CHAPITRE PREMIER
Le voyage en Prusse (1750-1753) d'après la Correspondance.
Il n’y avait plus grand’chose qui retînt Voltaire en France. Cependant il venait de s’installer à Paris, comme s'il ne songeait nullement à s’éloigner.
Frédéric, qui depuis si longtemps s’efforçait, mais en vain, de l'attirer en Prusse prit le parti de piquer son amour-propre. Il adressa au jeune d’Arnaud % poète des plus médiocres qu’il venait de recevoir sur la recommandation de Voltaire une Epître, où il lui décernait, au détriment de son protecteur des éloges hyperboliques.
Déjà l’Apollon de la France S’achemine à sa décadence ;
(1) V. plus haut, p. 444,
VOLTURË
Venez briller à votre tour ;
Elevez-vous s’il brille encore ;
, Ainsi le couchant d’un beau jour
Promet une plus belle Aurore.
L’Apollon ainsi provoqué n’y tint plus. Son départ fut décidé.
Les questions matérielles ne furent pas oubliées : il fut convenu que Frédéric paierait les frais du voyage, Voltaire recevrait le poste de chambellan avec la grande croix de l’ordre du Mérite et une pension annuelle de vingt mille livres.
Voltaire se rendit à Compiègne pour « demander au plus grand roi du Midi la permission d’aller se mettre aux pieds du plus grand roi du Nord. » "Louis XV ne fit rien pour le retenir et répondit « qu'il pouvait partir quand il voudrait ». Ï1 partit en effet le 28 juin 1750.
Son absence devait durer trois ans.* Si, au début, son enthousiasme fut grand, il ne tarda pas à perdre quelques illusions sur la liberté et les douceurs dont il pouvait jouir auprès de Frédéric. On s'étonne même que le séjour ait duré si longtemps et qu'après certains mots, certaines avanies que le roi ne lui épargna pas, Voltaire n'ait pas repris plus tôt le chemin de la France. Mais c'est qu’il ne le pouvait pas. Il était retenu là-bas par la publication du Siècle de Louis XIV et par la préparation d une nouvelle édition de ses œuvres.
Après la querelle avec Maupertuis, la vie ne fut plus tenable et il ne restait plus à Voltaire qu’à rendre à son hôte tout ce qu’il tenait de lui et à partir au plus vite. Il était loin de s'attendre à l’épilogue de son odyssée, aux incidents tragi-comiques de Francfort et à la brutalité grotesque de l’odieux Freytag.
Les lettres elles-mêmes de Voltaire raconteront, mieux que personne ne pourrait le faire, les priucipauxdétails de cette période si intéressante de sa vie.
L’arrivée au ciel de Berlin.
A M. LE COMTE d’ArGENTAL.
A Potsdam *, ce 24 juillet 1750.
Mes divins anges2, je vous salue du ciel de Berlin ; j’ai passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m’a
(1). Potsdam , à 30 kilomètres au sud-ouest de Berlin, résidence royale; le grand électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, y avait bâti, de 1660 à 1674, un vaste château.
\2) Sur d’Argental V. plus haut, p. 256, n. 1.
LE VOYAGE EN J» RU SSE
retenu quinze jours à Clèves 1 2 3 4, et malheureusement ni la duchesse de Clèves ni le duc de Nemours2, n’étaient plus dans le château. Les ordres du roi pour les relais ont été arrêtés quinze jours entiers ; j’aurais dû consacrer ces quinze jours à Aurélie 3, et je ne les ai employés qu’à me donner des indigestions. Je vous fais ma confession, mes anges. Enfin, me voici dans ce séjour autrefois sauvage, et qui est aujourd’hui aussi embelli par les arts qu’ennobli par la gloire. Cent cinquante mille soldats victorieux, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poète, grandeur et grâces, grenadiers et Muses, trompettes et violons, repas de Platon, société et liberté ! Qui le croirait ? Tout cela pourtant est très vrai, et tout cela ne m’est pas plus précieux que nos petits soupers. Il faut avoir vu Salomon dans sa gloire ; mais il faut vivre auprès de vous, avec M. de.Choiseul4 et M. l’abbé de Chauvelin5. Que cette lettre, je vous en prie, soit pour eux ; qu’ils sachent à quel point je les regrette, même quand j’entends Frédéric le Grand. Je suis honteux d’avoir ici l’appartement de M. le maréchal de Saxe. On a voulu mettre l’historien dans la chambre du héros.
A de pareils honneurs je n’ai point dû m’attendre6 ;
Timide, embarrassé, j’ose à peine en jouir.
Quinte-Curce lui-même aurait-il pu dormir,
S’il eût osé coucher dans le lit d’Alexandre T
(1) Clèves, ville de la province rhénane, entre la Meuse et le Rhin, dans le voisinage de la Hollande. Voltaire, après avoir traversé les Pays-Bas autrichiens, arriva à Clèves le 2 juillet 1750.
(2) Héros du roman de Mme de La Fayette : la Princesse de Clèves ,.
(3) Allusion à la tragédie de Catilina, ou Rome sauvée , qui n’était pas achevée encore. Aurélie est l'épouse de Catilina.
(4) Le duc de Choiseul (1719-1785), le célèbre ministre de Louis XV, connu d’abord sous le nom de comte de Stainville, ne faisait alors que commencer sa brillante carrière.
(5) L’abbé de Chauvelin (1716-1770), qui devait se signaler par ses attaques contre l’ordre des Jésuites.
(6) Transcription amusante du vers de Racine :
« A de moindres fureurs je n’ai pas dû m'attendre. »
( Iphigénie , IV, 5, v. 1313.)
VOLTAIRE
Mais dans quel lit couchez-vous, vous autres ? Est-ce auprès du Bois de Boulogne? est-ce à Plombières? est-ce à Paris? Mme d- Argentai a-t-elle besoin des eaux? Il y a un mois que j’ignore ce que j’ai le plus envie de savoir. On m’a mandé que l'Esprit et le Sentiment de Mme de Graffigny 1 avait réussi. Ma troupe a joué chez moi Jules César . Mais je ne sais point ce que font mes anges; j’ai attendu, pour leur écrire que je fusse un peu stable, et que je pusse recevoir de leurs nouvelles. J’en attends avec la double impatience de l’absence et de l’amitié.
Adieu, mes anges ; mon Frédéric le Grand fait un peu de tort à Aurélie. Il prend mon temps et mon âme. La caverne d’Euripide vaut mieux, pour faire une tragédie, que les agréments d’une cour. Les devoirs et les plaisirs sont les ennemis mortels d’un si grand ouvrage.
Conservez-moitous des bontés qui me feront adorer votre société, et chérir poemata traçjica et ornnes lias nugas2y jusqu’au dernier moment de ma vie.
Il fallait bien finir par ce mariage.
A Mme Denis.
« A Potsdam, le 13 octobre 1750.
Nous voilà dans la retraite de Potsdam; le tumulte des fêtes est passé, mon âme en est plus à son aise. Je ne suis pas fâché de me trouver auprès d’un roi qui n’a ni cour ni conseil. Il est vrai que Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier ; mais. Dieu merci, je ne les vois point. Je travaille paisiblement dans
(1) Françoise d’Happoncourt de Graffigny (1695-1758) avait épousé un chambellan du duc de Lorraine; venue à Paris en 1743, elle publia, en 1746, un roman, les Lettres d'une Péruvienne et, en 1750, une comédie, Cénie, à laquelle Voltaire fait ici allusion.
(2) « Les poèmes tragiques et toutes ces bagatelles. »