Y O L TA IRE
Je crois que c’est un rêve ; je crois que tout cela s’est passé du temps de Denys de Syracuse. Je me demande s’il est bien vrai qu’une dame de Paris, voyageant avec un passe-port du roi son maître, ait été traînée dans les rues de Francfort par des soldats, conduite en prison sans au^. cune forme de procès, sans femme de chambre, sans domestique, ayant à sa porte quatre soldats la baïonnette au bout du fusil, et contrainte de souffrir qu’un commis de Freytag, un scélérat de la plus vile espèce, passât seul la nuit dans sa chambre. Quand on arrêta la Brinvilliers1, le bourreau ne fut jamais seul avec elle ; il n’y a point d’exemple d’une indécence si barbare. Et quel était votre crime ? d’avoir couru deux cents lieues pour conduire aux eaux de Plombières un oncle mourant, que vous regardiez comme votre père.
11 est bien triste, sans doute, pour le roi de Prusse de n’avoir pas encore réparé cette indignité commise en son nom par un homme qui se dit son ministre. Passe encore pour moi ; il m’avait fait arrêter pour ravoir son livre imprimé de poésies, dont il m’avait gratifié, et auquel j’avais quelque droit ; il me l’avait laissé comme le gage de ses bontés et comme la récompense de mes soins. Il a voulu reprendre ce bienfait ; il n’avait qu’à dire un mot, ce n’était pas la peine de faire emprisonner un vieillard qui va prendre les eaux. 11 aurait pu se souvenir que, depuis plus de quinze ans, il m’avait prévenu par ses bontés séduisantes ; qu’il m’avait, dans ma vieillesse, tiré de ma patrie ; que j’avais travaillé avec lui deux ans de suite à perfectionner ses talents; que je l’ai bien servi, et ne lui ai manqué en rien ; qu’enfin il est bien au-dessous de son rang et de sa gloire de prendre parti dans une querelle académique, et de finir, pour toute récompense, en me faisant demander ses poésies par des soldats.
J’espère qu’il connaîtra, tôt ou tard, qu’il a été trop loin ; que mon ennemi'2 l’a trompé, et que ni l’auteur ni
(1) La marquise de Brinvilliers, convaincue de plusieurs empoisonnements, fut exécutée en 1676.
(2) Maupertuis.
LE VOYAGE EN PRUSSE
le roi ne devaient pas jeter tant d'amertume sur la fin de ma vie. Il a pris conseil de sa colère, il le prendra de sa raison et de sa bonté. Mais que fera-t-il pour réparer l’outrage abominable qu’on vous a fait en son nom ? Milord Maréchal1 sera sans doute chargé de vous faire oublier, s’il est possible, les horreurs où un Freytag vous a plongée.
On vient de m’envoyer ici des lettres pour vous ; il y en a une de Mme de Fontaine 2 qui n’est pas consolante. On prétend toujours que j’ai été Prussien. Si on entend par là que j’ai répondu par de l’attachement et de l’enthousiasme aux avances singulières que le roi de Prusse m’a faites pendant quinze années de suite, on a grande raison ; mais, si on entend que j’ai été son sujet, et que j’ai cessé un moment d’être Français, on se trompe. Le roi de Prusse ne l’a jamais prétendu, et ne me l’a jamais proposé. Il ne m’a donné la clef de chambellan que comme une marque de bonté, que lui-même appelle frivole dans les vers qu’il fit pour moi, en me donnant cette clef et cette croix que j’ai remises à ses pieds. Cela n’exigeait ni serments, ni fonctions, ni naturalisation. On n’est point sujet d’un roi pour porter son ordre.
Il y aurait bien de l’injustice à ne pas me regarder comme Français, pendant que j’ai toujours conservé ma maison à Paris, et que j’y ai payé la capitation. Peut-on prétendre sérieusement que l’auteur du Siècle de Louis XIV n’est pas Français? Oserait-on dire cela devant les statues de Louis XIV et de Henri IV? j’ajouterai même de Louis XV, parce que je suis le seul académicien qui fis son Panégyrique , quand il nous donna la paix, et luimême a ce Panégyrique traduit en six langues.
Il se peut faire que Sa Majesté prussienne, trompée par mon ennemi et par un mouvement de colère, ait irrité le roi mon maître contre moi ; mais tout cédera à sa justice et à sa grandeur d’àme. Il sera le premier à demander au roi mon maître qu’on me laisse finir mes jours dans ma
(1) V. plus haut, p. 485, note 3.
(2) Sœur de Mme Denis.
voltaire
patrie ; il se souviendra qu’il a été mon disciple, et que je n’emporte rien d’auprès de lui que l’honneur de l’avoir mis en état d’écrire mieux que moi. Il se contentera de cette supériorité, et ne voudra pas se servir de celle que lui donne sa place, pour accabler un étranger qui l’a enseigné quelquefois, qui l’a chéri et respecté toujours. Je ne saurais lui imputer les lettres qui courent contre moi sous son nom ; il est trop grand et trop élevé pour outrager un particulier dans ses lettres ; il sait trop comme un roi doit écrire, et il connaît le prix des bienséances ; il est né surtout pour faire connaître celui de la bonté et de la clémence. C’était le caractère de notre bon roi Henri IY ; il était prompt et colère, mais il revenait. L’humeur n’avait chez lui que des moments, et l'humanité l’inspira toute sa vie.
Voilà, ma chère enfant, ce qu’un oncle, ou plutôt ce qu’un père malade dicte pour sa fille. Je serai un peu consolé si vous arrivez eu bonne santé. Mes compliments à votre frère 1 et à votre sœur. Adieu ; puissé-je mourir dans vos bras, ignoré des hommes et des rois !
(1) L’abbé Mignot (1730-1790).
Candide , 1759.
En-tcte tire du Siècle de Louis XIV , édition de 17f>8.