‹ Œuvres choisies (tome 2)Chapitre 8 sur 58 · EMILE CHEY^SON · texte numérisé non relu

EMILE CHEY^SON

mie politique. J>spère vous démontrer chaque fois qu'elles sont condamnées par les faits, et que noire étude n'est pas celle d'un simple organisme physiologique, qui, inconsciemment et passivement asservi aux lois de la matière, pourrait bien être décrit et disséqué par des naturalistes, mais ne leur laisserait aucune prise sur son évolution. Au contraire*, appuyée sur le libre arbitre qui permet à Thomme la sagesse ou les fautes, Téconomie politique <*sl fondée à vouloir éclairer cette liberté humaine par les lumières de la science, et la guider ainsi vers ce double idéal du bien-être et de la justice, dont les directions convergent a un même sommet.

Classement de. F économie politique parmi les sciences morales. — I/économie politique n'est donc ni une science exacte ni une science naturelle. A cause de son objet, qui est Thomme en société, et des problèmes qu'elle touche, elle fait partie des sciences morales. C'est ainsi que s'accordent à la classeur tous les économistes et c'est à ce* titre que l lnstitut lui a fait place dans la section « des sciences morales et politiques (1) ».

« Le temps est sans doute encore fort éloigné, où il sera possible de réunir par un(* puissante synthèse toutes les sciences morales et politiques en une seule, et de fonder uiie haute science sociale, comme on pourrait, par la fusion en un seul tout des diverses sciences naturelles, fonder une science générale de la nature (2) ».

Si Ton appelle économie sociale ou sociolofjie cette vaste synthèse, qui embrasse toutes les sciences ayant pour objet Tétudede Thomme en société, telles que l'histoire, l'ethnographie, le droit, la politique, la morale, les religions, on reconnaît que l'économie politique n'est qu'un rameau de cet arbre gigantesque ; elle réagit sur le tronc et sur chacune des branches voisines ; elle subit de son côté hnir influence ; elle donne de la sève et en reçoit tour à tour.

(f ) A côté de TAcadémie des sciences s'appliquant avec ardeur à l'étude de la matière et à celle de la force, rAcadémie des sciences morales et politiques s'occupe de Tétude de I homme. Non point de Thomme considéré comme Ton des types de VHistoire naturelle, mais de l'homme intelligent, moral et responsable, vivant en famille et en société, ayant des devoirs à remplir, des droits à faire respecter, des sentiments et des idées qu'il n'abaisse pas, sans trouble et sans remords, au niveau de la vie animale, de la brute inconsciente ». (J.-B. Dumas, /oc. cil,),

(2j Rossi, Cours d'écoftouiie politique, II' leçon.

LE CADRE, L*OBJET ET LA MÉTHODE DE l'kCONOMIE POLITIQUE 51

Caractères propres des sciences morales. — Pendant que les sciences exactes partent de certains axiomes, avancent toujours, pas il pas, sûrement, et passent par un enchaînement rigoureux d'un théorème à celui qui le suit, les sciences morales u'ottYcnt pas un ordre nécessaire dans leurs propositions successives, un commencement, un milieu et une tin. Ou peut y entrer partout, et les principes, au lieu d'être au point i\v départ, sont le plus souvent au jioint d'arrivée.

Les théorèmes démontrés par les mathématiques sont d'une exactitude absolue, dans la limite de la vérité des axiomes dont ils dérivent. Pourvu qu'il raisonne juste, le mathématicien peut poursuivre ses conclusions, à outrance ; (.*lles seront toujours vraies. Kn matière de science sociale, où tout est complexe, comme le sujet u ondoyant et divers » dont il s'agit, ce jirocédé d'aller toujours droit son chemin, sans regarder ni à droite^ ni à gauche, pourrait conduire à d'étranges conséquences, en dehors de toute vérité sociale et pratique.

Pour toutes les autres sciences, c'est leur droit et niéiiK' leur devoir de s'enfermer dans certaines frontières et de négliger ce qui se passe au dehi. Cet arbre va servir d'objet distinct d'éludf* au forestier, au chimiste, au physicien, au botaniste, à l'ingénieur ; chacun d'eux pourra se cantonner dans sa spécialité sans empiéter sur celle de son voisin. C'est à cette condition que ces diverses sciences peuvent creuser en profondeur, au lieu de s'étaler en surface.

Unité' de rhomme et contacts des sciences qui l'ont pour objet. — Les sciences qui touchent à Phomme, les sciences sociales, ne peuvent pas ainsi « se dépecer », suivant le mot d'Auguste Comte. L'homme n'est ni un produit inanimé, ni une plante, ni un animal. Il y a en lui des forces spéciales, qui le diftërencient du reste de la création, et qui ne souffrent, ni l'isolement total, ni la spécialisation absolue des sciences dont il est l'objet.

Si l'homme a de nombreux aspects, tous doivent se résoudre dans son unité. Il est à la fois un et complexe ; tout coup porté sur un point quelconijue retentit au centre, et c'est ce qui fait à la fois la difficulté et la beauté des questions oi^i il est en jeu. On peut donc bien, — et on le doit même d'après les principes relatés plus haut, — isoler dans l'homme tel ou tel aspect par un effort d'abs-

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traction commode pour rétude ; mais on est tenu de ne jamais oublier que, même dans ce canton soigneusement délimité, il s'agit de rhomme, et non pas d'une entité abstraite, qui s'appellera, par (^x(Mnph\ le producteur ou le consommateur. 11 faudra donc jeter de l(»mps (Ml temps les yeux vers le centre et s'assurent après chaque conclusion, (jue, bien qu'adaptée aux conditions d'où on Ta dégagée, (*lle ne contredit pas quelque donnée essentielle et plus impérieuse d'une province voisine.

llappoj'ts de I cconomie politique avec la morale. — I^Jur Téconomie politique en particulier, la province qu'elle ne doit jamais perdre de vue, c'est celle de la morale. Il importe beaucoup, dès le début de cet enseignement, et je dirai pour son honneur, d'étudier les rapports entre ces deux sciences, et d'examiner s'ils sont empreints de cette hostilité, ou du moins de cette inditterence, dont on se fait journellement une arme contre les économistes. La question est grave et vaut qu'on s'y arrête.

On a dit, — et qui^lques imprudences de langage de l'école anglaise (1) ont servi de base à cette accusation, — que l'économie politique n'était qu'une science des choses; qu'elle ne faisait que paraphraser le fameux conseil : Enrichissez-vous », sans souci de la morale et de l'humanité : qu'elle réduisait l'homme au rôle de simple instrument, en n'hésitant pas à le sacrifier à la production ; enfin qu'elle donnait aux sociétés un idéal bas et sensuel, et intronisait dogmatiquement le culte des jouissances matérielles et du veau d'or.

. Ce sont là, Messieurs, de pures calomnies contre lesquelles proteste l'œuvre de tous les maîtres. c< Les produits, écrivait Dro/, sont faits pour les hommes et non pas les hommes pour les produits ». — Et ailleurs : u Le bonheur des États dépend moins de hi quantité des produits que de la manière dont ils sont répartis ». Écoutez encore cette belle parole de Rossi : ce L'économie politique

' (1) (( L'économie politique ne soccupe que des pliénomènes de l'état social, auxquels donne naissance la poursuite de la richesse; elle fait abstraction entière des passions et des mobiles humains autres que ceux qu'on peut regarder comme engagés dans un conflit perpétuel avec cette pouisuite, savoir : l'aversion pour le travail et le désir d'une jouissance immédiate de plaisir; l'économie politique considère le genre humain comme tendant seulement à créer et à consommer dos richesses ». (Stuart Mill, Logique, p. 536).

LK CADRE, l'objet ET LA METHODE DE l'ÉCONOMIE POLITIQUE

est line science d'humanité (^t non d'algM)re ; une science enfin qui doit servir au bien-être des sociétés civiles ».

En réalité, les richesses matérielles ne méritent pas les anathèmes de ces moralistes trop sévères, qui voudraient ramener rhumanité au brouet de Sparte et à Técuelle de Diogène. Elles sont un (Hément important de l)i(M)-etre matériel, et même de progrès moral, en arrachant riiomme à la servitude* d'un labeur sans fi*éve; (*t lui procurant des loisirs pour la pensé(^

On peut dire, avec Channing, qu(* a raccroisstmiei] t d(^ la production est un levier d'éducation morale ». La misère est mauvaise conseillère : inalesuarla famés. L'amour de la pauvreté n'est ])as une vertu sociale (1) ; il supprimerait t3ut stimulant à Tactivité humaine^, et bornerait notre horizon terrestre.

« Le monde, a dit Bourdaloue, a été fait pour l'homme, et l'un des droits et des besoins de rhomme est d'user du monde ; oui, royaume de la terre nous a été promis, comme Je royaume du ciel, et, comme lui^ nous devons le gagner à titre de conquête et de récompensf^ ».

La poursuite de la richesse est donc légitime, et personne n'est en droit de la reprendre, à condition qu'(dle ne soit pas proposée comme le souverain bicMi, le but unique de nos efforts, et qu'elle s'allie avec le souci de la loi morale.

A la regarder de près, la richesse n'(*st (4le-meme qu'un moyen de satisfaire nos besoins. Nous ne la recherchons pas i)Our ellemême, mais à cause des jouissances qu'elle nous procure. Au fond, ce que Thumanité recherche depuis son berceau, l'objet véritable de ses aspirations unanimes, c'est le bonheur.

T/Etat le plus parfait, suivant le mot admirabh* dWristole, est

(*elui où chaque citoyen peut priiti([uer le mieux la vertu et

s'assurer h* j^lus de bonheur ». Pour Tindividu, comme pour la société, c'est bien le bonheur qui est le but suprême auquel tendent Tun et Tautre dans toutes leurs poursuites, et à travers l'infinie variété de leurs (efforts. C'est le mobile, c'est le rêve de toute vie. Or, s'il est vrai de dire, av(^c l'adage populaire, que « la richesse ne fait pas le bonlieur », il ne l'est pas moins d'ajout(M* ((ue h^

(1) Mergo vus ne mergar a vahls (« Je vous noie pour ne pas être noyé par vous ))), s'écriait le stoïcien en jetant ses richesses à la njor. Et encore : S/ queiii volucris divllem esse^ non csl r/uod augeas dlviticift^ scd mimias cuphli- Intcs (( La vraie richesse, c'est do diminuer ses désirs » .

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dénûmenl tarit, non seulement le bonheur, mais les facultés ellesmêmes, et qu'il relire dès lors tout moyen de faire du bien, de se rendre utile, de remplir en un mot ses destinées sociales.

Le corps a des besoins qui veulent être satisfaits, sous peine (Tenlever à Tâme tout support ou toute énergie. Les anciens Tout dit avec une entière raison : mens sana in corporc sano. Si vous brisez ou faussez le violon, comment l'artiste pourra-t-il rendre les mélodies sublimes qui chantent en lui, et qui périront faute d'un instrument matériel pour les traduire ? C'est en ce sens que nous avons le droit de dire avec le bonhomme Chrysale :

Guenille, si l'on veut, nia guenille m'est chère.

Mais cette « guenille » ne constitue pas tout Thomme ; elle peut être largement pourvue, sans assurer le bonheur à son maître, et cela se voit chaque jour. L'intérêt personnel est un puissant mobile des actes humains ; mais ce n'est pas le seul. Il y a Tamour paternel, le patriotisme, la charité. Cet autre domaine est celui de la morale, et réconomie politique, tout en restant chez elle, doit s'assurer qu'elh* ne commet contre sa voisine aucaui acte d'hostilité. ^ Supposons, dit Rossi, que (*e fut un moyen de richesse nationale que de faire travailler les enfants quinze heures par jour : la morale dirait que

cela n'est pas permis Quand TappTu^ation du travail est contraire

à ce but plus élevé cpie la production de la richesse, il ne faut pas rappliquer (1) ».

La même restriction S(M'ait de mis(^ pour le travail des femmes dans les mines, de l'esclavage, à supposer qu'ils fussent démontrés plus j>rodu('lifs. A coté de rint(»rêt d(» la production, il faudra toujours placer celui du producteur d de la société tout entière.

La poursuite de la richesse ne doit donc pas, suivant le mot énergique du poète, sacrifuM' à la vie ce qui fait sa valeur :

Et, propter vitam, Vivendi perdere causas.

11 existe une utilité suprême en laquelle se résolvent définitivement toutes les autres, et cette utilité suprême, c'est la justice. C'est à elle à dire le dernier mot dans les affaires humaines, et ce n'est que dans son accord complet avec ses prescriptions que les arrange-

(1; Cours d'économie politique^ t. 1, leçon II.

LE CADRE, l/OBJEï ET LA MÉTHODE DE l'KCOxXOMIE POLITIQUE 55

ments économiques puisent la sanction dont ils ont besoin, la preuve qu'ils ne sont entachés d'aucune erreur ».

S^il est indispensable, ce fréquent collationnemont dcî Putile a\e<* \ii juste n'a dans la praticpie rien qui soit gênant pour l'économiste et qui infirme ses conclusions. ^ I/utile, a dit exactement Bordasl)(Mnoulin, est l'aspect })ratique du juste ; le juste, l'aspect moral de l'utile (1) ». Le contlit, quand on croit le constater, provient souvent de ce qu'on s'est arrêté aux apparences. Cette utilité que vous opposez à la morah* n'est qu'illusoire et s'évanouit devant un examen plus attentif. Il n'est pas vrai que u le mal de Tun soit le profit de l'autre (2) », i't qu'on ait à opter entre la duperie et Tégoïsme. Il n'est pas vrai, pour reprendre l'exemple de Rossi, qu'il soit utile de faire travailler les enfants quinze heures par jour. On aura ainsi, je le veux bien, un surcroît momentané de production ; mais il cessera très vite et, avec lui la production elle-même, puisqu'on Taura tarie à sa source. Il en va de même pour la plupart des antinomies auxquelles se complaisent des esprits chagrins. On n'a pas r(»gardé assez loin et assez profondément ; on s'en est tenu à « ce (|u"on voit », sans recherch(*r « ce qu'on ne voit pas », et l'on a <*onclu trop vite à raftirmalion d'une utilité, qui sera tôt ou tard démentie par les faits, aussi n(Utem(mt qu'elle est repoussée de prime abord par la morale.

En réalité, il n'y a pas antagonisme entre le bien elle vrai, entre le juste et l'utile, entre la morale et Tintérêt. Presque toujours une bonne* action (*st en même temps une bonne spéculation, et des icibas, sur le terrain du succès matériel, on a raison de faire son devoir. C'est là une belle et consolante harmonie dont la démonstratioï] se vem^ontrern h chaqu<3 pas de ce cours.

Kn résumé, si l'économie^ politique a le droit de se cantonner de préférence sur le terrain du bien-être matériel et de l'intérêt personnel, qui est un puissant ressort de l'activité so(*iale, c'est à la condition toutefois de ne pas méconnaître les mobiles supéi*i(Mirs,

(1; « Le ressort du devoir et celui de 1 intérêt doivent être remués ensemble pour avoir dans le cœur de l'homme leur plein et entier effet ». (Bourdaloue, Sermon sur la Providence).

2 Ce mot de Montaigne, souvent cité, a été peut-être mal interprété. En elTet, il devient exact, si on l'applique au profit immédiat que diverses professions tirent de certains maux publics : le médecin, de Tépidémie ; lavoent, des procès ; les boutiquiers, de la prodigalité ; les journalistes, du scandale....

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et de vérifier souvent que ses conclusions n'ont rien qui contredise celles des autres sciences morales. Le désaccord avertirait immédiatement que, de part ou d'autre, on a dii négliger quelque élément dans les déductions, et presque toujours on finira par s'entendre. Il reste d'ailleurs convenu que, dans le cas de désaccord irréductible, s'il pouvait s'en produire un de ce genre, ce serait la morale qui devrait <^ dire le d(*rnier mot ».

u Le projet de Tli('*mislocle, dit Aristide, est très avantagruix, mais il est injuste » ; et il le fit rejeter.

L'économie politique ne saurait donc encourir ce reproche de matérialisme, dont j'avais à cœur de la disculper et qu'on lui jette sans la connaître. Bien loin d'exalter la matière, elle la montre toujours et partout subordonnée à l'esprit. Le travail est le grand facteur humain ; mais il doit sa productivité à Tintelligence. <( Cette usine, avec son outillage, ses machines, ses moteurs, n'est qu'un corps sans î\me. Ce qui l'anime, c'est le capital immatériel, intellectuel, l'habileté de l'ouvrier, la science de l'ingénieur, la direction intelligente de l'entreprise, la force morale chez tous (1) ». Plus on serre de près les phénomènes économiques, plus on voit éclater la vérité de cette grande parole des anciens : mens af/itat molem ; c'est l'esprit qui domine et tV^conde la matière, c'est la force morale qui sert de support au pi'ogrès matériel.

l\apports de réconomie po/itir/ue av:^c le droit el la politique, — Après avoir examiné, un |)eu longucMniMit peut-être, le rôle (*t l'altitude de réconomi(^ politique vis-à-vis de la morale, je serai plus bref sur ses rapports avec la ])olitique et le droit, et sur les services ((u'elle peut leur rendre.

Si l'on admet, av(H3 Bossuet, que la vrai(^ fin de la politique soit de rendre la vie commode et les peuph^s heureux », et, avec M. Thiers, que ^< le premier devoir des gouvernements est de procurer aux peuples la satisfaction de leurs besoins matériels et moraux, de les i^endre aussi prospères que possible, d'éloigner d'eux la misère qui ruine leur esprit autant que leur corps », on voit que l'art de gouverner ne peut pas prendre un guide plus sûr que r(*conomi(,* politique, ((ui tend aux mêmes fins.

Les lois, suivant le mot profond de Montesquieu, soni les rap-

M. A. Jonrdaii, Traité d^u^onomic puHtitjiw, |j. 119.

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ports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ». Bacon a dit de même, et avec non moins d'élévation, que Ton n'asservit la nature qu'à la condition de connaître et de respecter ses lois : Naturœ non imperatur, nisi parendo. Or, n'est-ce pas INW^onomie politique qui enseigne ces rapports naturels et harmonieux des choses et des intérêts, dont la loi humaine doit rire Tc^xpression et (consacrer respect ?

La loi agit avec une puissaïice l)ientaisanle ou redoutable sur la production et la répartition des richesses, par Timpot, les droits de douane, les travaux publics, le régime de la propriété, du travail et de la famille. Pour Tédicter et l'interpréter, il faut se rendre compte de ses répercussions économiques, se la figurer d'avance à Tœuvre, analyser ses réactions successives, les suivre de proche en proche, à Tétat pour ainsi dire vivant et concret, jusque dans les dernières bourgades, prévoir le trouble qu'elle apportera aux arrangements antérieurs, le mal ou le bi(m qui en r(\sult(*ra définitivement. C'est hi pour le législateur et le jurisconsulte un devoir aussi impérieux que difficile. S'il eût été toujours rempli, combien de lois funestes n'auraient pas vu le jour 1

Malgré les secours réciproques que se prêtent la politique et l'économie politique, on doit cependant signaler entre elles d(» graves oppositions de tendanc(vs.

La premièi*e (\st que la politique est avant tout un art contingent, qui doit compter avec les passions, les préjugeas des hommes, et graduer l'application des principes suivant la dose variable et progressive que tolèrent les circonstances et le milieu. La législation est une sorte de vêtement ou d'armure, qui doit se transformer et grandir avec les sociétés.

L'autre opposition est plus grave et dr nature organique. Le jurisconsulte ne voit que la loi, le texte écrit ; il laisse au second plan les mœurs, les coutumes, les traditions, tout ce qui constitue à vrai dire la vie d'un peuple ; il fait tenir le monde dans ses codes et n'a qu'une préoccupation : celle d'étendre leur domaine. L'économiste a la préoccupation inverse. Pour lui, les choses ayant été réglées avec ordre et mesure, une intervention artificielle du législateur court risque de déranger les harmoni(»s naturelles. Il n'y a donc

qu'à laisser faire, qu'à laisser passer ».

La loi ne me paraît mériter ni le fétichisme d(^s uns, ni la défiance des autres. Si elle n'esl pas toujours salutaire, qui pourrait

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soutenir qu'elle soit toujours funeste? ^ La disposition à n'admettre que re degré d'ordre qui s'établit de lui-même équivaudrait dans la pratique sociale à une sorte de démission solennelle de la science » (I). Tous nos maux ne proviennent pas d'une mauvaise législation économique, et l'on ne serait pas sur qu'il y aurait tout profita supprimer (certaines contraintes apportées par la loi au libre jeu des intérêts. Mais, — après ces réserves qui devaient être laites pour rester dans la juste mesure, — je n'hésite pas à me prononcer contre la tendance des légistes à exagérer le domaine de la loi, à vouloir tout codifier, et à nous garrotter dans des lisières légales. Sans aller jusqu'à oser traiter, comme on l'a fait, la loi de « mal nécessaire », on peut du moins, sans irrévérence, vouloir la limiter à ces fonctions dont la libre activité des individus et des familles ne suffit pas à assurer l'accomplissement. Mais, dans cette conception de la loi, on doit reconnaîtr(^ q^^J^, loin de se rétrécir progressivement, son domaine s'étend avec la complication de nos sociétés modernes, où les familles, toujours plus absorbées par la spécialité, deviennent de moins en moins (*apables de suffire aux exigences croissantes de l'organisme social.

L'économie politique, tout en cédant à ce qu'a d(* légitime et d'impérieux ce mouvement, assigne ses limites à Taction gouvei»nementale, et démasque ces systèmes socialistes qui vou iraient supprimer toute initiative individuelle au j)rofit de rp]lat.

Méthode de Veconomie politique. — Pour assurer sa marche, sans se laisser ti*oubler par le bruit que soulèvent les faux systèmes, Téconomie politique dispose d'une méthode qui a renouv(^lé toutes les autrf^s scitMUM^s, et qui s'applicpie avec non moins do fécon lil(' aux questions économiques (*t so(*iales : celle de V observation.

Peut-être, au début, n'en a-t-on pas toujours proclamé assez haut la nécessité, u r)(»s économistes, les anciens surtout, considéraient l'économie politique comme une science de déduction qu'un penseur, doué d'une tête solide, pourrait construire à lui tout seul dans son cabinet. Rossi lui-même écrivait, il y a quaraiite ans, (ju'elle est plutôt une s(*ienro de raisomuMiitMit qu'une scienc^e expérimentale » (2).

(1) Auguste Comte, Cours dr philosophie positive, t. IV, p. 202.

(2) M. Paul Leroy-BeauUeii, De la répartilion des richesses, p. îS.

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