VO L T A I LIE
assurément permission à Penchante ur auprès duquel je suis de venir faire un petit tour dans ma patrie. Ma santé en a grand besoin, mon cœur davantage.
Je prendrai le temps qu’il va voir ses armées et ses provinces; et, pendant qu’il courra nuit et jour, pour rendre heureux des Allemands, je viendrai l’être auprès de vous. Buvez a ma santé, conservez-moi votre amitié, et soyez sûr que tous les rois de la terre et tous les châteaux enchantés ne me feraient pas oublier un ami tel que vous.
Votre lettre est charmante, mais je vous trouve bien modeste de dater notre amitié de trente ans, mou cher Gideville : il y en a plus de quarante.
La querelle de Maupertuis et de Kœnig.
A Mme Denis.
A Potsdam, le 24 juillet 1752.
Vous avez la plus grande raison, vous et vos amis, de presser mon retour; mais vous ne m’en avez pas toujours pressé par des courriers extraordinaires, et ce qu’on mande par la poste est bientôt su A Quand il n’y aurait que ce malheur-là dans l’absence (et il y en a tant d’autres I), il ne faudrait jamais quitter sa famille et ses amis. L’établissement des postes est une belle chose, mais c’est pour les lettres de change. Le cœur n’y trouve pas son compte; il n’est plus permis de l’ouvrir dèsx qu’on est éloigné.
La plus grande des consolations est interdite ; je ne vous écris plus, ma chère enfant, que par des voies sûres, qüi sont rares. Voici mon état : Maupertuis 1 2 a fait discrètement courir le bruit que je trouvais les ouvrages du roi fort mauvais ; il m’accuse de conspirer contre une puissance dangereuse, qui est l’amour-propre ; il débite sourdement que le roi m’ayant envoyé de ses vers à cor-
(1) Voir la lettre du 24 décembre 1751, p. 492 et la note 2.
(2) V. p. 482, note 2.
LE VOYAGE EN PRUSSE
riger, j’avais répondu : « Ne se lassera-t-il point de m’envoyer son linge sale à blanchir? » 11 tient cet étrange discours à l’oreille de dix ou douze personnes, en leur recommandant bien à toutes le secret. Enfin je crois m’apercevoir que le roi a été à la fin dans la confidence. .Te ne fais que m’en douter ; je ne peux m’éclaircir. Ce n’est pas là une situation bien agréable ; mais ce n’est pas tout.
Il arriva ici, sur la fin de l’année passée, un jeune homme, nommé Ea Beaumelle1 qui est. je crois, de Genève, et qui est envoyé de Copenhague, où il était moitié prédicateur, moitié bel esprit. Tl est l’auteur d’un livre intitulé : Mes Pensées , livre où il dit librement son avis sur toutes les puissances de l’Europe. Maupertuis avec sa bonté ordinaire, et sans y entendre malice, alla persuader à ce jeune homme que j’avais dit au roi du mal de son livre et de sa personne, et que je l’avais empêché d’entrer au service de Sa Majesté. Aussitôt ce La Beaumelle, pour réparer le tort prétendu que j’ai fait à sa fortune, a préparé, des notes scandaleuses pour le Siècle de Louis XIV , qu’il va faire imprimer je ne sais où ; ceux qui ont vu ces belles notes disent qu’il y a autant de sottises que de mots.
Quant à la querelle de Maupertuis et de Kœnig2, en voici le sujet :
Ce Kœnig est amoureux -d’un problème de géométrie, comme les anciens paladins de leurs dames. Il fit, l’année passée, le voyage de La Haye à Berlin, uniquement pour aller conférer avec Maupertuis sur une formule d’algèbre, et sur une loi de la nature 3 dont vous ne vous, souciez guère. Il lui montra deux lettres d’un vieux philosophe du
(1) La Beaumelle (1726-1773) n’était pas de Genève, mais de Valleraugue, dans le bas Languedoc. Il s’attaqua à Voltaire, qui ne lui pardonna pas.
(2) Samuel Kœnig (1712-1757), savant allemand, qui avait .enseigné les mathématiques à la marquise du Châtelet. Membre de l’Académie des Sciences de Paris, il était professeur de philosophie à La Haye. Il appartenait à l’Académie do B.erlin, comme membre étranger.
(3) Le principe de « la moindre quantité d’action » ,
VOLT \ IRE
siècle passé, nommé Leibnitz, dont vous ne vous souciez pas davantage, et lui ût voir que Leibnitz avait parlé de la même loi, et combattait son sentiment. Maupértuis, qui est plus occupé de ce qu’il croit intrigues de cour que de vérités géométriques, ne lut pas seulement les lettres de Leibnitz.
Le professeur de La Haye lui demanda permission (f exposer son opinion dans les journaux de Leipsick ; et avec cette permission, il réfuta, le plus poliment du monde, dans ces journaux, l’opinion de Maupértuis, et s’appuya de l’autorité de Leibnitz, dont il fit imprimeries fragments qui avaient rapport à cette dispute. Voici ce qui est étrange :
Maupértuis, ayant parcouru et mal lu ce journal de Leipsick et ces fragments de Leibnitz, alla se mettre dans la tète que Leibnitz était de son opinion, et que Kœnig avait forgé ces lettres pour lui ravir, à lui Maupértuis, la gloire d’avoir inventé une bévue. Sur ce beau fondement, il fait assembler les académiciens pensionnaires dont il distribue les gages ; il accuse formellement Kœnig d’être un faussaire, et fait passer un jugement contre lui, sans que personne opine, et malgré les oppositions du seul géomètre qui fût à cette assemblée.
Il fit encore mieux; il ne se trouva pas au jugement; mais il écrivit une lettre à l’Académie, pour demander la grâce du coupable, qui était à La Haye, et qui, ne pouvant être pendu à Berlin, fut seulement déclaré faussaire et fripon géomètre, avec toute la modération imaginable.
Ce beau jugement est imprimé. Voici maintenant le comble # : notre modéré président écrit deux lettres à Mme la princesse d’Orange, dont Kœnig est le bibliothécaire, pour la prier de lui imposer silence et pour ravir à son ennemi, condamné et flétri, la permission de. défendre son honneur i.
Je n’ai appris que d’hier tous ces détails dans ma soli-
(1) Pour venger Kœnig, mais surtout pour se venger' lui-même, Voltaire écrivit contre Maupértuis la Diatribe du docteur Ak&kia, médecin du pape , chef-d’œuvre de malice et de gaîté.
LE VOYAGE EAT PRISSE
lude. On ne laisse pas de voir des choses nouvelles sous le soleil : on n’avait point encore vu de procès criminel dans une académie des sciences. C’est une vérité démontrée qu’il faut s’enfuir de ce pays-ci.
Je mets ordre tout doucement à mes affaires. Je vous embrasse tendrement.
Projet d’un petit dictionnaire à l’usage des rois.
À Mme Denis.
A Berlin, le 18 décembre 1752.
Je vous envoie, ma chère enfant, les deux contrats du duc de Wurtemberg ; c’est une petite fortune assurée pour votre vie 1. J’y joins mon testament. Ce n’est pas quq je croie à votre ancienne prédiction que le roi de Prusse me ferait mourir de chagrin. Je ne me sens pas d’humeur à mourir d’une si sotte mort ; mais la nature me fait beaucoup plus de mal que lui, et il faut toujours avoir son paquet prêt et le pied à l’étrier pour voyager dans cet autre monde où, quelque chose qui arrive, les rois n’auront pas grand crédit.
Comme je n’ai pas dans ce monde-ci cent cinquante mille moustaches à mon service, je ne prétends point du tout faire la guerre 2. Je ne songe qu’à déserter honnêtement, à prendre soin de ma santé, à vous revoir, à oublier ce rêve de trois années.
Je vois bien qu’on a pressé V orange ; il faut penser à
(1) « J’avais environ trois cent mille livres à placer. Je me gardai bien de mettre ce fonds dans les états de mon Alcine (Frédéric), je le plaçai avantageusement sur les terres que le duc de Wurtemberg possède en France. » (Mémoires pour servir à la vie de M*. Voltaire.)
(2) Les choses s’étaient gravement gâtées depuis le 24 juillet 1752. Frédéric ayant interdit la publication du Docteur Akakia, car il ne se souciait pas de voir bafouer le président de son Académie. Voltaire employa des subterfuges et le fit paraître quand même. Le roi donna ordre de brûler en secret tous les exemplaires qu’on put trouver à Berlin et, comme il en arrivait toujours de nouveaux, il fit garder à vue l’auteur par un grenadier, tandis que devant sa fenêtre le malencontreux pamphlet était brûlé par la main du bourreau.
VOLTAIRE
sauver V écorce. Je vais me faire, pour mon instruction, un petit dictionnaire à l’usage des rois.
Mon-ami signifie mon esclave.
Mon cher ami veut dire vous m'êtes plus qu'indifférent.
Entendez par je vous rendrai heureux, je vous souffrirai tant que j'aurai besoin de vous.
Soupez avec moi ce soir signifie je - me moquerai de vous ce soir.
Le dictionnaire peut être long ; c’est un article à mettre dahs \' Encyclopédie.
Sérieusement, cela serre le cœur. Tout ce que j’ai vu est-il possible ? se plaire à mettre mal ensemble ceux qui vivent ensemble avec lui ! Dire à un homme les choses les plus tendres, et écrire contre lui des brochures ! et quelles brochures 1 ! Arracher un homme à sa patrie par les promesses les plus sacrées, et le maltraiter avec la malice la plus noire! Que de contrastes! Et c’est là l’homme qui m’écrivait tant de choses philosophiques, et que j’ai cru philosophe ! et je l’ai appelé le Salomon du Nord!
Vous vous souvenez de cette belle lettre qui ne vous a jamais rassurée. Vous êtes philosophe, disait-il ; je le suis de même . — Ma foi, Sire, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre 2.
Ma chère enfant, je ne me croirai tel que quand je serai avec mes pénates et avec vous. L’embarras est de sortir d’ici. Vous savez ce que je vous ai mandé dans ma lettre du 1er novembre. Je ne peux demander de congé qu’en considération de ma santé. Il n’y a pas moyen de dire : « Je vais à Plombières », au mois de décembre.
!1 y a ici une espèce de ministre du saint Evangile
(1) Frédéric, prenant contre Voltaire la défense de Maupertuis, avait écrit la Lettre d'un ac.n démicien de Berlin à un académicien de Paris. Il y traitait Voltaire de menteur effronté.
(2) Frédéric avait en effet écrit à Voltaire, dans sa lettre du 23 août 1750 : « Vous êtes philosophe, je le suis de même; qu’y a t-il de plus naturel, de plus simple et de plus dans l’ordre, que des philosophe* faits pour vivre ensemble, réunis par la même étude, par le même goût et par une façon de penser semblable, se donnant cette satisfaction ? » (V. p. 478, note 4.)
LE VOYAGE E A PRUSSE
nommé Pérard A, né comme moi en France; il demandait permission d’aller à Paris pour ses affaires ; le roi lui fit répondre qu’il connaissait mieux ses alfaires que luimème, et qu’il n’avait nul besoin d’aller à Paris.
Ma chère enfant, quand je considère un peu en détail tout ce qui se passe ici, je finis par conclure que cela n’est pas vrai, que cela est impossible, qu’on se trompe, que la chose est arrivée à Syracuse, il y a quelque trois mille ans. Ce qui est bien vrai, c’est que je vous aime de tout mon cœur, et que vous faites ma consolation2.
(1) Jacques de Pérard, de l'Académie de Berlin, travailla, de 1746 à 1750, à la Nouvelle Bibliothèque germanique.
(2) Le 1er janvier 1753, Voltaire^ qui, huit jours auparavant, avait vu brûler son pamphlet par la main du bourreau, alla trouver le roi et,
« pour ses étrennes », lui rendit sa clef de chambellan* son cordon de l’ordre du Mérite et sa renonciation aux trimestres arriérés de sa pension. La brouille cependant ne fut pas définitive. Frédéric fit les frais du raccommodement et promit de tout réparer. Voltaire, de son côté, protesta publiquement qu’il « n’avait jamais fait de libelle diffamatoire contre M. de Maupertuis^».
Mais, dès le mois de mars, il demanda à aller prendre les eaux de Plombières. Le roi répondit d’abord sur un ton assez rude; puis, à quelques jours de là. Voltaire avant réitéré sa demande, il lui souhaita bon vojrage.
Voltaire ne se le fit pas dire deux fois; dès le 26 mars, il quittait Berlin. A Leipziek, il lança la fléché du Parthe , sous la forme d'un corn” plément de la Diatribe du docteur Akakia. Maupertuis, exaspéré, répondit par des menaces que Voltaire se hâta de publier.
Il n’osa pas se rendre à Bayreuth, soupçonnant que son admiratrice, la margrave, lui ferait les commissions de son frère et en particulier lui réclamerait le manuscrit des poésies du roi.
Il s’arrêta un mois à Gotha, où le duc et la duchesse lui firent l’accueil le plus flatteur. Il dédia à la duchesse le Poème de la Loi naturelle. auparavant offert à Frédéric, et il lui promit un Abrégé de l'histoire d' Allemagne, qu’il publia plus tard sous le titre d’ Annales de V Empire.
A peine Voltaire était-il arrivé à Francfort (31 mai 1753), qu’il reçut la visite d’un s*eur Freytag, représentant du roi de Prusse dans cette ville, qui venait lui réclamer, avec un fort accent tudesque, le manuscrit des poésies du roi, son maître; et comme Voltaire ne l’avait pas alors sous la main, il se vit retenu et gardé dans son hôtel du Lion d'Or.
VOLTAIRE
Recours à la protection de l’Empereur.
A François Ier, Empereur d’Allemagne. 1
A Francfort, le 5 juin 1753.
Sire, c’est moins à l’Empereur qu’au plus honnête homme de l’Europe que j’ose recourir dans une circonstance qui l’étonnera peut-être et qui me fait espérer en secret sa protection.
Sa sacrée Majesté me permettra d'abord de lui faire voir comment le roi de Prusse me fit quitter ma patrie, ma famille, mes emplois dans un âge avancé. La copie ci-jointe2, que je prends la liberté de confier à la bonté compatissante de sa sacrée Majesté, l’en instruira.
Après la lecture de cette lettre du roi de Prusse, on pourrait être étonné de ce qui vient de se passer secrètement dans Francfort. •
J’arrive à peine dans cette ville, le 1er juin, que le sieur Freytag, résident de Brandebourg, vient dans ma chambre, escorté d’un officier prussien et d’un avocat, qui est du Sénat 3, nommé Buker. Il me demande un livre imprimé, contenant les poésies du roi son maître, en vers français4.
C’est un livre où j’avais quelques droits5, et que le roi
(1) Ce prince était fils du duc de Lorraine, dont il hérita en 1729; six ans plus tard, il avait échangé le duché de Lorraine contre le duché de Toscane. Ayant épousé Marie-Thérèse, fille de l’empereur Charles VI il se porta comme prétendant à l’Empire en 1740, à la mort de son beau-père et fut reconnu empereur (1745). Voltaire, arrêté par ordre de Frédéric dans la ville libre de Francfort, en appelle à l’Empereur d’Allemagne, qu’il fait juge entre le roi de Prusse et lui, ou plutôt, il demande protection contre les excès de zèle de Freytag.
(2) Une copie de la lettre de Frédéric à Voltaire en date du 23 août 1750. (V. p. 478, n. 4.)
(3) Le sénat de Francfort, une sorte de Conseil municipal.
(4) Le Palladion , poème burlesque écrit par Frédéric et contenant des traits satiriques contre des personnages étrangers. Frédéric craignait que Voltaire n'en abusât pour lui susciter des difficultés.
(5) Pour y avoir mis la main. — V. la lettre du 2 septembre 1751, p 491.
LE VOYAGE EX PRUSSE
de Prusse m’avait donné, quand il fit les présents de ses ouvrages.
J’ai dit au résident de Brandebourg que je suis prêt de1 remettre au roi son maître les faveurs dont il m’a honoré, mais que ce volume est peut-être encore à Hambourg, dans une caisse de livres prête à être embarquée ; que je vais aux bains de Plombières, presque mourant, et que je le prie de me laisser la vie en me laissant continuer ma route.
11 me répond qu’il va faire mettre une garde à ma porte ; il me force à signer un écrit par lequel je promets de ne point sortir jusqu’à ce que les poésies du roi son maître soient revenues et il me donne un billet de sa main conçu en ces termes :
« Aussitôt le grand ballot que vous dites d’être à Leipsick ou à Hambourg sera arrivé et que vous aurez rendu Vœi ivre de poeshie a moi, que le roi redemande, vous pourrez partir où bon vous semblera. ))
J’écris sur-le-champ à Hambourg pour faire revenir l 'œuvre de poeshie pour lequel je me trouve prisonnier dans une ville impériale, sans aucune formalité, sans le moindre ordre du magistrat, sans la moindre apparence de justice. Je n’importunerais pas sa sacrée Majesté, s’il ne s’agissait que de rester prisonnier jusqu’à ce que l 'œuvre de poëshie , que M. Freytag redemande, fût arrivé à Francfort ; mais on me fait craindre que M. Freytag n’ait des desseins plus violents 2, croyant faire sa cour à son maître, d’autant plus que to”te cette aventure reste encore dans le plps profond secret.
Je suis très loin de soupçonner un grand roi de se porter, pour un pareil sujet, à des extrémités que son rang et sa dignité désavoueraient, aussi bien que sa justice, contré un vieillard moribond qui lui avait tout sacrifié, qui ne lui a jamais manqué, qui n’est point son sujet, qui n’est plus son chambellan, et qui est libre. Je me croirais criminel de le respecter assez peu pour craindre de lui
(1) Prêt de. Y. Lex.
(2) Voyez plus loin (p. 507, note 3) ce qui s’est passé le 17 juin.
VOLT \ IRE
une action odieuse... Mais il n’est que trop vraisemblable que son résident se portera à des violences funestes, dans l’ignorance où il est des sentiments nobles et généreux de son maître.
C’est dans ce cruel état qu’un malade mourant se jette aux pieds de votre sacrée Majesté pour la conjurer de daigner ordonner, avec la bonté et le secret qu’une telle situation me force d’implorer, qu’on ne fdsse rien contre les lois, à mon égard, dans sa ville impériale de Francfort.
Elle peut ordonner à son ministre en cette ville1 de me prendre sous sa protection; elle peut me faire recommander à quelque magistrat attaché à son auguste personne.
Sa sacrée Majesté a mille moyens de protéger les lois de l’Empire et de Francfort ; et je ne pense pas que nous vivions dans un temps si malheureux que M. Freytag puisse impunément se rendre maître de la personne et de la vie d’un étranger dans la ville où sa sacrée Majesté a été couronnée.
Je voudrais, avant ma mort, pouvoir être assez heureux pour me mettre un moment à ses pieds. Son Altesse Royale Mme la duchesse de Lorraine2, sa mère, m’honorait de ses boutés. Peut-être d’ailleurs sa sacrée Majesté pousserait l’indulgence jusqu’à n’être pas mécontente, si j’avais l’honneur de me présenter devant Elle, et de lui parler.
Je supplie Sa Majesté Impériale de me pardonner la liberté que je prends de lui écrire, et, surtout, de la fatiguer d’une si longue lettre ; mais sa bonté et sa justice sont mon excuse.
Je la supplie aussi de faire grâce à mon ignorance, si j’ai manqué à quelque devoir dans cette lettre, qui n’est
(1) La ville libre de Francfort s’administrait elle-même et ne dépendait que de l'Empire. Les divers souverains d’Allemagne y entretenaient des résidents ; Frédéric, comme électeur de Brandebourg, -avait son représentant, l’empereur un ministre
(2) Soeur du Régent, morte en 1744.
LË VOY.YGË En PllÜSSË
qu’une requête secrète et soumise. Elle m’a déjà daigné donner une marque de ses bontés et j’en espère une de sa justice 1 2 3.
Je suis avec le plus profond respect, etc.
Voltaire
Gentilhomme ordinaire de Sa Majesté très chrétienne.
Une mise au poinU
A Mme Denis A
A Mayence, le 9 de juillet 1753.
Il y avait trois ou quatre ans que je n’avais pleuré, et je comptais bien que mes vieilles prunelles ne connaîtraient plus cette faiblesse, jusqu’à ce qu’elles se fermassent pour jamais. Hier, le secrétaire du comte de Stadion4 me trouva fondant en larmes ; je pleurais votre départ et votre séjour; l’atrocité de ce que vous avez souffert perdait de son horreur quand vous étiez avec moi ; votre patience et votre courage m’en donnaient ; mais, après votre départ, je n’ai plus été soutenu.
(1) L’année précédente, Voltaire avait reçu de l’Empereur une montre et une tabatière, en reconnaissance du Siècle de Louis XIV.
(2) L’Empereur n’êut pas à intervenir et iljs’en serait peut-être peu soucié. Les autorités municipales de Francfort adoucirent Freytag, qui laissa partir Voltaire le 7 juillet.
(3) Mme Denis était venue attendre son oncle à Strasbourg. Le voyant retenu à Francfort, elle se rendit auprès de lui. Le 17 juin, les po'èshies de Frédéric arrivent, Voltaire les remet à Freytag et croit l’affaire îinie. Mais Freytag veut attendre de nouveaux ordres du roi son maître et s'oppose au départ du voyageur. Celui-ci cherche à s’enfuir et il est bientôt rejoint et ramené à Francfort. Là, on le sépare de sa nièce, on les enferme dans une auberge, où on les garde comme des prisonniers. Enfin des ordres de Frédéric étant venus de laisser partir Voltaire, l’oncle et la nièce quittent Francfort le 7 juillet. Mme Denis prend les devants, ce qui permet à Voltaire de lui adresser cette lettre, destinée beaucoup moins à elle qu’au public. Mme Denis ne se fit pas faute de la répandre et elle écrivait à son oncle, le 25 août : « Il n’y a personne en France, je dis personne sans aucune exception, qui n’ait condamné cette violence mêlée de tant de ridicule et de cruauté. »
(4) Le comte de Stadion était conseiller intime de l’Empereur et c’est par lui que Voltaire avait fait parvenir sa requête auprès de François 1er.