É PITRE A M. LE PRÉSIDENT HÉRAULT
Je plains le sort de tout auteur,
Que les autres ne plaignent guères ;
Si dans ses travaux littéraires Il veut goûter quelque douceur,
Que, des beaux esprits serviteur, 35
[1 évite ses chers confrères...
Heureux qui dans d’obscurs travaux À soi-même se rend utile !
Il faudrait pour vivre tranquille
Des amis, et point de rivaux. 60
La gloire est toujours inquiète ;
Le bel esprit est un tourment,
On est dupe de son talent :
C’est comme une épouse coquette...
Sa vanité qui vous obsède,
S’expose à tout imprudemment ;
Elle est des autres l’agrément Et le mal de qui la possède.
Mais finissons ce triste ton : 70
Est-il si malheureux de plaire ?
L’envie est un mal nécessaire ;
C’est un petit coup d’aiguillon
Qui vous force encore à mieux faire1.
Dans la carrière des vertus 75
L’âme noble en est excitée.
Virgile avait son Mœvius,
Hercule avait son Eurysthée.
Que m’importent de vains discours Qui s’envolent et qu’on oublie ? 80
Je coule ici mes heureux jours Dans la plus tranquille des cours,
Sans intrigue, sans jalousie,
Auprès d’un roi sans courtisans2,
sement. Voltaire s empressa de taire disparaître le mot « fameux par vos soupés » et les rimes subséquentes.
(1) Ce que Boileau a si bien montré dans l'Épître à Racine Sur Vuti lité des ennemis.
(2) Le roi Stanislas.
VOLTAIRE
Près de Bouf fiers 1 et d’Émilie ; 85
Je les vois et je les entends,
Il faut bien que je fasse envie2.
(1) La marquise de Boufflers, qui faisait les honneurs de la cour du roi Stanislas. Elle était la mère du chevalier de Boufflers, né à Lunéville en 1737 et mort en 1815. V. les ouvrages de M. G. Maugras sur la cour de Lunéville et sur Boufflers.
(2) Quand Voltaire eut perdu Mme du Châtelet, il revint à Paris (rue Traversière-Saint-Honoré, près de la rue de Richelieu). II rassembla autour de lui sa famille et se trouva, suivant son expression, « pèr« de famille sans avoir d’enfants ». L’aînée de ses nièces, Mme Denis, était veuve depuis 1744. Dans la lettre du 26 octobre 1749 à M. d’Aiguiber, Voltaire écrit : « Je loge ma nièce, Mme Denis, qui pense aussi philosophiquement que celle que nous regrettons, qui cultive les belles lettres, qui a beaucoup de goût ef qui, par-dessus tout cela, a beaucoup d’amis et est dans le monde sur un fort bon ton. »
Elle ne voulut pas accompagner son oncle|a Berlin, mais elle se porta au-devant de lui à son retour et partagea son sort jusqu’à sa mort.
En-têteJ;iré de la Bataille de Fontenoy^ 1745.