ne sont accueillies d'abord qu'avec certaine défiance, oii leurs avances sont suspectes, un peu de bien-être, il leur faut beaucoup de tact. Rien n'est |)lus difticile comme de faire accepter ces bienfaits; certes, on les subira, mais avec une sorte de révolte intime, avec une humiliation dans le cœur et sans aucune espèce d'apaisement social; par conséquent, le résultat cherché aura été manqué. Il faut se faire des amies de ces femmes des ménages ouvriers, de ces femmes les plus humbles, et, pour cela, il faut connaître le secret de leur existence, afm de pouvoir leur donner des conseils appropriés.
Voyez à quels dangers serait exposée une femme animée de sentiments généreux, d(* ti-ès bonnes intentions, voulant sincèrement rendre service à ces femmes du peuple, si elle ne connaît la tenue de son propre ménage, si elle vient à la porte de ces maisons en automobile, avec une fourrure... Il est très clair qu'elle est tout à fait dépaysée, qu'elle ne parle pas le même langage que ces pauvres gens et qu'elle s'expose à des maladresses semblables à celle de ce médecin qui, appelé au chevet d'un pauvre diable d'indigent que la misère anémiait, avait la cruauté de lui conseiller du bon vieux bordeaux et un séjour de six semaines à la Côte d'Azur.
Et bien, pareille mésaventure peut arriver et arrive, hélas, nous le savons, lorsque des dames, ayant une inexpérience totale des choses et du ménage populaire, se risquent à donner des conseils pour lesquels elles ne sont aucunement qualifiées. Il faut qu'elles s'identifient avec ces pauvres gens, il faut qu'elles sachent quelles sont les conditions d'existence de ces ménages très modestes, quelle est la cuisine qui leur convient, quels sont les morceaux qu'il faut acheter; il faut qu'elles s'inspirent des principes généraux qui sont communs à toutes les classes de la société, il faut qu'elles connaissent les exigences d'un petit ménage qui doit vivre avec trois ou quatre francs par jour, il faut qu'elles adaptent leurs conseils aux ressources en même temps qu'aux goûts de cette très intéressante clientèle. A ce prix-là, seulement, elles dissiperont les défiances; ces notions ménagères sont donc, vous le voyez, une première nécessité indispensable à qui veut
l'enseignement ménager et la ouestion sociale 325
entrer dans cette voie si belle de Tassistance populaire et du rapprochement des classes.
Mais ces notions ne suffisent pas encore pour donner à ce patronage, fi ce devoir social, toute son efticacité : il faut encore \ joindre la connaissance approfondie de ce que j'appelle Toutillage social. Je vous en disais tout à l'heure un mot. Mesdames, dans cet historique rapide que je faisais, à grandes enjambées, à travers les siècles pour vous montrer révolution de la (pu^stion sociale. Je vous ai parlé de cet arsenal de paix qui avait été formé depuis quelques années et qui s'enrichit chaque jour de nouvelles acquisitions.
Cet arsenal provient à la fois, et de Tintervention législative dont je vous ai montré hi très importance place, et de Tintervention de rinitiative privée. MalheurcMisement, il est aussi peu connu qu'il est riche et c'est là une lacune regrettable dans la formation de notre jeunesse. Il y a là des veines d'une richesse immense et qui ne sont pas exploitées; on a accumulé des ressources contre toutes les misères et on ne les emploie pas parce qu'on les ignore; on passe à coté d'une souffrance qu'on aurait pu soulager : le remède était à côté, mais on ne sait pas à quelh^ porte il faut frapper, on gémit sur son impuissance et on laissr suhsisirr hi sonffVanre sans la paiser.
Il y a un le! contraste (Milrr ccllr profusioîi de r(*ssonr(M^s mises à notre disposition par l'arsenal social et le parti c[uc nous en tirons qu'un de mes éminents amis, M. l.andouzy, Doyen de la Faculté de Médecine, a fait, cettt* semaine même, dans différents milieux, une proposition qui, peut-être, aura l'honneur de passer dans les mœurs ce qui, en tout cas, le mérite. Il a demandé à la fois au Congrès des Jardins ouvriers de l'abbé Lemire, au Congrès de l'Assainissement de l'Habitation et hier au Conseil de rAlliance d'Hygiène sociale dont j'ai Thonneur d'être président, il a demandé à tous ces groupements, dont chacun a sa clientèle, d(* s'unir à lui pour i*éclam(M* rinscription dans nos l'èglenients, sinon dans nos lois, d'un joui* (h* fêle ipii serait consacré à la vulgarisation de (*et outillage social. Dans tous les milieux scolairc^s, depuis l(»s écoles primairc^s de vilvillage, jusqu'à cellesou Ton donne h* plus haut enseignement supérieur, on aurait un de ces jours analogues à ces u jours gais » comme on les app(*lle en Amérique. Pendant cette journée, tous les maîtres devraient consacrer leur temps à expliquera leurs élèves les richesses de notre mécvuiisnn^ social, l'usage qu'on en ))eut fair(\ de manière
EMILE CHEYSSON
à mettre en valeur ce qui, malheureusement, par ignorance, reste en partie stérile.
Cet outillage peut se répartir en deux grandes catégories qui sont l'assistance, d'une part, et la prévoyance de rautrt\
L'assistanre s'adresse aux hommes tond)és, à hi rlieulèU* tMi général qui iH* p(Mil [)lus sul'fii*e aux besoins i\o son (*xistence, qui a l)esoin qu'on lui tende la main, hiudis que la prévoyance s'adrc^sse aux hommes debout, en pleine possession de leurs facultés, qui s'unissent avec leurs compagnons de travail j^ourmc^ttre en commun leurs épargnes et recevoir nulanl ([u'ils donnei*ont en s(* (constituant des droits.
Il semble qu'il y ait un fossé cjui sé[)are ces institutions d'après leur clientèle et d'après les principes qui les distinguent, mais, par suite d'une évolution très profonde, très salutaire qui est en train de s'accomplir sous nos yeux et à laquelle l'avenir promet, je crois, un très beau résultat, cette différence s'atténue et Ton voit Tassistance se confondre avec la prévoyance.
On peut en effet distinguer, dans l'assistance trois phases, trois degrés successifs qui s'étagent dans une progression (•ontinu<^
Il y a d*abord l'assistance* que vous (connaissez, celle que vous pratiquez en général, Mesdames, Tassistance du bon Samaritain. Vous rencontrez un pauvre diable, vous lui donnez un secours, vous lui venez en aide à son domicih^ pour sa nourriture et pour son loyer. C(*tte assistance est indispensable, — Dieu me garde d'en médire! — mais elle est très limitée dans s(*s résultats puisqu'elle entrelient simplement l'assisté à terre, et, quehjuefois, si elle n'est pas pratiquée avec discernement, elle peut faire plus de mal (jue d(* bien, suivant l'expression de mon ami M. Lefébure : « Elle arrose la misère au lieu de Téteindre ».
Bien supérieure à cette forme d'assistance est celle qui consiste à opérer le relèvement et le sauvetage de l'homme tombé. Elle le met d(*bout et lui fournit ensuite des béquilles de façon à le prémunit* contre les chutes nouvelles et à se suffire désormais à lui-même. Ceci est déjà considérable : le dispenser d'être un déchet social, un parasite, en faire un producteur utile, c'est un fait important dont on doit se réjouir. Il vaut bien mieux, quand on le peut, s'acharner au sauvetage de quelques rares individualités, plutôt que de pratiquer la charité de la façon la plus banale, qui ne fait qu'entretenir la misère des hommes.
l'enseignement ménager et la question sociale :V27
La différence entrer la troisième et la seconde étape est encore ])lus grande que celle qui existe entre la première et la deuxième étape. Cette troisième étape, c'est Tidéal en quelque sorte vers lequel peut s'orienter l'assisfain e et déjà elle commence dans cette voie à (d)leiiir de nirrveilleux rt'\sidtats : r*est la préverition qui épargne même la chute initiale, laquelle projetterait son ombre sur toute la vie do l'assisté. Ici, Thomme reste debout : il avait an moment d(^ défaillance, mais l'assistance le guette, vient à ce moment, lui tend la main, Tempéche de tombei*. Voilà un homme à tout jamais sauvé. Là encore, c'est une conquête, plus précituise c[ue celle de la seconde ('da|)»N qui doit être désormais Tiih'^al de Tassistance. Cet idéal a été proclamé avec l)eaucoup d'éclat par les voix les plus autorisées au congrès qui se tenait à Milan il y a trois ans sous la présidence du regretté M. Gasimir-Perier. Par ce moyen, on laisse l'assisté en pleine possession de sa dignité, de ses droits de père de famille, sans l'avoir en quelque sorte humilié par l'assistance.
Voilà donc les grands principes qui rapproch(Mit, par une évolution continue, l'assistance de la prévoyance : car au moment où nous sommes arrivés, au troisième stade, nous sommes en idéalité sur le domaine de la prévoyance. Ces deux modes s(^ rappro(dient si bien que l'idéal des hommes d'Etat qui ont souci la virilité des l'amilles qui t'ait l'énergie et la puissance des nations, doit être de i-t^streiiulre de plus en plus le domaine de l'assistanc^e pour agrandir celui d(* la |)révoyance. Tout ce qui peut préparer ce résultat est un l)ien so(Mal et moral pour le pays et [)Our sa grandcMir : (^'est de r*^ c(Mé-là qu'il faut porter notre principal effort.
Ceci dit, il m'aurait été très doux de passer en revue toutes ces institutions de prévoyance et d'assistance au milieu desquelles je passe ma vie, dont j'ai l'honneur de diriger quelques-unes et oi^i je suis un témoin enthousiaste de toutes les merveilles que j'y vois accomplir. Je ne suis pas un détracteur de mon temps, et quand je vois tout le bien qui se fait dans ces oeuvres, je suis plein d'espérance et de foi dans l'avenir.
Mais je dois me borner à quelques indications générales, je 1(^ répète, dans la nécessité où je suis de ne pas abuser de votre temps, et je ne vous demande plus que quelques minutes pour vous faire entrevoir les richesses de cet arsenal dont j'ai parlé plusieurs fois.
Ces institutions de prévoyance ont poui* objet de procurer aux familles ouvrières ce minimum de bien-être dont je vous parlais tout
ÉMFLE CIIEYSSON
à rheure et qui est indispensable pour pratiquer la vertu. Pour cela, elles tendent à assurer la satisfaction du besoin de logement, du besoin de nourriture et de vêtement ; c(» sont les chapitres les plus exigeants, (jui consommeni la plus grande )>arlie des ressources des ouvriers.
La question du logenieiil est, en pai*ticuli(M*, un(^ (i(\s plus considéral)les au point de vue qui nous occupe : cebii du bien à faire aux familles ouvrières. Le taudis est la source empoisonnée d'où découlent toutes les misères sociales ; on ne saurait jamais lui faire une guerre trop acharnée. Le taudis, voilà Tennemi : c'est lui que j'accuse d'être Tauteurde la tul)erculose, de Talcoolisme, de la mortalité infantile, des haines sociales. Il est partout, et tant que l'on n'aura pas tari cette source effroyable, on ne peut pas avoir raison de ces grandes misères que je viens de vous énumérer.
L'assainissement du taudis peut s'obtenir par la construction de maisons neuves, en vertu de lois dont je me borne, hélas ! à vous citer le nom sans pouvoir entrer dans huir mécanisme, la loi du 10 avril 1906 sur les habitations à bon marché, la loi Ribot sur l'acquisition de la pr^lile propriété rurale. Il y a là des facilités sii]gulières que donin* TEtat pour que l'ouvrier puisse arriver à la possession, à la conquèh^ de son foyer domestique, et échapper à toutes ces étreintes, à toutes ces intbuMiees pestil(*ntielles et mortelles du la\idis.
Précisément, l(vs dam(\s ponrrait^il, si (dles connaissaieiil ce méeanisuK*, en faciliter l'application et faire pénétrer dans les nneurs une partie de ce même programme de l'assainissement de la maison. C'est renseignement ménager qui nous en fournit le moyen. Nous avons beau, nous constructeurs, nous directeurs de ces sociétés inspirées par les lois dont j(^ vous parlais à l'instant, nous avons beau construire aux familles ouvrières des logements hygiéniques, si ce sont d(^ mauvaises ménageries qui s'en emparent, elles auront vite fait de changer le cottage iMant en bouge infect. Il faut donc adjoindre à l'activité de TingénicHir, de l'architcH^îte, du propriétaire, le rôle plus important encore de la femme, (jui peut transformer (mi taudis un logement exceptionnellement hygiénique, comme elle peut, à force d'industrie et d'ordre, remédiei* à l'insalubrité d'un logement malsain.
Pour l'alimentation, nous avons toute une sérit^ de sociétés que* l'on appelle les sociétés coopératives, Ces sociétés peuvent donner