T O LT V I KE
mon appartement, au son du tambour. Je me suis retranché les dîners du roi ; il y a trop de généraux et de princes. Je ne pouvais m’accoutumer à être toujours visà-vis d’un roi en cérémonie, et à parler en public. Je soupe avec lui en plus petite compagnie. Le souper est plus court, plus gai et plus sain. Je mourrais au bout de trois mois de chagrin et d’indigestion, s’il fallait dîner tous les jours avec un roi en public.
On m’a cédé, ma chère enfant, en bonne forme, au roi de Prusse l. Mon mariage est donc fait ; sera-t-il heureux ? Je n’en sais rien. Je n’ai pas pu m’empêcher de dire oui. 11 fallait bien finir par ce mariage, après des coquetteries de tant d’années2. Le cœur m’a palpité à l’autel. Je compte venir cet hiver prochain, vous rendre compte de tout, et peut-être vous enlever. Il n’est plus question de mon voyage d’Italie ; je vous ai sacrifié sans remords le Saint- Père 3 et la ville souterraine4; j’aurais du peut-être vous sacrifier Potsdam. Qui m’aurait dit, il y a sept ou huit mois, quand j’arrangeais ma maison avec vous, à Paris, que je m’établirais à trois cents lieues dans la maison d’un autre ? et cet autre est un maître ! 11 m’a bien juré que je ne m’en repentirais pas ; il vous a comprise, ma chère enfant, dans une espèce de contrat5 qu’il a signé
(1) Frédéric avait demandé Voltaire à Louis XV, qui avait répondu qu’il autorisait volontiers le séjour en Prusse du grand écrivain; il lui garda .le titre de gentilhomme ordinaire avec 2.000 livres de pension, mais il lui ôta sa charge d’historiographe, qui fut confiée à Duclos.
(2) Voltaire s’était déjà rendu deux fois à Berlin, en 1740 et 1743. Sa correspondance avec Frédéric datait de 1736.
(3) Benoît XtV, à qui Voltaire avait dédié son Mahomet en 1745.
(4) Herculanum , où l’on avait commencé des fouilles depuis quelques années.
(5) Voltaire aurait bien voulu que sa nièce vînt le retrouver à Berlin et Frédéric y consentait, mais Mme Denis, qui avait désapprouvé ce voyage, ne se souciait pas de partir.
En date du 23 août 1750, Frédéric avait écrit à Voltaire une lettre où il s’efforçait de répondre aux inquiétudes de Mme Denis. « J’ai lu la lettre que votre nièce vous a écrite de Paris; l’amitié qu’elle a pour vous, lui attire mon estime... Non, mon cher Voltaire, si je pouvais prévoir que votre transplantation pût tourner le moins du monde à votre désavantage, je serais le premier à vous en dissuader... Quel esclavage, quel malheur, quel changement, quelle inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un pays où on vous estime autant que
LË VOYAGÉ ËN PRESSÉ
avec moi et que je vous enverrai ; mais viendrez-vous v gagner votre douaire de quatre mille livres?
J’ai bien peur que vous ne fassiez comme Mme de Rottembourg 4, qui a toujours préféré les opéras de Paris à ceux de Berlin^ O destinée, comme vous arrangez les événements et comme vous gouvernez les pauvres humains !
11 est plaisant que les mêmes gens de lettres de Paris qui auraient voulu my exterminer2, il y a un an, crient actuellement contre mon éloignement et l’appellent désertion. Il semble qu’on soit fâché d’avoir perdu sa victime. J’ai très mal fait de vous quitter, mon cœur me le dit tous les jours plus que vous ne pensez, mais j’ai très bien fait de m’éloigner de ces messieurs-là.
Je vous embrasse avec tendresse et avec douleur.
On ne peut servir deux maîtres.
A Mme Denis.
A Potsdam, le 28 octobre 1750.
Je ne sais pas pourquoi le roi me prive de la place d’historiographe de France, et qu’il3 daigne me conserver le brevet de son gentilhomme ordinaire: c’est précisément parce que je suis en pays étranger que je suis plus propre à être historien.; j’aurais moins l’air de la flatterie ; la liberté dont je jouis donnerait plus de poids à la vérité. Ma chère enfant, pour écrire l’histoire de son pays, il faut êLre hors de son pays.
Me voilà donc à présent à deux maîtres. Celui qui a dit
dans votre patrie... ? Quoi ! parce que vous vous retirez dans ma maison. il sera dit que cette maison devient une prison pour vous ? Quoi ! parce que je suis votre ami, je serais votre tyran ?... » Il sera fait plusieurs fois allusion à cette lettre dans la suite.
(1) Femme d'un ancien ministre de Prusse à Paris, qui avait refusé de revenir à Berlin avec son mari.
(2 ) Exterminer . V. Lex.
(3) Et qu'il. V. Notes gramm., p. 988, VII, 4.
VOLT V ! 11E
qu’on ne peut servir deux maîtres1 à la fois avait assurément bien raison ; aussi, pour ne point le contredire*, je n’en sers aucun. Je vous jure que je m’enfuirais, s’il me fallait remplir les fonctions de chambellan comme dans les autres cours. Ma fonction est de ne rien faire. Je jouis de mon loisir. Je donne une heure par jour au roi de Prusse pour arrondir un peu ses ouvrages de prose et de vers; je suis son grammairien, et point son chambellan. Le reste du jour est à moi, et la soirée finit par un souper agréable. Il arrivera qu’en dépit des titres, dont je ne fais’ nul cas, je n‘exercerai point du tout la chambellanie2, et que j’écrirai l’histoire.
J’ai apporté ici heureusement tous mes extraits sur Louis XIV. Je ferai venir de Leipsick les livres dont j’aurai besoin, et je finirai ici ce Siècle de Louis XIV , que peut-être je n’aurais jamais fini à Paris. Les pierres dont j’élevais ce monument à l’honneur de ma pairie auraient servi à m’écraser. Un mot hardi eût paru une licence effrénée ; on aurait interprété les choses les plus innocentes avec cette charité qui empoisonne tout. Voyez ce qui est arrivé à Duclos3 4 *, après son Histoire de Louis XL S’il est mon successeur’ en historiographerieA , comme on le dit, je lui conseille de n’écrire que quand il fera, comme moi, un petit voyage hors de France.
Je corrige à présent la seconde édition que le roi de Prusse va faire de V Histoire 5 de son pays. Un auteur comme celui-là peut dire ce qu’il veut sans sortir de sa patrie. Il use de ce droit dans toute son étendue. Figurez-vous que, pour avoir Pair plus impartial, il tombe sur son grand-père6, de toutes ses forces. J’ai rabattu les coups tant que j’ai pu. J’aime un peu cé'grand-père parce qu’il était magnifique, et qu’il a laissé de beaux monuments. J’ai eu bien de la
(1) Évangile (Matth. vi, 24; Luc. xvi, 13).
(2) Chambellanie. V. Lex.
(3) Duclos (1704-1772). Y. pins loin, p 790, n. 3.
(4) Historiographerie . Y. Lex.
(b) Mémoires 'pour servir à V Histoire du Brandebourg .
(6) Frédéric III (1657-1713), électeur de Brandebourg depuis 1688 et roi de Prusse à partir de 1702, sous le nom de Frédéric Ier.
LE VOYAGE EX PRUSSE
peine à faire adoucir les termes dans lesquels le petit-fils reproche à son aïeul la vanité de s’être fait roi : c’est une vanité dont ses descendants retirent des avantages solides, et le titre n’en est point du tout désagréable. Enfin je lui ai dit : « C’est votre grand-père et ce n’est pas le mien, faites-en tout ce que vous voudrez » ; et je me suis réduit à éplucher des phrases. Tout cela amuse et rend la journée pleine ; mais, ma chère enfant, ces journées se passent loin de vous. Je ne vous écris jamais sans regrets, sans remords et sans amertume.
La lettre des... « mais »...
A Mme Denis.
A Potsdam, le 6 novembre 1750.
On sait donc à Paris, ma chère enfant, que nous avons joué à Potsdam la Mort de César, que le prince Henri 1 est bon acteur, n’a point d’accent, et est très aimable, et qu’il y a ici du plaisir ? Tout cela est vrai ; mais... Les soupers du roi sont délicieux, on y parle raison, esprit, science ; la liberté y règne ; il est l’àme de tout cela ; point de mauvaise humeur, point de nuages, du moins point dorages. Ma vie est libre et occupée; mais... mais... Opéras, comédies, carrousels, soupers à Sans-souci, manœuvres de guerre, concerts, études, lectures; mais... mais... La ville de Berlin, grande, bien mieux percée que Paris, palais, salles de spectacle, reines affables, princesses charmantes, filles d’honneur belles et bien faites, la maison de Mme de Tÿrconnell2 toujours pleine, et souvent trop; mais... mais..., ma chère enfant, le temps commence à se mettre à un beau froid.
Je suis en train de dire des mais , et je vous dirai : mais il est impossible que je parte avant le 15 de décembre. Vous ne doutez pas que je ne brûle d’envie de vous voir,
(1) Frère de Frédéric II.
(2) Lord Tÿrconnell, irlandais, était ministre de France à Berlin.
Voi/taire.
Pi
VOI.TAÏRE
de vous embrasser, de vous parler. Ma rage de voir l’Italie n’approche pas des sentiments qui me rappellent à vous ; mais, mon enfant, accordez-moi encore un mois, demandez cette grâce pour moi à M. d’ Argentai ; car je dis toujours au roi de Prusse que, quoique je sois son chambellan, je n’en appartiens pas moins à vous et à ce M. d’Argental. Mais est-il vrai que notre Isaac d’Argens 1 est allé sc confiner à Monaco avec sa femme, qui est une grande virtuose ? Il y a là un petit grain de folie ou une grande dose de philosophie. Il ferait bien devenir ici augmenter notre colonie.
Maupertuis 2 n’a pas les ressorts bien liants : il prend mes dimensions durement avec son quart de cercle 3. Ôn dit qu’il entre un peu d’envie dans ses problèmes. Il y a ici en récompense un homme trop gai ; c’est La Mettrié4. Ses idées sont un feu d’artifice toujours en fusées volantes. Ce fracas amuse un demi-quart d’heure, et fatigue mortellement à la longue. Il vient de faire, sans le savoir, un mauvais livre5, imprimé à Potsdam, dans lequel il proscrit la vertu et les remords, fait l’éloge des vices, invite son lecteur à tous les désordres, le tout sans mauvaise intention. Il y a dans son ouvrage mille traits de feu et pas une demi-page de raison; ce sont des éclairs dans une nuit. Des gens sensés se sont avisés de lui remontrer l’énormité de sa morale. Il a été tout étonné ; il ne savait pas ce qu’il avait écrit ; il écrira demain le contraire, si on veut. Dieu me garde de le prendre pour mon médecin ! il me donnerait du sublimé corrosif au lieu de rhubarbe, très innocemment et puis se mettrait à rire.
(1) V. plus haut, page 443, note 44.
(2) Maupertuis (1698-1759), savant français que Voltaire connaissait de longue date. (V. page 321 et la note 1.) Président de l'Académie de Berlin depuis 1740, il résidait dans cette ville depuis 1745. Il devait avoir avec Koenig une retentissante querelle, dans laquelle Voltaire prit parti. (V. p. 498.)
(3) Quart de cercle. V Lex.
(4) La Mettrie (1709-1751), médecin et philosophe français, chassé de Hollande à cause de ses opinions matérialistes et réfugié en Prusse. Frédéric II le protégea et, après sa mort, écrivit son Eloge
(5) L1 homme-machine, 1748,
LE VO Y \ GE EN PRUSSE
Adieu, ma chère enfant, on veut donc jouer à Paris Rome sauvée ? mais... mais... Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Envoi de « Rome sauvée ».
A Mme Denis.
A Berlin, au château, le 26 décembre 1750.
Je vous écris à côté d’un poète, la tête pesante et le cœur triste, en jetant les yeux sur la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans l’Elbe, l’Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine ; et je dis : « Ma chère enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprée, et non pas au coin de notre feu ? » Rien n’est plus beau que la décoration du palais du soleil dansP/iaéfcm1. Mlle Astrua2 est la plus belle voix de l’Europe ; mais fallait-il vous quitter pour un gosier à roulades et pour un roi? Que j’ai de remords, ma chère enfant! que mon bonheur est empoisonné ! que la vie est courte ! qu’il est triste de chercher le bonheur loin de vous ! et que de remords si on le trouve !
Je suis à peine convalescent; comment partir? Le char d’Apollon s’embourberait dans les neiges détrempées de pluie qui couvrent le Brandebourg. Attendez-moi, aimezrnoi, recevez-moi, consolez-moi , et ne me grondez pas. Ma destinée est d’avoir affaire à Rome, de façon ou d’autre. Ne pouvant y aller, je vous envoie Rome en tragédie, par le courrier de Hambourg, telle que je l’ai retouchée ; que cela serve du moins à amuser les douleurs communes de notre éloignement. J'ai bien peur que vous ne soyez pas trop contente du rôle d’Aurélie. Vous autres femmes vous êtes accoutumées à être le premier mobile
~ (1) Il existe sous ce nom un opéra de Quinault et de Lulli. Voltaire dit, ailleurs, que l’opéra en question est « un peu Phaéton travesti ».
(2) Cantatrice italienne, morte en 1758.
Volt v iR E
des tragédies, comme vous Fêtes de ce monde. Il faut que vous soyez amoureuses comme des folles, que vous fassiez des rivaux; il faut qu’on vous adore, qu’on vous tue, qu’on vous regrette, qu’on se tue avec vous. Mais, mesdames, Cicéron et Caton ne sont pas galants ; César et Catilina n’élaient pas gens à se tuer pour vous. Ma chère enfant, je veux que vous vous fassiez homme pour lire ma pièce. Envoyez prier l’abbé d'Olivet de vous prêter son bonnet de nuit, sa robe de chambre, et son Cicéron et lisez Rome sauvée clans cet équipage.
Pendant que vous vous arrangerez pour gouverner la république romaine sur le théâtre de Paris, et pour travestir en Caton et en Cicéron nos comédiens, je continuerai paisiblement à travailler au Siècle de Louis XIV , et je donnerai à mon aise les batailles de Nervinde 1 et d’Hochstedt. Variété, c’est ma devise. J’ai besoin de plus d’une consolation. Ce ne sont point les rois, ce sont les belles lettres qui la donnent.
Apologie.
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU 2
A Berlin, le 31 août 1751.
Mon héros, un domestique de ma nièce m’apporta hier deux lettres de vous, qui m’ont fait tant de plaisir, qui m’ont pénétré de tant de reconnaissance, que moi, qui suis prime-saulier , comme dit Montaigne, je partirais surle-champ pour venir vous remercier, si je pouvais partir. Vous avez les mêmes bontés pour mes musulmans3 que
(1) Nerwinde, village des Pays-Bas, près de Liège, où Luxembourg battit Guillaume III, en 1693. — Hoehstaedt , ville de Bavière, où Villars défit les Impériaux, en 1703. L'année suivante, le prince Eugène et Marlborough y furent vainqueurs à leur tour.
(2) Armand du Plessis, duc de Richelieu (1696-1788), petit neveu du cardinal, ami et protecteur de Voltaire, grand seigneur des plus brillants, mais des plus débauchés. On sait la part qu'il avait prise a la bataille de Fontenoy. (V. p. 397, note 3.)
(3) Richelieu voulait faire jouer Mahomet à Paris
LE VOYAGE EN PRUSSE
pour vos calvinistes des Cévennes. Dieu vous bénira d’avoir protégé la liberté de conscience.
Si vous permettez que je raisonne ici littérature avec vous, j’aurai l’honneur de vous dire que ma pièce aurait été bien reçue, courue, mise aux nues du temps de la Fronde. Heureusement, les conspirations sont passées de mode ; heureusement pour l’État s’entend, et très malheureusement pour le théâtre. Il n’y a guère que des jeunes gens et de belles dames bien mises, très françaises, et peu romaines, qui aillent à nos spectacles; il faut leur parler de ce qu’elles font, et sans amour point de salut. Je ne peux pas réformer ma nation, mais il faut dire pourtant à Son honneur qu’il y a des ouvrages qui ont réussi sans être fondés sur une intrigue amoureuse. Je ne dis pas que ma Rome sauvée fût1 jouée aussi souvent que Zaïre ; mais je crois que, si elle était bien représentée, les Français pourraient se piquer d’aimer Cicéron et César ; et je vous avoue que j’ai la faiblesse de penser qu’il y a dans cet ouvrage je ne sais quoi qui ressent2 l’ancienne Rome. Je l’ai travaillé de mon mieux. Je n’entrerai ici dans aucune discussion, quoique j’en aie bien envie. J’ai envoyé ma Rome par milord Maréchal3, ancien conjuré d’Ecosse, tout propre à se charger de ma conspiration de Catilina ; vous en jugerez ; ainsi je laisse là tous les raisonnements que je voulais faire, et je m’en rapporte à vos lumières et à vos bontés.
J’aimerais bien mieux vous amuser, en vous envoyant quelques petits morceaux du Siècle de Louis XIV. C’est ce Siècle qui me prive à présent du bonheur de vous faire ma cour. J’ai commencé l’édition; je ne peux l’abandonner. Je travaille comme un bénédictin. Une édition du Siècle, une autre de mes anciennes sottises, qu’on réimprime et que je dirige4, des Rome sauvée à la traverse,
(1) Fut. Y. Notes gramm., p. 985, V, III, 3°.
(2) Ressentir. Y. Lex.
13) Georges Keith, dit Milord Maréchal (1685-1778), avait dû quitter l'Écosse, sa patrie, après l’avènement de Georges 1er, contre lequel il avait cherché à faire proclamer Jacques II. 11 trouva un asile auprès de Frédéric.
(4) Le Siècle de Louis XIV fut en effet imprimé pour la première fois
voyez si je peux quitter, et si j’ai un instant dont je puisse disposer. Vous me direz que je suis un franc pédant, et vous aurez raison; mais il ne faut jamais abandonner ce qu’on a commencé, et peut-être ne serezvous pas fâché de voir mon Siècle.
Dites-moi, je vous en prie, monseigneur, si je me trompe1. J’ai pensé qu’il était fort difficile de faire imprimer dans son pays l’histoire de son pays. M. d’Aguesseau2 tyrannisait la littérature quand je quittai Paris; et vous sentez bien qu’il n’y avait pas un petit censeur de. livres qui ne se fût fait un mérite et un devoir de mutiler mon ouvrage, ou de le supprimer. Vous ne savez pas la centième partie des tribulations que j’ai éprouvées de la part de mes chers confrères les gens de lettres, et de ceux qui se mettent à persécuter quand on n’implore pas leur protection.
Je vous avouerai encore ingénument que j’avais le malheur de déplaire beaucoup à Boyer3, Très vénérable d’ailleurs, mais» qui a très peu chrétiennement donné d’assez méchantes idées de mon style à Monsieur le Dauphin et à Madame la Dauphine. Je vous écrirais sur tout cela des volumes, si je voulais, ou plutôt si vous vouliez ; mais venons à mon Siècle. Je me suis constitué, de mon autorité privée, juge des rois, des généraux, des parlements., de l’Église, des sectes qui la partagent : voilà ma charge^ Tout barbouilleur de papier qui se fait historien, en use ainsi. Ajoutez à ce fardeau celui d’ètre obligé de rapporter des anecdotes très délicates qu’on ne peut supprimer.
Gomment imprimer à Paris tout ce qui regarde Mme de Montespan, et Mme de Maintenon, et son mariage ? il faut pourtant ou renoncer à l’histoire, ou ne rien supprimer
à Berlin et une nouvelle édition des œuvres de Voltaire allait paraître en sept vol. in-12, à Dresde, chez Walter, en 1752.
(1) Voltaire aborde le point délicat. 11 lui faut se justifier de sa présence à Berlin. 11 choisit pour arbitre le maréchal de Richelieu, son héros, dont il sait l’ascendant à la cour et sur l’opinion. Oh remarquera le ton de cette apologie.
(2) Henri- François d’Aguesseau (1668-1751), magistrat célèbre par son éloquence et son caractère, garde des sceaux.
(3) Boyer. V. plus haut, p. 389. note 1.
LE VOYAGE EX PRUSSE
des faits. Il faut faire sentir ce que les suites très mal ménagées de la Révocation de l’édit de Nantes ont coûté à la France ; ii faut avouer la mauvaise condition du ministère dans la guerre de 1701. J’ai dû et j’ai osé remplir tous ces devoirs, peut-être dangereux; mais, en disant ; ainsi la vérité, j’ose me flatter jusqu’à présent (car je peux me tromper,) que j’ai élevé à la gloire de Louis XIV un monument plus durable que toutes les flatteries dont il a été accablé pendant sa vie. On a fait beaucoup d’histoires de lui ; peut-être ne le trouvera-t-on véritablement (jrand que dans la mienne.
Vous dirai-je encore que j’ai poussé Vllistoire du Siècle jusqu’au temps présent, dans un Tableau raccourci de l'Europe, depuis la paix d’Utrecht jusqu’en 1750 ? Vous dirai-jevque j’ai peint le cardinal de Fleury comme je crois, en ma conscience, qu’il doit l’être ? Vous sentez que Ho ut cela est à vue d’oiseau 1, presque point de détails ; j’ai voulu seulement montrer comme on a, ou suivi, ou changé les vues de Louis XIV, perfectionné ce qu’il avait établi, ou réparé les malheurs qu’il avait essuyés sur la fin de sa vie ; et, comme j’ai commencé son Siècle par un portrait de l’Europe, je le finis de même.
Aucun contemporain vivant n’est nommé, excepté vous et M. le maréchal de Belle-Isle, mais sans aucune affectation. Encore une fois, je peux me tromper; mais je me flatte que, si le roi avait le temps de lire cet ouvrage, Ï1 n’en serait pas mécontent.
Enfin, malgré tous mes soins et malgré celui de plaire, la nature de l’ouvrage est telle que, malgré mon zèle pour ma patrie, j’ai cru devoir imprimer cette histoire en pays étranger. Un historiographe 2 de France ne vaudra jamais rien en France.
J’ajouterai encore que peut-être les éloges que je donne à ma patrie acquerront plus de poids lorsque je serai loin d’elle, et que ce qui passerait ppur adulation, s’il était
(1) A vue d'oiseau. Y. Lex.
(2) Voltaire disait lui-même que le titre d’historiographe était fort différent de celui d’historien.
VOLTAIRE
d’abord imprimé à Paris, passera seulement pour vérité quand il sera dit ailleurs.
S’il arrivait, après tous les ménagements et toutes les précautions possibles, que je parusse trop libre en France, jugez alors si ma retraite en Prusse n’aura pas été heureuse ; mais je me flatte de ne point déplaire, surtout après avoir sondé les esprits et préparé l’opinion publique par le commencement de cet Essai sur Louis XIV, et par les anecdotes où je dis des choses très fortes, et où je n’ai nullement ménagé la conduite inexcusable du Parlement dans la régence d’Anne d’Autriche.
Je vais actuellement répondre à la question que vous me faites, pourquoi je suis en Prusse1; et je répondrai avec la même vérité que j’écris l’histoire, dussent tous les commis de toutes les postes ouvrir ma lettre.
J’étais parti pour aller faire ma cour au roi de Prusse, comptant ensuite voir l’Italie, et revenir après avoir fait imprimer le Siècle de Louis XIV en Hollande2. J’arrive à Potsdam : les grands yeux bleus du roi, et son doux sourire, et sa voix de sirène, ses cinq batailles3, son goût extrême pour la retraite et pour l’occupation, et pour les vers et pour la prose, enfin des bontés à tourner la tête, une conversation délicieuse, de la liberté, l’oubli de la royauté dans le commerce, mille attentions qui seraient séduisantes dans un particulier, tout cela me renverse la cervelle. Je me donne à lui, par passion, par aveuglement, et sans raisonner. Je m’imagine que je suis dans une province de France. Il me demande au roi son frère 4, et je crois que le roi son frère le trouvera fort bon. Je vous le jure, comme si j’allais mourir, il 11e m’est pas entré dans la tète que ni le roi, ni Mme de Pompadour prissent seu-
(1) On voit que Richelieu lui-même s'était fait l’interprète d’une partie du public, qui ne comprenait pas que Voltaire se fût installé à Berlin.
(2) Malgré la protestation que Voltaire vient de faire, de répondre avec la même vérité qu’il écrit l’histoire, on est obligé de reconnaître qu’il arrange ici les faits pour le besoin de la cause.
(3) Mollwitz, 10 avril 1740 ; Chotusitz, 10 mai 1742 ; Friedberg, 4 juin 1745; Sorr, 30 septembre 1745; Kesseldorf, 12 décembre 1745.
(4) Le roi de France, les rois s’appelant entre eux frères ou cousins.
LE YÜV.VGE EX PRUSSE
lement garde à moi, et qu’ils pussent être piqués le moins du monde. Je me disais : « Qu’importe à un roi de France un atome comme moi de plus ou de moins? » J’étais en France harcelé, ballotté, persécuté depuis trente ans. Je me trouve ici tranquille ; je mène une vie entièrement convenable à ma mauvaise santé; j’ai tout mon temps à moi, nul devoir à rendre; le roi me laisse dîner toujours dans ma chambre, et souvent y souper. Voilà comme je vis depuis un an; et je vous avoue que, sans l’envie extrême de venir vous faire ma cour, qui me trouble sans cesse, et sans une nièce que j’aime de tout mon cœur, je serais trop heureux.
Il serait impertinent à moi de vous parler si longtemps de moi-même, si vous ne me l’aviez ordonné ; ainsi, encore un petit mot, je vous en prie. Vous me demandez pourquoi j’ai pris la clef de .chambellan, la croix, et vingt mille francs de pension? Parce que je croyais alqrs que ma nièce viendrait s’établir avec moi; elle y était toute préparée 1 ; mais la vie de Potsdam, qui est délicieuse pour moi, serait affreuse pour une femme ; ainsi me voilà malheureux dans mon bonheur, chose fort ordinaire à nous autres hommes. Mais, ce qui augmente à la fois mon bonheur, ma sensibilité et mes regrets, ce qui me ravit et ce qui me déchire, c’est cette bonté avec laquelle vous daignez entrer dans mes erreurs et dans mes misères. Vous me dites que vous devenez vieux : vous ne le serez jamais ; la nature vous a donné ce feu avec lequel on ne sent jamais la langueur de Page. C’est moi, indigne, qui le suis devenu terriblement, et j’ai bien peur d’être dans peu hors d’état de profiter des charmes des rois et des maréchau^de Richelieu. Il faut au moins avoir des jambes pour marçher, et des dents pour parler. Le roi de Prusse m’assure qu’il me trouvera fort bien sans dents ; mais voyez la belle conversation quand on ne peut plus articuler ! On meurt ainsi en détail, après avoir vu mourir presque tous ses amis, et le songe pénible de la vie est bientôt fini.
(1) C’est beaucoup dire.
VOLT \ [RE
L'orange et l’écorce.
A Mme Denis.
A Berlin, le 2 septembre 1751.
J’ai encore le temps; ma chère enfant, de vous envoyer un nouveau paquet. Vous y trouverez une lettre de La Mettrie pour M. le maréchal de Richelieu : il implore sa protection. Tout lecteur qu’il est du roi de Prusse, il brûle de retourner en France. Cet homme si gai, et qui passe pour rire de tout, pleure quelquefois comme un enfant d’être ici. Il me conjure d’engager M. de Richelieu à lui obtenir sa grâce1. En vérité, il ne faut jurer de rien sur l’apparence. La Mettrie, dans ses préfaces, vante son extrême félicité d’être auprès d’un grand roi qui lui lit quelquefois ses vers, et en secret il pleure avec moi. Il voudrait s’en retourner à pied; mais moi !... pourquoi suis-je ici ? Je vais bien vous étonner.
Ce La Mettrie est un homme sans conséquence qui cause familièrement avec le roi, après la lecture, il me parle avec confiance ; il m’a juré que en parlant au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite jalousie qu’elle excite, le roi lui avait répondu : « J’aurai besoin de lui encore un an, tout au plus; on presse l’orange, et on en jette l’écorce2. »
Je me suis fait répéter ces douces paroles; j’ai redoublé mes interrogations ; il a redoublé ses serments. Le croirez-vous ? dois-je le croire ? Cela est-il possible? Quoi ! après seize ans de bontés, d’offres, de promesses ; après
(1) La Mettrie avait été banni de France pour avoir écrit contre les médecins. (V. plus haut, p. 482, n. 4.)
(2) Ce n’était pas la première lois que Frédéric s’exprimait durement sur son hôte. Au mois de janvier, Voltaire avait eu un procès avec le banquier Hirsch. Le roi écrivait à ce propos à sa sœur, la margrave de Bayreuth : « Vous me demandez ce que c’est que le procès de Voltaire avec un juif. C’est l’affaire d’un fripon qui veut tromper un filou... J'attends que cette affaire soit finie pour lui laver la tête et pour voir si, à l’âge de cinquante-six ans, on ne pourra pas le rendre, sinon raisonnable du moins moins fripon » (22 janvier 1751).
LE VOYAGE EN PRUSSE
la lettre 1 qu’il a voulu que vous gardassiez comme un gage inviolable de sa parole ! et dans quel temps encore, s’il vous plaît ? Dans le temps que je lui sacrifie tout pour le servir, que non seulement je corrige ses ouvrages, mais que je lui fais à la marge une rhétorique, une poétique suivie, composée de toutes les réflexions que je fais sur les propriétés de notre langue, à l’occasion des petites fautes que je peux remarquer; ne cherchant qu’à aider son génie, qu’à l’éclairer et qu’à le mettre en état de se passer en effet de mes soins.
Je me faisais assurément un plaisir et une gloire de cultiver son génie ; tout servait à mon illusion. Un roi qui a gagné des batailles et des provinces, un roi du Nord qui a fait des vers en notre lg ligue, un roi enfin que je n’avais pas cherché, et qui me disait qu’il m’aimait, pourquoi m’aurait-il fait tant d’avances ? Je m’y perds ! je n’y conçois rien. J’ai fait ce que j’ai pu pour ne point croire La Mettrie.
Je ne sais pourtant. En relisant ses vers, je suis tombé sur une épître à un peintre nommé Pesne, qui est à lui 2 ; en voici les premiers vers :
« Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeux !
Cher Pesne, ton pinceau te place au rang des dieux. »
Ce Pesne est un homme qu’il ne regarde pas. Cependant c’est le cher Pesne , c’est un dieu. Il pourrait bien en être autant de moi, c’est-à-dire pas grand’chose. Peut-être que dans tout ce qu’il écrit, son esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. Peut-être que toutes ces lettres, où il me prodiguait des bontés si vives et si touchantes, ne voulaient rien dire du tout.
Voilà de terribles armes-que je vous donne contre moi. Je serais bien condamné d’avoir succombé à tant de
(1) Celle du 23 'août 1750 (Voir p. 478, la lettre du 13 octobre 1750 et la note 4).
(2) Antoine Pesne, membre de l’Académie française de peinture, né à Paris en 16&3, mort à Berlin en 1757. Il était neveu du célèbre graveur Jean Pesne(1623-1700),
VOLT A l LIE
caresses. Vous me prendriez pour M. Jourdain1, qui disait : u Puis-je rien refuser à un seigneur de la cour qui m’appelle son cher .ami? » Mais je vous répondrai : « C’est un roi raisonnable. »
Vous imaginez bien quelles réflexions, quel retour, ^juel embarras, et, pour tout dire, quel chagrin l’aveu de La Met trie fait naître. Vous m’allez dire : « Parlez » ; mais moi je ne peux pas dire : « Partons. » Quand on a commencé quelque chose, il faut le finir ; et j’ai deux éditions 2 sur les bras, et des engagements pris pour quelques mois. Je suis en presse de tous côtés. Que faire? Ignorer que La Mettrie m’ait parlé, ne me confier qu’à vous, tout oublier, et attendre. Vous serez sûrement ma consolat ion. Je ne dirai point de vous : « Elle m’a trompé en me jurant qu’elle m’aimait. >> Quand vous seriez reine, vous seriez sincère.
Mandez-moi, je vous en prie, fort au long, tout ce que vol» pensez par le premier courrier qu’on dépêchera à milord Tyrconnell.
Envoi du a Sièeie de Louis XIV ».
A Mme Denis.
A Potsdam, le 24 décembre 1751.
Je ne vous^ écris plus, ma chère enfant, que par des courriers extraordinaires, et pour cause3. Celui-ci vous remettra six exemplaires complets du Siècle de Louis XIV, corrigés à la main. Point de privilège, s’il vous plaît; on se moquerait de moi. Un privilège n’est qu’une permission de flatter, scellée en cire jaune. Il ne faudrait qu’un privilège et une approbation pour décrier mon ou-
(lj M. Faguet ( Dix-huitième siècle , Etudes littéraires ), compare un peu irrévérencieusement Voltaire au Bourgeois gentilhomme. Il est piquant que l’idée de ce rapprochement soit venue à Voltaire luimême.
(2) V. plus haut, p. 485 et la nhte 4.
(3) Frédéric ouvrait les lettres échangées entre Voltaire et sa nièce.
LE V<>\ W1E EN PRUSSE
vrage. Je n’ai fait la cour qu’à la vérité, je 11e dédie le livre qu’à elle. L’approbation qu’il me faut est celle des honnêtes gens et des lecteurs désintéressés.
Est-il possible qu’on crie toujours contre moi dans Paris, et qu’on me prenne pour un déserteur qui est allé servir en Prusse ? je vous répète que cette clef de chambellan, que je ne porte jamais, n’est qu’un bénéfice simple ; que je n’ai point de serment ; que ma croix est un joujou auquel je préfère mon écritoire ; en un mot, je 11e suis point naturalisé Vandale, et j’ose croire que ceux qui liront Y Histoire de Louis XIV verront bien que je suis Français1 2. Cela est étrange qu’on ne puisse avoir un titre inutile chez un roi de Prusse, qui aime les belles-lettres, sans soulever nos compatriotes ! Je désire plus mon retour que ceux qui me condamnent de m’ètre en allé, et vous savez que ce 11e sera pas pour eux que je reviendrai. Le Meunier , son fils et Vâne2, 11’ont pas essuyé plus de contradictions que moi.
On voit de loin les objets bien autrement qu’ils ne sont. Je reçois des lettres de moines qui veulent quitter leur couvent pour venir auprès du roi de Prusse, parce qu’ils ont fait quatre vers français. Des gens que je 11’ai jamais connus m’écrivent : « Gomme vous êtes l’ami du roi de Prusse, je vous prie de faire ma fortune. » U11 autre m’envoie un paquet de rêveries ; il me mande qu’il a trouvé la pierre philosophale3, et qu’il 11e veut dire son secret qu’au roi. Je lui renvoie son paquet, et je lui mande que c’est le roi qui a la pierre philosophale. D’autres, qui vivaient avec moi dans la plus parfaite indifférence, me reprochent tendrement d’avoir quitté mes amis. Ma chère enfant, il n’y a que vqs lettres qui me plaisent et qui me consolent, elles font le charme de ma vie.
(1) En effet, cet ouvrage est pour son auteur la meilleure garantie.
(2) La Fontaine, livre III, fable 1.
(3) Y. Lex.
VOLTA tRE
Présentation du « Siècle de Louis XIV ».
A M. LE PRÉSIDENT HÉNàULT l.
A Berlin, le 8 janvier 1752.
Une des plus grandes obligations qu’un homme puisse avoir à un homme, c’est d’être instruit; j’ai donc pour vous, mon cher confrère, la- plus tendre et la plus vive reconnaissance, je profiterai sur-le-champ de la plupart de vos remarques; mais il faut d’abord que je vous en remercie... Je jetterais mon ouvrage au feu, si je croyais qu’il fût regardé comme l’ouvr-age d’un homme d’esprit.
J’ai prétendu faire un grand tableau des événements qui méritent d’être peints, et tenir continuellement les yeux du lecteur attachés sur les principaux personnages. Il faut une exposition, un nœud et un dénouement dans une histoire, comme dans une tragédie. Il y a d’ailleurs, dans ce vaste tableau, des anecdotes intéressantes. Je hais les petits faits ; assez d’autres en ont cha'rgé leurs énormes compilations.
Je me suis piqué de mettre plus de grandes choses dans un seul petit volume qu’il n’y en a dans les vingt tomes de Lamberti2. Je me suis surtout attaché à mettre de l’intérêt dans une histoire que tous ceux qui l’ont traitée ont trouvé jusqu’à présent le secret de rendre ennuyeuse. Voilà pourquoi j’ai vu des princes qui ne lisent jamais et qui entendent médiocrement notre langue, lire ce volume avec avidité, et ne pouvoir le quitter.
Mon secret est de forcer le lecteur à se dire à lui -même : a Philippe V sera-t-il roi? sera-t-il chassé d’Espagne ? la Hollande sera-t-elle détruite? Louis XlAr succombera-t-il? »
(1) En lisant cette lettre, on se rappellera que le président Hénault (Y. p. 393. n. 4), membre de 1 Académie française depuis 1723. lecteur de la reine, ami de Mme du Defifand, jouissait d’une assez -grande influence.
(2) Les Mémoires de Lambet.ti n’ont que Quatorze volumes. Peut-être Voltaire a-t-il écrit Lambert, qui venait de publier en trois ans vingtdeux volumes, dont 15 volumes &’ Histoire générale et 3 volumes d 'Histoire littéraire du règne de Louis XIV, 1751.
LE VOYAGE EN PRESSE
En u i l mot, j’ai voulu émouvoir, même dans l’histoire. Donnez de l’esprit à Duclos1 tant que vous voudrez, mais gardez-vous bien de m’en soupçonner.
Peut-être j’ai mérité davantage le reproche d’être un philosophe libre ; mais je ne crois pas qu’il me soit échappé un seul trait contre la religion. Les fureurs du calvinisme, les querelles du jansénisme, les illusions mystiques du quiétisme, ne sont pas la religion. J’ai cru que c’était rendre service à l’esprit humain de rendre le fanatisme exécrable, et les disputes théologiques ridicules2 ; j’ai cru même que c’était servir le roi et la patrie. Quelques jansénistes pourront se plaindre ; les gens sages doivent m’approuver.
La liste raisonnée des écrivains, etc., que vous daignez approuver serait plus ample et plus détaillée, si j’avais pu travailler à Paris ; je me serais plus étendu sur tous les arts ; c’était mon principal objet ; mais que puis-je à Berlin ?
Savez-vous bien que j’ai écrit de mémoire une grande partie du second volume ? mais je ne crois pas que j’en eusse dit davantage sur le gouvernement intérieur. C’est là, ce me semble, que Louis XIV paraît bien grand, et que je donne à la nation une supériorité dont les étrangers sont forcés de convenir.
Oserais-je vous supplier, monsieur, de m’honorer de vos remarques sur ce second volume ? ce serait un second bienfait. Vous qui avez bâti un si beau palais3, mettez quelques pierres à ma maisonnette. Consolez-moi d’ètre si loin de vous; vos bontés augmentent bien mes regrets. Jugez de la persécution de la canaille des gens de lettres, puisqu’ils m’ont forcé d’accepter, ailleurs que dans ma patrie, des biens et des honneurs, et qu’ils m’ont réduit à travailler pour cette patrie même, loin de vos yeux.
(1) Y. plus haut, p. 790, n. 3.
(2) Les discussions qui passionnent un Pascal, un Bossuet, un
Fénelon, ne sont pas vaines et ridicules, comme Voltaire affecte de le donner à penser. "
(3) l j Abrégé chronologique de VHistoire de France (1744).
voltaire
Sur l’orthographe du « Siècle de Louis XIV ».
A Mme Denis.
A Berlin, le 18 janvier 1852.
... Ce qu’on vous a dit contre l’orthographe du Siècle de Louis XIV ne me convertira pas. Je suis toujours pour qu’on écrive comme on parle 1 ; cette méthode serait bien plus facile pour les étrangers. Gomment est-ce qu’un palatin de Pologne distinguerait François Ier, ou saint François, d’avec un Français ? ne se croirait-il pas en droit de prononcer il voy oit, il croyoif, au lieu de dire il voyait , il croy ait ? Nous avons conservé l’habitude barbare d’écrire avec un o ce qu’on prononce avec un a ; pourquoi ? parce qu’on prononçait durement tous ces o autrefois ; parce que voy oit, lis oit, rimait avec exploit. Nous avons adouci la prononciation, il faut donc adoucir aussi l’orthographe, afin que tout soit d’une même parure.
Pardon de la dissertation. Je suis bienheureux qu’on ne me fasse que ces chicanes. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Sur la représentation de « Rome sauvée ».
A M. DE ClDEVILRFr. *
A Potsdam, le 10 mars 1752.
Mon cher et ancien2 ami, ce n’est pas l’ivresse passagère du public 3, ce n’est pas un trépignement de pieds dans le parterre qui doit faire plaisir à un homme qui connaît son monde et qui a vécu ; c’est votre approbation, c’est votre sensibilité, c’est votre amitié qui fait mon vrai succès et mon vrai bonheur. Je laisse le public faire sa petite amende honorable, en attendant qu’il me lapide à
(1) Sur l'orthographe de Voltaire v. p. 981.
(2) Ancien. V. Lex.
(3) Rome sauvée venait d’être jouée à Paris, le 24 février 1752
LË VOYAGÉ EN PRUSSË
la première occasion, et je jouis daus le fond de mon cœur de la consolation d’avoir un ami tel que vous.
Savez- vous bien ce qui me remplit de la satisfaction la plus touchante et la plus pure? Ce n’est ni César, ni Cicéron, c’est Mme Denis; c’est elle qui est une Romaine. Quelle intrépidité et quelle patience, quelle chaleur et quelle raison elle a mises dans toutes les affaires dont sa respectable amitié s’est chargée ! Ses bonnes qualités doivent lui faire dans Paris une réputation, plus grande et plus durable que celle de Rome sauvée. On se lassera bien vite d’une 1 diable de tragédie sans amour, d’un consul en o/t, de conjurés en us, d’un sujet dans lequel le tendre Crébillon m’avait enlevé' la fleur de la nouveauté. On peut applaudir, pendant quelques représentations, à quelques ressources de'Tart, à la peine que j’ai eue de subjuguer un terrain ingrat ; mais, à la fin, il ne restera que l’aridité du sol. Comptez qu’à Paris, point d’amour, point de premières loges, et fort peu de parterre. Le sujet de Catilina me parait fait pour être traité devant le Sénat de Venise, le Parlement d’Angleterre et Messieurs de l’Université. Comptez qu’on verra bientôt disparaître à la Comédie de Paris les talons rouges2 et les pompons3. Si le Procureur général et la grand’Chambre ne viennent en premières loges, Cicéron aura beau crier : O tempora I O mores 4 / on demandera Inès de Castro et Turcaret 5.
Mais c’est beaucoup d’avoir plu aux connaisseurs, aux gens sensés et même aux cicéroniens. L’abbé d’Olivet me doit au moins un compliment en latin, et je n’en quitte pas M. le recteur des quatre facultés. Mon cher et ancien ami, il me serait bien doux de venir vous embrasser en français, de souper avec Mme Denis et avec vous, dans ma maison ou du moins de vous voir souper. Je demanderai
(1 \^Une diable de tragédie. Y. Notes gramm., p. 983, II, I.
(2) Talons rouget. Y. Lex.
(3) Pompons . Y. Lex.
(4) « O temps, ô mœurs ! » exclamation de Cicéron dans la ir* Catilinaire.
(5) Inès de Castro , tragédie de La Motte-Houdard, 1723; — Turcaret , comédie de Lesage, 1708.