V. E'IlSGÉNlEUR SOCIAF
Ce n'est pas assez de vous avoir dit rapidement Thistoire du patronage, sa fécondité et son caractère ; pour ne pas être taxé d'optimisme, je suis encore obligé de vous dire quelques mots de sa difticulté et des conditions qu'exige son succès pratique.
(1) Un décret du 15 mars 1897, inséré à VOfficiel du 19, décore un industriel du Gard et parmi ses titres indique (( qu'il a organisé un service de prévoyance pliilanlJirojnque en vue d'assurer gratuitement à son personnel les soins et les médicaments nécessaires en cas de maladie ».
C'est un premier pas dans une v(»ie excellente.
EMILE CHEVSSÔN
Ces institutions no peuvent en eft'et réaliser leurs bienfaits que si elles sont organisées correctement et dirigées avec prudence et tact. Pour éviter les faux pas sur ce terrain très glissant, il faut le concours de la science, qui, là comme partout, doit éclairer et frayer la voie en s'appuyant elle-même sur l'observation des faits.
Il y a une technique pour ces institutions. Ce serait une erreur de croire que le sentiment suffit pour les improviser de toutes pièces. Si le sentiment, d'accord avec Tintérèt bien entendu, peut en être le moteur, c'est à la science à en tenir le gouvernail. Ti'op souvent on procède par inspirations plus ou moins instinctives et l'on se heurte à de douloureux mécomptes, à des engagements téméraires, à des responsabilités écrasantes. Parfois même, en dépit des sacrifices qu'on a consentis, on a le chagrin de constater que, croyant avoir semé la paix, on récolte l'antagonisme. Il faut, pour se guider, des règles, des précautions, des calculs. « Une institution de prévoyance sans calculs, a dit M. le baron T'Kint de Roodenbecke, le grand mutualiste belge, est un navire sans boussole ». Partout, la méconnaissance des règles scientifiques qui doivent présider à ces institutions a entraîné les mêmes résultats, creusé les mêmes déficits.
La science doit donc avoir sa place marquée pour l'outillage social, comme elle l'a pour Toutillage industriel. De même qu'on ne confierait pas la direction d'un service technique, la conduite d'une locomotive, d'un puits de mine, à un ingénieur animé seulement de bonnes intentions, inspiré par un généreux instinct, mais dépourvu de connaissances professionnelles, ne serait-il pas imprudent d'abandonner à Tinspiration d'un collaborateur étranger à la science sociale et confiné dans les préoccupations techniques l'organisation et le maniement de ces mécanismes sociaux, qui veulent tant de tact et d'expérience, sous peine de recéler de graves dangers et de troubler la paix dans l'atelier, au lieu de Taff^ermir ?
J'irai môme jusqu'à dire que ces mécanismes sociaux sont encore plus difficiles à manier que les machines formées d'organes matériels et précisément dans le rapport où la complexité de l'homme l'emporte sur celle de l'ouvriei*.
L'ouvrier proprement dit n'est qu'une j)ortion de riiomme ; il ne met en jeu que son intelligence et ses bras; sa tache est définie avec précision par la machine qu'il conduit, par les nécessités techniques du travail ; ses rapports avec ses chefs sont simples comme ceux
LE RÔLE Social de l^ingénieuiî
crime consigi]e ou d'une c< théorie » militaire, et ne comportent ni latonnement, ni erreur sur le terrain professionnel.
Il n'en va plus de même, dès qu'on touche à Thomme et à sa famille, à ses besoins intimes et à ses crises, à ses intérêts, à ses préventions, à ses méfiances, à ses passions, à son ^< état d'ame ». Ici, tout devient complexe, obscur, dangereux ; la formule et Tautomatisme, qui faisaient merveille pour régler le travail, ne sont plus de mise, dès qu'on se risque dans ce domaine plein de broussailles, de défilés sombres, de cratères prêts à se réveiller et où il faut cependant pénétrer, sous peine de laisser se perpétuer de déplorables malentendus.
Pour évohuM' sur ce terrain nouveau, le chef a besoin d'uiu* préparation spéciale. Tout en restant un ingénieur technique et un commerçant, il doit se doubler d'un ingénieur social^ c'est-à-dire joindre à de fortes connaissances professionnelles celles qui concernent les institutions destinées à asseoir la prospérité de Tentreprise sur le bien-être des ouvriers qu'elle emploie. Ce n'est pas seulement à ces institutions ([ue l'ingénieur social consacrera ses soins ; mais, même en dehors d'elles, il mêlera la préoccupation sociale à la vie quotidienne de l'atelier, aux détails courants de l'organisation du travail, au souci du dividende et du prix de revient ; dans ce but, il pratiquera le contact direct avec les ouvriers, au lieu de ne les voir qu'à travers le contremaître ou le porion.
Un des plus grands obstacles à la paix de Tatelier, c'est que la distance est trop consid('*rable entre les ouvriers et Tétat-major. Une pensée de bienveillance au sommet se transmet de proche en proche par une série d'organ(\s qui Taltèrent en route et ne la laissent arriver que travestie à destination. Le patron se blesse de ce qu'une mesure généreuse ait été mal appréciée : il ne se doute pas que le contremaître Ta trahie en la traduisant.
Le contremaître est souvent dur et partial. Sorti des rangs, il a la hauteur des parvenus, il croit mieux commander le respect en affectant la rudesse ; il se souvient, dans son nouvel emploi, de ses rancunes ou de ses préférences de jadis et commet, au profit ou plutôt au préjudice du patron, de maladroits excès de zèle, qui frisent Tinjustice et irritent la droiture naturelle des ouvriers. Comme le personnel ne voit le patron qu'à travers le contremaître, ce dernier sème les haines, le patron les récolte, et n'en soup-
ÉMILE GHEYSSON
coiinant pas rorigino, il est lente de les attribuer à une malveillance incurable de la main-dVpuvre contre le capital. Aile/ au fond des conflits latents ou aigus : presque toujours, vous trouverez le contremaître.
Aussi imporle-t-il beaucoup qu'au lieu de se renfermer dans leurs attributions purement techniques et administratives et d'abandonner les autres questions à l'autorité discrétionnaire de leurs subordonnés, les ingénieurs retiennent pour eux-mêmes Tembaucliage et le renvoi des hommes, rétabliss(»ment des prix, la distribution des chantiers, en un mot tout ce qui concerne le régime du travail et le salaire. c< Il importe beaucoup, a dit fort justement mon émincMit ami M. Ledoux, que l'ingénieur soit le véritable maître de la mine, qu'il descende tous les jours ou presque tous les jours dans \vs travaux, quMl se tienne en contact constant avec les ouvriers, qu'il les connaisse, qu'il les suive et qu'il les tienne dans sa main. Sans doute, c'est un métier très pénible, mais c'est une nécessité de la carrière et les jeunes gens qui l'embrassent doivent savoir à quoi ils s'engagent ». — « II y a, je le sais, ajoute M. Ledoux, plus d'une* grande mine en France, où les ingénieurs ne sont pas astreints a ce service fatigant et où ils laissent faire volontiers leurs gouverneurs et leurs porions. On peut être assuré qu'il y a dans ces administrations une fissure par laquelle entrent ou entreront un jour le mécontentement et la grève à sa suite (1) ».
Pour éclairer ces contacts et ces décisions que prend journelh*ment Tingénieur, il recourra avec grand profit à ces monographies de famille et d'atelier, dont j'ai dit ailleurs le mécanisme et l'utilité. Elles lui permettront de pénétrer dans rintimité de ses ouvriers, de démonter tous les rouages de l'usine et du budget domestique de la famille ouvrière ; en un mot, elles lui livreront tous les secrets nécessaires à la conduite d'un nombreux personnel et à ces bons rapports, qui sont, je ne saurais trop le redire, un élément essentiel de la prospérité industrielle.