‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 7 sur 58 · VI. — Réslmk et Goivclusio>s · texte numérisé non relu

VI. — Réslmk et Goivclusio>s

Je m'arrête, ne voulant pas abuser de votre patience et croyant en avoir assez dit pour définir et montrer à l'œuvre cet ingénieur

(1) U Organisation du havail clans les mines j Chaix, 1890.

LE RÔLE SOCIAL DE l'iNGÉNIEUR

social, qui doit désormais se su[)er|)Oser dans chacun de nous à l'inf^énieur li^chnique et qui, en fait, s'y superpose de plus en plus chaqut» jour, ('.et ingénieur social, je n'ai pas à en aller chercher bien loin les niodehvs ; j(.* les trouverai, et en grand nombre, parmi vos illustrations du passé et parmi ceux qui aujourd'hui sont Thonneur de votre cor[)s et les gardiens de ses traditions. (Vest eux que j'avais sous les yeux et donl j'évoquais 1 image, en traçant la rapide esquisse que je viens de vous présenter. Ils ont su réunir à la science de Tadminisli-aleur ri d(* Tindustricd celle de la conduite des hommes, de leur bien-être et d(* hnir apaisemenU Ce sont ces patrons modèles, ces ingénieurs complets, c[ui sont les véritables maîtres de l'économie socialiî ; c'est eux qui en fournissent les matériaux et les constituent par leur |)ratique ; ils font de la science en action. Nous, nous n'avons plus qu'à l'écrire sous leur dictée, pour en vulgariser les principes et en géiiéraliser les applications.

Il y a donc, ce me S(*nd)le, un profit réciproque» dans la péîiétration de plus en plus intense de nos deux Sociétés. Aussi oserai-je formuliM' un vieu, dans l(M|uel je vous supplie* de ne pas voir une réclame indiscrète et déguisée : c'est que tous les ingénieurs de la Société d'Économie sociale entnînt dans la Société des Ingénieurs civils et vice-versa, pour le plus grand bien respectif dr la paix sociale et du génie civil.

C'est sur ce vœu que je terni ini» ; mais, avant de m'arréter, il me reste à remplir un double et agréable devoir : le premier, de vous rendre grâce pour la bienveillante attention que vous m'avez prêtée; le second, et cette fois au nom de la Société d'Économie sociale, de vous remercier de votre cordiale hospitalité. Nous sommes très touchés de la délicate pensée de sympathie et de rapprochement fécond qui a inspiré votre invitation ; nous y répondons par la réciprocité la plus complète de nos propres sentiments et nous sommes convaincus que cette réunion marquera une date mémorable dans l'histoire et le développement de nos deux Sociétés.

Le Cadre, l'Objet et la Méthode

de rÉconomie politique

LE cADivi:, ï;oH.iF;r r/r \a méthode

HE i;ÉCONOMIIi l'OLlTIUUR

Difficultés et utilité des dé/initiofis. — Rion, 3Iossieurs, n'est plus (lifticile que la définition d'une science. Comme on ne peut la bien saisir sans posséder déjà toutes les notions qu'elle embrasse et condense dans sa formule, il semble qu'on devrait, en bonne logique, la rejeter h la fin pour en faire le couronnement et le résumé du cours. Ce n'est pas ainsi qu'on procède d'ordinaire, et je me hâte d'ajouter qu'on a raison. En effet, avant de s'engager dans une longue route, on est bien aise d'en connaître au moins Toi-ientation, de savoir où elle conduit, d'être informé des principaux paysages cju'elle traverse. C'est précisément ce que nous allons faire ensemble aujourd'hui, sauf à jeter plus tard un regard en arrière sur le chemin parcouru, quand nous serons arrivés au terme du voyage.

Cette première leçon va donc être consacrée à vous exposer sommairement le cadre, l'objet et la méthode de l'économie politique.

Les besoins. — Nous n'avons pas à chercher bien loin les phénomènes économiques : ils nous entourent de toutes parts, et, plus encore que l'esprit, ils courent les rues.

Voyez tous ces passants affairés qui se heurtent, prennent d'assaut les omnibus, se hâtent dans tous les sens. Us obéissent à d(*s incitations certes bien diverses, mais qui, au fond, se ramènent toutes il celle d'un seul et même mobile : le besoin. A la racine de tous les actes humains, quand on les analyse, on trouve le dé'sir d'échapper à une peine ou de se procurer une satisfaction.

Ces besoins, qui tourmentent l'humanité, ne sont pas de la même

(I. Leçon d'ouverture du Cours (TEconomie politique d'Emile Cheyssoa à VEcole libre des sciences politiques, lo 27 novembre 1882.

AÙ

ÉMTLE CHEYSSON

importance : il en est qui veulent être satisfaits sous peine de mort, romme la faim ; d'autres ((ui ne mettent en jeu qu'un sentiment de luxe ou de vanité. Ils ne sont pas non plus du même ordre : les ui]s, comme le froid et la soif, réclament des satisfactions matéi ielles : un morceau de charbon ou un verre d*oau ; les autres, oommo l'aspiration vers le bien ou la curiosité de Tesprit, ne comportent i[ue des satisfactions inïUintéjMclles ; le ^(MMUon du iiré^licateur, lu leçon du maîti*e.

Ces bcièoins ne sont pas une quantité fixe ou limitée; mais ils sont susceptibles d'un essor pour ainsi dire indéfini, et se développent sans cesse avec les satisfactions mises à notre portée. Tout nouveau progrès augmente nos exigences et nous rendrait intolérable la privation de certains objets, qui n'étaieiit, aq début, qu'un raffinement réservé à quelques privilégiés de la naissance ou de Ja fortune. Chaque étape permet ainsi d'abord(*r des besoins d'un ordre plus général et plus élevé. Suivant le mot d'un ancien, il faut commencer par vivre ; la philosophie vient ({il'eiisuite ; primo vivere, Ueinde j)hilosnpl(ari,

J.esî i^alisfaclion^i et le travail. — Comment Teffort obtient-il son but : la satisfaction? — Par le travail. — Ouvriers, employés, fon(*lionnaires, négociants, tout le monde obéit à cette loi. Cette elle qui imprime à la population parisienne les oscillations d'une grande marée diurne, dont le fiux amène le matin les travailleurs à Tatelier, au magasin, au bureau, et dont le reflux les ramène le soir au logis. Quelques oisifs semblent se soustraire à la règle commune; mais ils consomment leur capital, qui n'est pas autre chose, comme nous le verrons plus tard, que du « travail incarné » dans la matière (^t conservé par Tépargne. S'ils ne travaillent pas actuellemeni, ils vivent sur leur travail antérieur ou c(4ui de leur famill(\ Eu dernière analyse, le travail est Tinstrument de toute satisfaction, comme il a toujours le besoin pour mobile.

Le besoin est donc le grand ressort de l'organisme social ; si vous le supprime/, tout mouvement s'arrête : vous avez une société d'ascètes, de fakirs, de la//aronis ou de zoulous. Sous les climats torrides, où le soleil disp(M)se l'homme de faire effort pour se loger, s'alimenter, se chantier et se vêtir, les peuples, énervés par les libéralités de la nîiture, sont en proie à la mollesse et à la décrépitude. Ainsi la douleur, dont il est nn(^ des formes, et qui est comme

LE CADRE, l'objet ET LA MÉTHODE DE l'kCONOMIE POLITIQUE 41

un garde-fou placé au bord de tous les précipices, le besoin joue un rôle salutaire en nous (contraignant au travail pour acheter la jouissance.

De ces trois termes qui s'enchaînent et s'engendrent, les deux extrêmes, Ix^soin et satisfaction, sont essentiellement personnels. Je désire et je jouis pour mon propre compte, mais je puis travailler pour le compte d'autrui. Le travail entre donc comme un tacteur dans les relations de société. Voici Téconomie politique qui apparaît avec lui.

Asservissement de la }iature aux besoins de riiomme. — 1/homme ne travaille jamais seul : il a toujours, même à son insu, un collaborateur puissant, la nature, dont les forces lui viennent en aide, pourvu qu'il sache les discipliner à son usage. Quehjuefois, c'est la nature qui fait presque tous les frais, eomme dans la cueillette des fruits spontanés, la trouvaille du diamant ou la pèche ; d'autres fois, au conti'aire, elle n'a qu'un rôle secondaire, comme daiis les œuvres d'art et les productions de l'esprit.

Au début de l'humanité, Thomme est dominé par la nature et ne sait pas Tasservir à ses besoins. Il est entouré de forces qu'il ignore ou qui ne se révèlent à lui que par leur tyrannie. Peu à peu il apprend à les connaître et à les dom(»sliquer ; il plie à son service les animaux, Teau, les vents, le soleil, la vapeur, l'électricité. Il arrive entin à cet épanouissemcMJt de progr^^i matériels <(ui fait le légitima orgueil de notre temps.

Utilité gratuite et onéreuse. — Ces progrès imposent à la nature une part croissante de collaboration dans le produit commun, et dé- (chargent Thomme d'une part correspondante du fardeau. Ce que font les agents naturels, l'homme n'a plus à le faire. Il augmente ainsi la disponibilité de ses forces, ses loisirs et ses jouissances avec le même travail, u L'utilité gratuite » va toujours en gagnani du terrain sur « l'utilité onéreuse ». C'est une conquête» délinitive, un progrès continu, et Tune de ces harmonies qu'(*\eellait à mettre en lumière Bastiat.

Formes successives du travail. — Depuis que Thunianité existe, le travail est sa loi, mais il a pris les aspec fs les plus dilférents suivant les temps et les lieux. Dans les premiers âges, l'homme est pasteur nomade; il chasse ou il pèche. Plus tard, il se fixe au sol et le cul-

EMILE CHEYSSON

tive. Plus tard encore apparaissent les petits ateliers industriels ; entin, ces grandes manufactures, qui groupenl autour de la cheminée de Tusine jusqu\\ des milliers d'ouvriers. Que de problèmes délicats doit (MigtMidrer cette variété dc^ combinaisons ! Que d occasions de souftVances et de conflits dans ces grandes agglomérations de rindustrie moderne ! Quelle nécessité de rapports exacts entre tous ces rouages pour conjurer h^s frottements et assurer la bonne marche d'une machine sociale (pii devient de plus en plus (compliquée !

Divisicm du travail entre individu.^ et nations. — Ce qui distingue, en eftet, les sociétés modernes, c'est leur extrême complication. Au début, tout est simple et comme rudimentaire. Sous la tente de la famille patriarcale, le père est en même temps pontife et roi ; dans certaines îles perdues sur nos côtes françaises de TOcéan, u le recteur v> (curé) faisait encore, il y a deux ans à peine, fonctions de maire, de notaire, de juge de paix et de débitant (1) : le barbier de certains villages reculés manie à la fois le rasoir et la lancette. >rais, à mesure que les sociétés s'agglomèrent et que Tindustric se perfectionne, lf\s fonctions se dédoublent. Un méuK* ouvrier fera toujours la même i)arti(^ d'une épingle ou d'uni» montre. Chacun se cantonne dans sa spécialité de plus en plus étroite. C'est c< la division du travail », ({ui a puissammeîit contribu('» à Tessor productif de l'activité humaine.

La division du travail ne se borne pas aux individus ; mais elle s'étend de plus en plus aux villes et aux nations, en raison de leurs aptitudes naturelles ou acquis(\s. On ne s'aviserait pas de cultiver le palmier en France, la vigne» et Tolivier en Suède. Les pays neufs de l'Amérique et du Canada font de la viande et du blé, pendant que (( la vieille Angleterre » fait surtout des tissus et des métaux. Lyon travaille la soie, Roubaix, la laine : Sheffield, Taciei*. Il s'établit ainsi entre tous les centres, sous la seule impulsion de la concurrence et sans l'intervention des gouvernements, un bienfaisant partage d'attril)utions qui spécialise la production là où elle rencontre les conditions l(»s plus favorables, c'est-à-dire là où elle peut le plus demander à la nature (M donner ainsi le maximum de i^ésul-

(1) Les pêcheurs de Cile d'iïœdic (Morbihan). — Société d'Economie sociale ''séance du 8 mai 1881 .

LE CADRE, l'objet ET LA MÉTHODE DE l'ÉCONOMTE POLITIQUE 43

tats avec le minimum du travail. GrAce à retto ui^ganisation spontan<M% que [)0uvai1 seule [XM'mettre ramélioration des transports, l^iris met à contribution l(\s forces nalurelhîs n^partirs à la surl'ar(» du globe, aussi bien le soleil de rArri<(U(* et l(\s crucvs du Nil, <|U(» la fertilité du far-we^t américain.

Coopcraliou sociale. — La division travail a pour conséquence nécessaire la coop('*ration sociale. Robinson Crusoé, dnns son île, fait tout de ses mains et se suftit à lui-même. On comprendrait aussi, à la rigueur, des individus juxtaposés, dont chacun pourvoirait à ses propres besoins, sans souci de ceux du voisin. Il îTy aurait là Jii société, ni économie* politique. Mais, si je passe tout mon temps à raboter des jdancht^s ou à fabriqiuM* dt^s épingles, il faut bien que d'autres personnes, l)oulangers et tailhnirs par exemple, s'occupent pour moi de ma nourriture et de mon vêtement. J'échangerai avec eux les produits de mon travail : en échange de mes planches, ils me donneront une blouse et du pain.

Plongés dans la société, dont nous faisons |>artie, et pour ainsi dire aveuglés par Thabitude, nous ne discernons pas nettement les l)ienfaits que nous devons à cette coopération so(*iale. Ils sont cependant assez (W'iatants pour mérite!» notr(» allcMitioîi el notre reconnaissance.

Tandis que, dans les sociétés primitives, chacun doit se défendre seul contre les dangers dont il est entouré, et le plus souvent contre son semblable, « homo homiui lupus », c'est TKtat <[ui se charge d'assurer la sécurité de nos personnes, de notre travail el de nos biens. L'appareil de la police, de la justice et de la force publique est à notre service et veille sur nous. Nous bénéficions des efforts antérieurs, comme d'un fonds commun sans cesse enrichi par les générations successives. Les places, les rues, les monuments, les routes, les hôpitaux dont nous jouissons nous ont été légués par nos pères. Toutes les inventions s'accumulent à notre protit, et le dernier venu reçoit les bienfaits de tous ceux qui Tout précédé. Le passé nous enveloppe de toutes parts, nous pénètre et nous soutient.

Engrenés dans l(»s mille rouages de cette coopération sociale, tous travaillent pour chacun, à Tinsu l'un de Tautre. En ce moment, une jeune paysanne des Vosges brode de la lingerie pour une Parisienne qu'elle ne connaîtra jamais ; un squatter australien élève le mouton, dont la laine sera utilisée l'an prochain pour mon vé-

EMILE CHEYSSON

toment. Ce sont ainsi des inconnus qui Iravaillent à satisfaire nos besoins, comme nous travaillons sans le savoir à satisfaire les leurs. Merveilleuse combinaison, qui, par mille canaux invisibles mais sûrs, dirige tous ces services, de manière qu'ils se croisent, se rencontrent et s'échangent !

Ce qui achève de rendre ce spectacle plus merveilleux encore, c'est qu'il est un produit spontané de l'activité humaine, et qu'il n'est pas obtenu par un mécanisme artificiel. Si vous allez voir le matin ces Halles centrales où deux millions de Parisiens doivent puiser leurs aliments de chaque jour, vous êtes terrifiés de la grandeur et des dangers du problème. Le ventre de Paris a de si formidables exigences, que TÉtat devra sans doute veiller à ses approvisionnements. Q'il s'en garde bien : il Ta essayé autrefois, et il n'a pas eu à s'applaudir d'avoir assumé ces redoutables responsabilités. Ce qu'il a de mieux à faire, c'est de s'abstenir et de laisser agir rintéret privé, dont le libre jeu suffit pour assurer le fonclionnement de ces grands services.

Si Ton compare ce que fait chacun de nous à ce qu'il reçoit de la société, on est frappé de l'énorme disproportion entre nos efforts et nos jouissances. Pour une pièce de monnaie, je m(* procure une étoffe, dont la matière première a été produite en Amérique, transportée en Europe, filée cl tissée a Rouen, teinte et imprimée à Paris. Que de s(M*vices intermédiaires sont rémunérés par cette faible somme ! De même, avec les deux ou trois sous de mon journal, j'ai à ma sold(^ les reporters les plus courageux et les plus indiscrets, qui vont, sur tous les points du globe, affronter les aventures pour me renseigner. Télégraphe, paquebots, chemins de fer, imprimeurs, journalistes ; tout ce monde et tous ces outils sont en mouvement pour mon service, en échange d'une obole qui, grâce à l'étendue des débouchés, constitue au fond une rémunération suffisante de tous ces travaux. Cette vie en société, cette solidarité, qui mettent l'univers à contribution pour découvrir et contenter nos moindres désirs, rendent possibles une foule de satisfactions, qu'on n'aurait même pu enirevoir autrefois, (^t qui élèvenl toujours davantage le niveau d(^ nos besoins et de nos as|)irations, — je m* dis pas c(Oui de nolr(^ bonluMir.

Inc'i/a/ilc's .^ochi/es. — En etf(*l, C(» Inbleau brillant a ses ombres. Le paupérisme, pour ne cit(M' (pu^ lui, est h^ trisie repoussoir des

LE CADRE, L^OIUET ET LA MÉTHODE DE L'ÉCONOMIE POLITIole io

splendeurs dont nous sommes fiers à si juste titre. Comme Textrême misère coudoie Textreme oj)ulence, les socialistes, généralisant certains faits, hélas, trop réels! affirment que la tendance des sociétés modernes est de rendre « le riche toujours plus riche et le pauvre toujours plus pauvre ».

S'il en était ainsi, si la civilisation ne devait fieurir que sur des couches de misérables: s'il fallait acheter Tépanouissemen t des arts et de l'industrie au prix de si pénibles sacrifices, mieux vaudrait revenir à cette simplicité et à cette rudesse de la nature primitive, dont Rousseau nous a tracé Tidéal mensonger. 11 faudrait maudire la mémoire des inventeurs qui seraient les bourreaux de Thumanité, au lieu (Peu être u les bons génies ».

Mais, heureusement, il n'est pas exact qu'il y ait un antagonisme fatal entre le progrés moral et progrés matériel. Une nation avancée ne voue pas forcément une partie de ses membres au malheur, pas plus que toutes les races primitives ne sont heureuses, par cela seul qu'elles sont primitives. On pcait, — sans dureté pour une portion de nos semblables, — applaudir aux conquêtes du télégraphe, de la machine à vapeur et du chemin de fer.

Ce qui est vrai, c'est que le problème de la paix à maintenir dans les rapports sociaux devient toujours plus difficile avec la complication des sociétés, et l'instabilité qui en découle. Mais, quelque malaisé qu'il soit, ce problème est loin d'être insoluble, pourvu que le développement des forces morales aille de pair avec celui des progrès matériels. Sous cette condition, nous retrouverons, ici comme partout, celte harmonie qui est la loi consolante des phénomènes économiques, non pas une harmonie pour ainsi dire inconsciente et spontanée, qui ne nous réserve qu'un rôle passif, mais une harmonie conquise par nos efforts, dont elle doit être à la fois le but et la récompense.

Diverses définilioiis de Ueconomie politique. — Après ce rapide coup d'œil sur Tactivité économique des sociétés, nous pouvons essayer d'aborder la définition de l'économie politique.

Pour Bastiat, elle se confond avec l'échange, comme la société elle-même ; « car il est impossible de concevoir la société sans échange, ni l'échange sans société (1) ». Cette définition, qu'ont

(1) Harmonies économiques^ p. 93*

EMILE CHEVSSON

adoptée plusieurs écouomisles de l'école anglaise, sous le nom de u ralallaclique » (xaTaV/ayr]) pourrait tout aussi bien convenir au Droit, (jui traite aussi des échanges, quand ils ])rennent la forme de contrats; d'autre* part, elle exclut les actions désintén^ssées, qui ont cependant leur (^tlet utile et huir contre-coup économique; elle est donc à la fois trop large et trop restrictive.

Pour d'autn^s économistes, qui ont analysé avec vigueur les phénomènes de la production, u ri^conomic* |)()litiqu(* (\st la science du travail (I) ». Malgré ce qu'elle a de séduisant et de vrai, cette définition a |)eut-élre le tort de trop insist(M^ sur le moyen, et de laisser dans Tombre b^ but et le résultat.

<c Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », telle est la loi de la destinée humaine. Le li'avail, r'vsl la peine et la fatigue. Certes, il apporte avec lui ses joies et sa récompense, comme tout devoir nobhmient accepté, et Télévation morale qu'il produit est l'un de ses fruits l(*s plus savoureux. Mais, au fond, le but de rindustrie humaine» est d(* nous y soustraire et de nous procurer h* maximum de satisfactions avec le minimum d'etVorts. Si Ton ne met dans la détinition que le ti'avail, on peut le faille prendre, non plus comme uiu* nécessité, mais comme un but, et donner ainsi naissance, chez des esprits superficiels, à de dangereux préjugés contre tout ce qui diminue ^ le travail national », ou la main-d'(euvre, serait-c(^ mènje pour le i)lus grand avantage du consommateur.

La détinition la plus répandue échappe mieux à ce reproche. Pour J.-B. Say, Téconomie politique « est la simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent (*t se consomment les richesses » (sous-titre de son cours). Pour Rossi, elle est plus simplement encore « la science des i*ichesses ». D'autres, a tin de mieux l'incarner dans cette notion, ont proposé de l'appeler la c/irematlstique

Cette détinition a donné li(ui à dv violentes diatribes contre Téconomie politique, qu'elle semble restreindre au domaine des choses et des jouissances matérielles. Mais ces accusations de matérialisme, sur lesquelles j'aurai Toccasion de revenir tout à Theure

(Ij (( L'économie politique peut être appelée la science des lois naturelles du travail ». (J. Garnier, Traité, p. 3). — « L'Economie politique est la science du travail ; son objet particulier et précis est Tétude des lois du travail, mais de ses lois générales, de ses lois morales ». M. F. Fassy. — [Conférences cV économie indilique à Bordeaux . Leeon cCouverlure^ p. 20).

LE CADRE, l'objet ET LA MÉTHODE DE i/ÉCONOxMIE POLITIQUE 17

à pi-opos des rapports cnlvr récoiiomie politique ol la moj-ale, tombent d'elles-mêmes, si Toïi comprend sous le mot de « richesses », comme Tout t'ait plusi(»urs économistes, non seulement les produits matéri(3ls, mais encore les utilities natui-(^ll(»s, les (acuités et les services.

Avec celle notion plus large et |>lus vraie, la détinilioii qui fait de Téconomie politique « la science des richesses » n'a plus rien dont puisse s'alarmer le moraliste le plus austère. Mais, si elh* est innocent(^ des métaits qu'on lui impul(* tauss(Mn(Mj t, si elh» est correcte et exacte dans ce* qu'(*lle dit, j(' lui re|)roclH» d être incomplète et de ne [)as tout dir(». Elle fait bien ressortir le moyen et le résultai, mais elle n'indique i>as le but ; elle caractérise la « science », mais n'a v'irn pour Téconomie politique, envisagée comme un « art ».

J.a scic'Nce el l'art . — En etlV^t, 1 économiste ne se propose pas pour uniqiu3 fin de retracer riiisloire naturelh*. d(»s fonctions économiques de la sociét('% de décriri* passiv(Mnenl d(»s faits, vl d'en induire des rapports abstraits. 11 a une visée plus haute et plus g('Miéreuse : celle de faire servir ré^sullat (\c ses étudias au bien-être de ses semblables. M. Droz veut que réconomic» politique se propose de « rendri* Taisance aussi générale qu'il est possible (I) ». Ce sont ces applications qui sont le but de la science (»t qui constituent le domaine di* Tart.

Par l anatomie et la physiologie, la médecine o!)serve et décrit les organes à l'état de santé ; par la pathologie, elle y constate les désordres dus à la maladie ; enfm, par la thérapeutique, elle indique les remèdes. De même, l'économiste est le médecin des sociétés ; après avoir étudié les organes sains et malades, il se propose pour objet une véritable thérapeutique sociale.

D'après Senior, l'économie politique « établit : comme science, les lois qui régissent la production (*t la distribution des richesses ; et comme art, les institutions et les coutumes qui facilitent celte production, et favorisent la prospérité publique ».

Pour Rossi, dès que nous tendons à une fin déterminée, c'est l'art qui entre en scène. Cet art tire ses principes de la science et les prend pour guides : mais il doit en accommoder les applications aux circonstances du milieu, de la civilisation et du temps, et se

(1) Econotnie politique^ liv. I, ch.

EMILE CliEVSSON

rapprocher siiccessi veinent du but, en niellant a profit toutes les

occasions et tous les progrès qui permettent nu })as en avant.

« L'art est justiciable de la prudence ; la science ne Test que de

la vérité (1) ». La science a des principes et des lois ; Tart des règles

et des procédés.

Je résumerai ce qui précède dans ces deux définitions :

« Les richesses sont les produits, les facultés ou les services qui

u sont aptes à satisfaire les besoins matériels ou moraux.

u L'économie politique est la science des richesses (*t l'art du

« bien-être social ».

Classement de Veconomie polUique parmi les sciences. — Si ^ la science est un ensemble de <M:)i)naissances se rattachant à un objet commun et méthodiquement coordonnées entre elles (2) », et si, « la base fondamendale de toute science, c'est Tidée d'ordre, de règle et de principe (3) », j'ajoute, de permanence et de loi, on ne peut refuser ce nom à Téconomie politique. Mais quel rang faut-il lui assigner parmi les sciences?

Les sciences peuvent se diviser en trois grandes catégories : les sciences inathémati((ues ou S(*iences exactes, les sciences naturelles, les sciences morales. Les premièn^s s'occupent des grandeurs, des quantités et des forces ; les secondes, des phénomènes physiques, des végétaux et des animaux ; les dernières, de Thomme et de la société.

L'économie politique ne saurait prétendre au rang de science exacte. « Elle n'a pas, comme la géométrie ou la physique, l'avantage de spéculer sur les objets qui se laissent peser ou mi^surer (4) ». Elle ne possède pas d'unité, qui puisse servir de commune mesure à toutes les autres, et pour ainsi dire de « mètre ». Ceux qui ont cherché cet étalon des phénomènes économiques, par exemple de la valeur, se sont épuisés îi la poursuite de « la quadrature du cercle ». Malgré d'ingénieuses tentatives, les procédés rigoureux du calcul algébrique se sont montrés stériles dans leur application à cet ordre de phénomènes, dont les équations sont impuissantes à embrasser toutes les données.

(1) M. H. Baudrillart, Mcmz^eZ d Economie politiffue^ ch. II, p. 10.

(2) M. A. Jourdan, Cours cVéconoynie politique, p. 16.

(3) M. Frédéric Passy, Leçon d ouverture à Bordeaux, p. 11.

(4) Bastiat, Ilarmoiiies économiques, p. 72.

LE CADRE, L*0BJ1:T ET LA MÉTltODE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE 49

U économie politique n'est pas une science naturelle. — Si personne n'a sérieusement songé à rattacher Téconomie politique à la caté^ gorie des sciences exactes, voici une école, celle « r('nolution », qui voudrait en faire une science naturelle, dépendant de la biologie.

Aux yeux de cette école, puissante par W crédit dont elle jouit actuellement et le talent de ses maîtres, les Spencer, les Huxley, les Buckle, les Bagehot, les sociétés, pas plus que les individus, ne jouissent du libre arbitre. Ce sont des organismes, dont le développement a ses lois nécessaires. I/homnie est une cellule du grand tout, dont il subit la destinée, et qui se transforme^ sans Tintervenlion humaine, à peu près à la façon d'un polypier ou d u]i banc de corail. Dans ccîtte conception, il n'y a plus ni liberté, ni mérite, ni crime, ni vertu. La succession des diverses étapes est inévitable ; le pi'Ogrès est fatal, comme la décadence, comme la mort qui doit emporter les organismes vieillis ( l).

Malgré le grand appareil scientifique dont elle cherche à s'étayer, cette* thrse est démentie par TobscM^vation, ([ui nous montre des nations encore vivacc^s, bien que quarante fois séculaires, telles que la Chine, pendant que d'autres, loin de subir une évolution continue, présentent des oscillations successives de chute et de relèvement. Non ! ce n'est pas la fatalité, (pu fait naître, grandir et mourir les empires. Leurs destinées sont surtout liées à Taction des forces morales. Nous sommes libres, et cette liberté fait à la fois notre grandeur et notre faiblesse ; c'est elle qui est le grand facteur de rhistoire, et qui, suivant qu'elle choisit le bien ou le mal, assure la prospérité ou entraîne la décadence.

Nous rencontrerons plusieurs fois ces doctrines évolutionnistes, dont rintluence s'est fait sentir dans toutes les branches de l'écono-

(1) (( Il y a longtemps que le matérialisme regarde l'homme comme uniquement formé de terre, d eau, d'air et de feu, éléments destinés à se perdre, après sa mort, dans les grands réservoirs d'où ils étaient sortis, sans laisser trace du lien pensant qui les tenait unis et animés pendant la vie. 11 n'y a là rien de nouveau. Mais cette ancienne doctrine ne suffisait pas à la délicatesse d'une époque civilisée et raflinée. L'iiomme n'est plus un simple bloc d argile fa(;onné. L'origine de la vie nous échappe, on le reconnaît; mais on s'empare de la théorie de l'évolution pour faire de l'homme un animal perfectionné, et de celle du combat pour la vie qui en fait lesclave et le jouet de la force. Quel abîme de dégradation l Quel malheur pour l'humanité! » (J.-B. Dumas. — Séance pubiiffue annuelle des cinq académies, 2o octobre 1882 .

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