Chapitre XXXII
Des Beaux-Arts.
La saine philosophie ne fit pas en France d’aussi grands progrès qu’en Angleterre et à Florence ; et si l’Académie des sciences rendit des services à l’esprit humain, elle ne mit pas la France au-dessus des autres nations. Toutes les grandes inventions et les grandes vérités vinrent d’ailleurs 3.
Mais dans l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les livres de morale et d’agrément, les Français furent les législateurs de l’Europe. Tl n’y avait plus de goût en Italie. La véritable éloquence était partout ignorée, la religion enseignée ridiculement en chaire, et les causes plaidées de même dans le barreau.
Les prédicateurs citaient Virgile et Ovide; les avocats, saint Augustin et saint Jérôme. Il ne s’était pas encore trouvé de -génie qui eût donné à la langue française le tour, le nombre, la propriété du style et la dignité. Quelques vers de Malherbe faisaient sentir seulement qu’elle
(1) L’hôtel des, Invalides ^1670-1674) est l’œuvre de Libéral Bruand. Le dôme de la chapelle fut éle^ê par Jules Hardouin, dit Mansard.
(2) « L’abbé de Saint-Pierre critique cet établissement, qne presque toutes les nations ont imité ». (Note de Voltaire.)
(3) Jugement très absolu et très vague. Descartes et Pascal, qu’on les considère comme savants ou comme philosophes, ont rendu d’éminents services à l’esprit humair .
LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
était capable de grandeur et de force, mais c’était tout, les mêmes génies qui avaient écrit très bien en latin, comme un président De Thou 4, un chancelier de l’IIospital1 2, n’étaient plus les mêmes quand ils maniaient leur propre langage, rebelle entre leurs mains. Le français n’est encore recommandable que par une certaine naïveté, qui avait fait le seul mérite de Joinville, d’Amyot, de Marot, de Montaigne, de Régnier, de la Satire Ménippée. Cette naïveté tenait beaucoup à l’irrégularité, à la grossièreté3 4 5.
Jean de Lingendes4, évêque de Mâcon, aujourd’hui inconnu parce qu’il ne fit point imprimer ses ouvrages, fut le premier orateur qui parla dans le grand goût; ses sermons et ses oraisons funèbres, quoique mêlés encore de la rouille de son temps, furent le modèle des orateurs qui l’imitèrent et le surpassèrent. L’oraison funèbre de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, surnommé le Grand dans son pays, prononcée par Lingendes, en 1630, était pleine de si grands traits d’éloquence que Fléchier, longtemps après, en prit l’exorde tout entier, aussi bien que le texte et plusieurs passages considérables, pour en orner sa fameuse oraison funèbre du vicomte de Turenne.
Balzac s donnait du nombre et de l’harmonie à la prose. Il est vrai que ses lettres étaient des harangues ampou-
(1) Jacques -Auguste de Thou (1553-1617) a écrit en latin son grand ouvrage, Historia mei temporis, en 138 livres.
(2) Michel de L’Hospital (1505-1573). Chancelier, célèbre pour la modération de ses idées. Partisan de la tolérance au milieu des guerres de religion, il résigna ses fonctions quelques années avant sa mort. Il a laissé des écrits importants en français et en latin.
(3) On est étonné aujourd’hui d’un jugement si superficiel, qui met Joinville à côté d’Amyot et de Montaigne et ne semble pas faire de différence entre des écrivains cependant si différents.
(4) Jean de Lingendes (1595-1665), évêque de Mâcon, a en effet prononcé l’oraison funèbre du duc de Savoie. Si Fléchier a fait à ce discours quelques emprunts, il ne lui a pris ni le texte, ni l’exorde tout entier.
Le frère aîné de Jean de Lingendes, Claude de Lingendes (1591-1660), jésuite, a aussi cultivé l’éloquence de la chaire et a laissé dqs sermons.
(5) Jean-Louis Guez de Balzac (1594-1695), le grand épistolier de France , l 'unique éloquent , comme disaient les contemporains. Il a fait faire à la phrase des progrès très considérables, il a forgé l'instrument dont allaient se servir après lui les Pascal et les Bossuet.
VOLTAIRE
lées; il écrivait au premier cardinal de Retz : « Vous venez de prendre le sceptre des rois et la livrée des roses. » Il écrivait de Rome à Boisrobert, en parlant des eaux de senteur : « Je me sauve à la nage, dans ma chambre, au milieu des parfums. » Avec tous ces défauts, il charmait l’oreille. L’éloquence a tant de pouvoir sur les hommes, qu’on admira Balzac dans son temps, pour avoir trouvé cette petite partie de l’art ignorée et nécessaire, qui consiste dans le choix harmonieux des paroles, et même pour l’avoir employée souvent hors de sa place.
'Voiture1 donne quelque idée des grâces légères de ce style épistolaire, qui n’est pas le meilleur, puisqu’il ne consiste que dans la plaisanterie. C’est un baladinage que deux tomes de lettres dans lesquelles il n’y en a pas une seule instructive, pas une qui parte du cœur, qui peigne les mœurs du temps et les caractères des hommes; c’est plutôt un abus qu’un usage de l’esprit.
La langue commençait à s’épurer et à prendre h ne forme constante : on en était redevable Pl’Académie française, et surtout àVaugelas2. Sa Traduction de Quinte-Curce , qui parut en 1646, fut le, premier bon livre écrit purement, et il s’y trouve peu d’expressions et de tours qui aient vieilli.
Olivier Patru 3, qui le suivit de près, contribua beaucoup à régler, à épurer le langage; et quoiqu’il ne passât pas pour un avocat profond, on lui dut néanmoins l’ordre, la clarté, la bienséance, l’élégance du discours : mérites absolument inconnus avant lui au barreau.
(1) Voiture, né à Amiens en 1598, mort en 1648, l’âme de l'Hôtel de Rambouillet, membre de l’Académie frahçaise dès sa fondation. Fils d’un marchand de vins, il fut toute sa vie très recherché pour son mérite personnel et montra à ses contemporains la puissance de l’esprit.
(2) Claude Favre de Vaugelas, né à Meximieux (Buge}r) en 1585, mort en 1650. Hôte assidu de l’Hôtel de Rambouillet et membre de l’Académie, écrivit sur la langue française des Remarques encore plus appréciées que sa traduction de Quinte-Curce.
(3) Patru (1604-1681), avocat estimé, ami de Boileau, de La Fontaine, de Racine. Admis à l’Académie française en 1640, il yr introduisit l’usage des remerciements.
LE SIECLE DE LOUIS XIV
Un des ouvrages 1 qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation, et à lui donner un esprit de justesse et de précision, fut le petit recueil des Maximes de François, duc de La Rochefoucauld2. Quoiqu’il n’y ait presque qu’une vérité dans ce livre, qui est que « l’amour-propre est le mobile de tout », cependant cette pensée se présente sous tant d’aspects variés, qu’elle est presque toujours piquante : c’est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil ; il accoutuma à penser, et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat : c’était un mérite que personne n’avait eu avant lui, en Europe, depuis la renaissance des lettres.
Mais le premier livre de génie qu’on vit en prose, fut le recueil des Lettres provinciales 3, en 1656. Toutes les sortes d’éloquence y sont renfermées. Il n’y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. Il faut rapporter à cet ouvrage l’époque de la fixation du langage. L’évêque de Luçon, fils du célèbre Bussy4, m’a dit qu’ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé
(1) On peut s'étonner que, en fait d'ouvragé qui ait habitué à penser, Voltaire ne cite pas le Discours de la Méthode , donné par Descartes en 1637, et qui exerça sur les esprit* une si profonde influence.
(2) François, duc de La Rochefoucauld (1613-1680), se fit connaître d'abord par son rôle dans la Fronde, où l'entraîna sa passion pour Mme de Longueville. Dans la seconde partie de sa vie, désenchanté et misanthrope, il écrivit ces fameuses Maximes , qui parurent en 1665 et qui sont l’expression d’un amer pessimisme.
(3) Biaise Pascal, né à Montferrand en 1623, mort à Paris en 1662. Après avoir excellé dans les sciences, pour lesquelles, dès sa première jeunesse, il avait montré d’extraordinaires aptitudes et, après avoir fait des découvertes de premier ordre, il se donna tout entier à la religion et à la défense des opinions ardentes èt sévères de Port-Royal. C’est pour défendre ces opinions qu’il écrivit, en 1656 et 1657, les Lettres provinciales , œuvre passionnée et souvent injuste, mais d’une grande valeur littéraire. On sait que PascaL mourut avant d’avoir terminé Y Apologie de la religion chrétienne , à laquelle il travaillait et dont les admirables matériaux ont été publiés sous le titre de Pejisées.
(4) Le comte de Bussy-Rabutin (1618-1693), célèbre pour son esprit et pour l’usage indiscret qu’il en fit et qui lui valut la Bastille et un exil de seize ans. Il était cousin de Mme de Sévigné. Le fils de Bussy, évêque de Luçon, mourut en 1736.
avoir fait shl n’avait pas fait les siens, Bossuet lui répondit : les Lettres provinciales. Elles ont beaucoup perdu de leur piquant lorsque les Jésuites ont été abolis, et les objets de leurs disputes, méprisés 4.
Le bon goût qui règne d’un bout à l’autre dans ce livre, et la vigueur des dernières lettres, ne corrigèrent pas d’abord le style lâche, diffus, incorrect et décousu qui depuis longtemps était celui de presque tous les écrivains, des prédicateurs et des avocats.
Un des premiers qui étala dans la chaire une raison toujours éloquente, fut le Père Bourdaloue1 2, vers l’an 1668. — Ce fut une lumière nouvelle. Il y a eu après lui d’autres orateurs de la chaire, comme le père Massillon3 4, évêque de Clermont, qui ont répandu dans leurs discours plus de grâces, des peintures plus fines et plus pénétrantes des mœurs du siècle; mais aucun ne l’a fait oublier. Dans son style plus nerveux que fleuri, sans aucune imagination dans l’expression, il paraît vouloir plutôt convaincre que toucher, et jamais il ne songe à plaire.
Peut-être serait-il à souhaiter qu’en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l’avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d’une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère4. Le texte devient une espèce de devise, ou
(1) L’abolition des Jésuites ayant eu lieu en 1773, on voit que ce trait a été ajouté par l’auteur après cette date. Quant aux objets des disputes sur lesquelles roulent les Provinciales , ils intéressent toujours les chrétiens et même tous ceux qui s’inquiètent des questions morales.
(2) Bourdaloue (1632-1704), jésuite, sermonnaire du plus grand talent. Avant lui, Bossuet s’était placé au premier rang comme prédicateur et il avait pour émules. Flechier et Mascaron, mais quand Bourdaloue vint à Paris, en 1669, il éclipsa les autres prédicateurs. Il est juste de remarquer, d’ailleurs, qu’à partir de cette époque, Bossuet était absorbé par ses fonctions de précepteur du Dauphin.
(3) « Massillon, né en Provence en 1663, de l’Qrato ire, évêque de Clermont. Le prédicateur qui a le mieux connu le monde, plus fleuri que Bourdaloue, plus agréable et dont l’éloquence sent l’homme de cour, l’académicien et l’homme d’esprit. Mort en 1742. »> (Voltaire.)
(4) Parfois sans doute, si le texte n’est pas bien choisi, il peut y avoir
LE SIECLE DE LOUIS XIV
plutôt d’énigme, que le discours développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C’est dans la décadence des lettres qu’il commença, et le temps l’a consacré.
L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n’exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, nue le Père Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.
Tl avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, s’était, engagé, dans sa jeunesse, à épouser Aille Desvieux1, fille d’un rare mérite. Ses talents pour la théologie et pour cette espèce d’éloquence qui le caractérise, se montrèrent de si bonne heure que ses parents et ses amis le déterminèrent à ne se donner qu’à l’Église: Aille Desvieux l’y engagea elle-même, préférant la gloire qu’il devait acquérir au bonheur de vivre avec lui. Tl avait prêché assez jeune devant le roi et la reine-mère, en 1662, longtemps avant que le P. Bourdaloue fut connu. Ses discours, soutenus d’une action noble et touchante, les premiers qu’on eut, encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent, un si grand succès, que le roi fît écrire en son nom, à son père, intendant à Soissons 2, pour le féliciter d’avoir un tel fils.
Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres, genre d’éloquence qui demande de l’imagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque
un certain artifice à sembler faire sortir de quelques mots tout un discours; mais, en principe, il est tout à fait logique que l’orateur sacré parie sur un texte, puisqu’il parle au nom de Dieu et que, pour le chrétien, l’Écriture sainte est la parole de Dieu.
(1) Histoire aussi fausse que ridicule. Voltaire a cru trop facilement un on-dit, qui flattait peut-être sa malice.
Le père de Bossuet était conseiller au Parlement de Metz et non intendant- de Soissons.
VOLTAIRE
chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L’oraison funèbre de la reine-mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évèché de Condom; mais ce discours 11’éta.it pas encore digne de lui, et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L’éloge funèbre de la reine d’Angleterre, veuve de Charles Ier, qu’il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d’œuvre. Les sujets de ces pièces d’éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés : c’est en quelque façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage. L’éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s’arrêter après ces paroles : « O nuit désastreuse, nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte, etc. ». L’auditoire éclata en sanglots, et la voix de l’orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs.
Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquencq. Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu'entre ses mains. Il appliqua l’art oratoire à Lhistoiré même, qui semble l’exclure 4. Son Discours sur Vhistoire universelle , composé pour l’éducation du Dauphin, n’a eu ni modèle ni imitateurs. Si le système qu’il adopte pour concilier la chronologie des Juifs avec celle des autres nations a trouvé des contradicteurs chez les savants, son style n’a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l’accroissement et la chute des grands empires, et de ces traits rapides d’une vérité énergique dont il peint et dont il juge les nations.
Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle
4) Bossuet, qui avait le génie d’un orateur, donna tout naturellement à l’histoire la forme oratoire, il ne chercha pas à créer un* genre nouveau.
LE SIÈCLE DE LOUTS XIV
étaient dans un genre inconnu à l’antiquité. Le Télémaque est de ce nombre. Fénelon1, le disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à la fois du roman et du poème, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l’histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain ; morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions fabuleuses. On a cru qu’il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d’instruction au duc de Bourgogne et aux autres enfants de France, dont il fut précepteur, ainsi que Bossuet avait* fait son Histoire universelle pour l’éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis de Fénelon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué à la bataille de Rocoux, m’a assuré le contraire. En effet, il n’eût pas été convenable2 que les amours de Calypso eU* d’Eucharis eussent été les premières leçons qu’un prctre eût données aux enfants de France.
Il ne fit cet ouvrage que lorsqu’il fut relégué dans son archevêché de Cambrai. Plein de la lecture des Anciens, et né avec une imagination vive et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à lui, -et qui coulait de source avec abondance. J’ai vu son manuscrit original : il n’y a pas dix ratures : il le composa en trois mois, au milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne*se doutant pas combien ce délassement était supérieur à ces occupations3. On prétend qu’un domestique lui en déroba une copie, qu’il fit imprimer : si cela est, l’archevêque de
(1) François de Salignac de Lamothe-FÉNELON (1651-1715) avait vingtquatre ans de moins que Bossuet. En 1694, il publia les Maximes des Saints, ouvrage où il inclinait au quiétisme et que Bossuet combattit avec ardeur. Télémaque parut un peu plus tard (1699), par l’indiscrétion d’un domestique. Il est inexact que Fénelon n’y ait travaillé que dans sa disgrâce.
(2) Pudique indignation de Voltaire. Fénelon s’était bien proposé d’instruire le prince en l’amusant et, dans son roman moral, il prétendait le prémunir contre la séduction de l'amour.
(3) Toujours le même parti pris contre les discussions théologiques.
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Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation qu’il eut en Europe mais il lui dut aussi d’être perdu pour jamais à la cour. On crut voir dans Télémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XI V. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste; Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi1; quoique, après tout, il soit impossible d’avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui servaient l’État et non le ministre.
Les alliés qui, dans la guerre de 1688, s’unirent contre Louis XTY, qui depuis ébranlèrent son trône dans la guerre de 1701 se firent une joie de le reconnaître dans ce même Tdoménée, dont la hauteur révolte tous ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, a la faveur de ce style harmonieux, qui insinue d’une manière si tendre la modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables; j’en ai vu quatorze en langue anglaise. 11 est vrai qu’après la mort de ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de quelques-uns, quand la malignité humaine a cessé de s’assouvir des allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d’un goût sévère ont traité le Télémaque avec quelque rigueur Ils ont blâmé les longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre ; mais
(1) Fénelon s’est bien défendu d’avoir voulu faire des portraits. « Il aurait fallu, a-t-il écrit, que i’eusse été l’homme le plus ingrat pour y vouloir faire des portraits satiriques et insolents. « Mais il a reconnu aussi qu’il avait voulu enfermer dans son livre tout un plan de réformes nolitiques et ses vues étaient loin d’être conformes à celles de Louis XTV. « Il est vrai que j’ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement et tous les défauts qu’on peut avoir dans la puissance souveraine... Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j’ai voulu tout dire, sans peindre personne de suite. »
LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
ce livre a toujours été regardé comme un des beaux monuments d’un siècle florissant.
On peut compter parmi les productions d’un genre unique les Caractères de La Bruyère l. Il n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un tel ouvrage que du Télémaque. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. de Malézieu 2, celui-ci lui dit : « Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis. » Ce livre baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l'ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est à croire qu’il ne sera jamais oublié. Le Télémaque a fait quelques imitateurs, les Caractères de La Bruyère en ont produit davantage. Il est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent, que d’écrire un long ouvrage d’imagination qui plaise et qui instruise à la fois.
L’art délicat de répandre des grâces jusque sur la philosophie fut encore une chose nouvelle, dont le livre des Mondes3 fut le premier exemple, mais exemple dangereux, parce que la véritable parure de la philosophie est l’ordre, la clarté et surtout la vérité. Ce qui pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d’être mis par la postérité au rang de nos livres classiques, c’est qu’il est fondé en partie sur la chimère des tourbillons de Descartes.
Il faut ajouter à ces nouveautés celles que produisit
(1) Jean de La Bruyère, né à Paris en 1645, mort en 1696. La première édition des Caractères , en 1688, se dissimulait derrière une traduction des Caractères de Théophraste, mais l’ouvrage français, même sous sa première forme, était d’une grande originalité.
(2) Nicolas de Malézieu (1650-1729), précepteur du duc du Maine, joua un certain rôle à la cour de Sceaux. Il était de l’Académie française et de l’Académie des Sciences. C’est de lui qu’est le mot souvent cité: « Les Français n’ont pas la tête épique. ».
(3} Les Entretiens sur la 'pluralité des mondes, par Fontenelle, V. p. 181, n. l.
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Bayle en donnant un dictionnaire 1 de raisonnement : c’est le premier ouvrage de ce genre où l’on puisse apprendre à penser. Il faut abandonner à la destinée des livres ordinaires les articles de ce recueil qui ne contiennent que de petits faits indignes à la fois de Bayle, d’un lecteur grave et de la postérité. Au reste, en plaçant ici Bayle parmi les auteurs qui ont honoré le siècle de Louis XIV, quoiqu'il fût réfugié en Hollande, je ne fais que me conformer à l’arrêt du Parlement de Toulouse, qui en déclarant son testament valide en France, malgré la rigueur des lois, dit expressément « qu’un tel homme ne peut être regardé comme un étranger ».
On ne s’appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle a fait naître; on ne s’arrête qu’aux productions de génie singulières ou neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. L’éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n’était et ne pouvait être celle de Cicéron : c’était un genre et un mérite tout nouveau. Si quelque chose approche de l’orateur romain, ce sont les trois Mémoires que Pellisson 2 composa pour Fouquet. Ils sont, dans le même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mélange d’affaires judiciaires et d’affaires d’État, traité solidement avec un art qui paraît peu, et orné d’une éloquence touchante.
Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la Conspiration de Venise est comparable à celui de Salluste3. On voit que l’abbé de Saint-Réal l’avait pris pour modèle, et peut-être l’a-t-il surpassé. Tous les autres
(1) Pierre Bayle, érudit français (1647-1706), était protestant et enseigna à l’Académie de Sedan pendant six ans. Puis il se réfugia à Rotterdam, en Hollande, où il occupa quelque temps une chaire de philosophie et d'histoire. Quand il en fut privé, il se consacra à la préparation du Dictionnaire historique et critique , qui parut en 1697. V. plus haut, p. 192, note 4.
(2) Paul Pellisson (1624-1693) s’honora par sa fidélité envers Fouquet, son ami et son protecteur, pour lequel il composa trois mémoires , ce qui lui valut cinq ans de Bastille.
(3) Histoire de la conjuration des Espagnols contre Venise , par
l’abbé de Saint-Réal (1639-1692). Le fait raconté est un événement survenu en 1618. Le' récit de Saint-Réal est regardé comme un roman historique. g
LE SIÈCLE DE LOUIS XIY
écrits dont on vient de parler semblent être d’une création nouvelle ; c’est là surtout ce qui distingue cet âge illustre; car, pour des savants et des commentateurs, le seizième et le dix-septième siècle en avaient beaucoup produit; mais le vrai génie en aucun genre n’était encore développé.
Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n’ auraient probablement jamais existé, s’ils n’avaient été précédés par la poésie ? C’est pourtant la destinée de l’esprit humain dans toutes les nations : les vers furent partout les premiers enfants du génie et les premiers maîtres d’éloquence.
Les peuples sont ce qu’est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le peu de belles stances que laissa Malherbe, et il y a grande apparence que sans Pierre Corneille le génie des prosateurs ne se serait pas développé i.
Cet homme est d’autant plus admirable qu’il n’était environné que de très mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles étaient estimés, et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d’ordinaire sont rampants; et, par une hauteur d’esprit si bien placée ailleurs, il voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai génie, qui rarement se plie à la dépendance. Il est bien rare qu’un homme puissant, quand il est lui-même artiste, protège sincèrement les bons artistes.
Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur le Cid. Je remarquerai seulement que l’Aca-
(1) il n’est pas prouvé que le Discours de La Méthode (dont Voltaire, d’ailleurs, ne parle pas ici), les Provinciales et les premiers sermons de Bossuet doivent beaucoup à Corneille.
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demie, dans ses judicieuses décisions 1 entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l’amour de Ghimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre était une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur. Mais l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur.
Le Cid ne fut pas le seul oùvrage de Corneille que le cardinal de Richelieu voulait rabaisser. L’abbé d’Aubignac1 2 nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeucte.
Le Cid , après tout, était une imitation très embellie de Guilhem de Castro, et en plusieurs endroits une traduction. Cinna , qui le suivit, était unique. J’ai connu un ancien domestique de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, à T âge de vingt ans, étant à la première représentation de Cinna ., versa des larmes à ces paroles d’Auguste :
Je suis maître de moi comme de l’Univers :
Je le suis, je veux l'être. O siècles ! ô mémoire ! Conservez à jamais ma dernière victoire.
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous 1 — Soyons amis, Cinna; c’est moi qui t’en convie.
C’étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d’admiration est une époque bien célèbre dans l’histoire de l’esprit humain 3.
La quantité de pièces indignes de lui qu’il fit, plusieurs années après, n’empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme ; ainsi que les fautes considérables d’Homère n’ont jamais empêché qu’il ne fût sublime. C’est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui
(1) Sur le jugement de l’Académie, V. p. 795.
(2) François d’Âubignac (1604-1676), auteur de la Pratique du Théâtre. — Richelieu, qui mourut le 4 décembre 1642, eut connaissance de certaines scènes de Polyeucte , qui fut joué en 1643. On connaît d’ailleurs, le jugement de l’Hôtel de Rambouillet sur cette tragédie.
(3) Sur Corneille, V p. 185, p. 420 et plus loin p. 796 et suir.
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LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.
Corneille s’était formé tout seul; mais Louis XIV, CoU bert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu’il composa à l’âge de dix-huit ans1, pour le mariage du roi, lui attira un présent qu’il n’attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation s’est accrue de jour en jour et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexandre , est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai; qu’il parle au cœiir 2, et que l’autre manque trop souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin et les Grecs et Corneille dans l’intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s’exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux mêmes qui les avaient éclairés.
Il y avait très peu de personnes en France, du temps du cardinal de Richelieu, capables de discerner les défauts du Cid , et en 1702, quand Athalie 3, le chef-d’œuvre de la scène, fut représentée chez Mme la duchesse de Bourgogne4, les courtisans se crurent assez habiles pour la
(1) Racine, né en 1639, avait vingt et un ans au moment du mariage du roi, en 1660. Molière et Boileau ont sans doute plus contribué à former son génie que Louis XIV et Colbert. Il est certain que Racine dut beaucoup aux Grecs, qu'il admirait si fort, et il était loin de croire qu’il les eût surpassés. Dans son fameux parallèle, La Bruyère tient la balance égale entre nos deux grands tragiques. Voitaire ne dissimule pas sa préférence marquée pour Racine, ce qui est son droit; mais il ne rend pas justice à Corneille.
(2) V. p. 185, les vers de Voltaire sur Racine dans le Temple du Goût.
(3) Athalie fut donnée en 1691, mais Mme de Maintenon, qui avait fait représenter Esther avec éclat par les jeunes filles de la Maison de Saint-Cyr, craignit de développer le goût des mondanités chez ses pensionnaires; aussi Athalie ne f’uLelle jouée que devant un petit nombre de personnes, sans costumes et sans décor.
(4) Adélaïde de Savoie, qui avait épousé le duc de Bourgogne, petitfils de Louis XIV. Elle mourut en 1712, peu de jours avant son mari, d’une rougeole épidémique.
VOLTAIRE
condamner. Le temps a vengé l’auteur; mais ce grand homme est mort sans jouir du succès de son admirable ouvrage. Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Mme de Sévigné1, la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit toujours que « Racine n’ira pas loin*». Elle en jugeait comme du café, dont elle dit « qu’on se désabusera bientôt ». Il faut du temps pour que les réputations mûrissent.
La singulière destinée de ce siècle rendit Molière2 contemporain de Corneille et de Racine. Il n’est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies; Corneille lui-mème avait donné le Menteur , pièce de caractère et d’intrigue, prise du théâtre espagnol, comme le Cid ; et Molière n’avait encore fait paraître que deux de ses chefs-d’œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault3, pièce à la fois de caractère et d’intrigue çt même modèle d’intrigue. Elle est de 1664; c’est la première comédie où l’on ait peint ceux que l’on a appelés depuis les marquis. La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV voulaient imiter cet air de grandeur, d’éclat et de dignité qu’avait leur maître. Ceux d’un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers ; et il y en avait enfin, èt même en grand nombre, qui poussaient cet air avantageux, et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu’au plus grand ridicule.
Ce défaut dura longtemps. Molière l’attaqua souvent et
(1) Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1625=1696).
(2) Molière (1622-1673) avait seize ans de moins que Corneille et dixsept ans de plus que Racine. Il joua les tragédies de Corneille et présida aux débuts de Racine qui, d’ailleurs, se brouilla bientôt avec lui’ (1665). 11 disparut longtemps avant nos deux poètes tragiques.
(3) Quinault (1637-1688), une des victimes de Boileau. Il avait pris une place en vue sur notre théâtre pendant la retraite de Corneille après Pertliarite, (1652) et ses tragédies doucereuses satisfaisaient le nouveau, goût du public. C’est surtout par ses opéras : Atys (1676), Armide (1686), etc., qu'il justifie la bonne opinion que Voltaire a de lui. La Mère coquette est une comédie de 1665; Molière s’était déjà moqué des marquis dans les Précieuses ridicules, dans les Fâcheux et dans V Impromptu de Versailles.
* E SIECLE DE LOUIS XIV
il contribua à défaire le public de ces importants subalternes1, ainsi que de l'affectation des précieuses, du pédantisme des femmes savantes, de la robe et du latin des médecins. Molière fut, si on ose le dire, un législateur des bienséances du monde. Je ne parle ici que de ce service rendu à son siècle : on sait assez ses autres mérites.
C’était un temps digne de l’attention des temps à venir que celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les symphonies de Lulli 2 toutes nouvelles pour la nation, et (puisqu’il ne s’agit ici que des arts) les voix des Bossuet et des Bourdaloue se faisaient entendre à Louis XIV, à Madame 3, si célèbre parson goût, à un Condé, à un Turenne, à un Colbert, et à cette foule d’hommes supérieurs qui parurent en tout genre. Ce temps ne se retrouvera plus, où un duc de La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes , au sortir de la conversation d’un Pascal et d’un Arnauld4, allait au théâtre de Corneille.
Despréaux5 s’élevait au niveau de tant de grands hommes; non point par ses premières satires, car les regards de la postérité ne s’arrêteront point sur les Embarras de Paris , et sur les noms des Cassaigne et des Cotin ; mais il instruisait cette postérité par ses belles Épîtres, et surtout par son Art poétique , où Corneille eût trouvé beaucoup à apprendre.
La Fontaine6, bien moins châtié dans son style, bien
(1) Importants subalternes. Y. Notes gramtïi., p 983., III, 1° b.
(2) Lulli, né à Florence en 1633, venu à l'âge de seize ans à Paris, où il resta jusqu’à sa mort, en- 1687. Il composa un grand nombre d’opéras, dont Quinault, en général, fournissait les paroles.
(3) Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans (1644-1670), avait épousé Monsieur, frère du roi. On sait qu’elle mourut en quelques heures, à vingt-six ans, et que Bossuet prononça son oraison funèbre.
(4) Antoine Arnauld (1612-1694), célèbre théologien de Port-Royal.
(5) Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711). Voltaire a toujours fait une grande différence entre les « premières satires » de Boileau et ses Epîtres. Cependant, même dans ses œuvres de début comme^aussi bien dans le Lutrin , il y a une verve mordante et une imagination réaliste qui ne sont pas à dédaigner. Y. pp. 186, 363, 945.
(6) Jean de La Fontaine (1621-1695) ne donna qu’en 1668 le premier recueil de ses Fables, le second en 1678, le dernier en 1694. Il travail-
VOLTAIRE
moins correct dans son langage, mais unique dans sa naïveté et dans les grâces qui lui sont propres, se mit, par les choses les plus simples, presque à côté de ces hommes sublimes.
Quinault, dans un genre tout nouveau, et d’autant plus difficile qu’il paraît plus aisé, fut digne d’être placé avec tous ses illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier. 11 manquait à Boileau d’avoir sacrifié aux grâces ; il chercha en vain toute sa vie 1 à humilier un homme qui n’était connu que par elles. Le véritable éloge d’un poète, c’est qu’on retienne ses vers : on sait par cœur des scènes entières de Quinault ; c’est un avantage qu’aucun opéra cfltalie ne pourrait obtenir. La musique française est demeurée dans une simplicité qui n’est plus du goût d’aucune nation; mais la simple et belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plaît encore, dans toute l’Europe, à ceux qui possèdent notre langue et qui ont le goût cultivé. Si l’on trouvait dans l’antiquité un poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait reçu î mais Quinault était moderne.
Tous ces grands hommes furent connus et protégés de Louis XIV, excepté La Fontaine2. Son extrême simplicité poussée jusqu’à l’oubli de soi-même, l’écartait d’une cour qu’il ne cherchait pas ; mais le duc de Bourgogne l’accueillit, et il reçut dans sa vieillesse quelques bienfaits de ce prince. 11 était, malgré son génie, presque aussi simple que les héros de ses fables. Un prêtre de l’Oratoire, nommé Pouget, se fit un grand mérite d’avoir traité cet
lait beaucoup plus ses vers que Voltaire ne pourrait le faire croire; avec beaucoup plus de génie, il est plus artiste que Boileau. V. pp. 186 et 425.
(1) Voltaire est revenu bien des fois sur ce reproche qu'il adresse à Boileau (V. plus loin, p. 945). Outre que Voltaire décerne à Quinault des éloges que la postérité n’a guère ratifiés, il a tort de représenter Boileau comme animé d’une sorte de jalousie frénétique à l’égard de Quinault.
(2) Louis XIV ne pardonnait à La Fontaine ni le scandale de ses Contes , ni les désordres de sa conduite. II goûtait peu d’ailleurs la poésie familière des Fables et l’irrégularité d’allure des vers de La Fontaine.
LE SIÈCLE DE LOUIS" XIV
homme de mœurs si innocentes comme s’il eût parlé a la Brinvilliers et à la Voisin K Ses contes ne sont que ceux du Pogge, de l’Arioste et de la reine de Navarre. Si la volupté est dangereuse, ce ne sont pas des plaisanteries qui inspirent cette volupté. On pourrait appliquer à La Fontaine son aimable fable des Animaux malades de la pesie, qui s’accusent de leurs fautes : on y pardonne tout aux lions, aux loups et aux ours, et un animal innocent est dévoué pour avoir mangé un peu d’herbe.
Dans l’école de ces génies, qui seront les délices et l’instruction des siècles à venir, il se forma une foule d'esprits agréables dont on a une infinité de petits ouvrages délicats qui font l’amusement des honnêtes gens, ainsi que nous avons eu beaucoup de peintres gracieux qu’on ne met pas à côté des Poussin, des Le Sueur, des Le Brun, des Lemoine et des Vanloo1 2.
Cependant, vers la fin du règne de Louis XIV, deux hommes percèrent la foule des génies médiocres et eurent beaucoup de réputation : l’un était La Motte-Houdard 3, homme d’un esprit plus sage et plus étendu que sublime, écrivain délicat et méthodique en prose, mais manquant
(1) La Brinvilliers et la Voisin , célèbres empoisonneuses qui furent exécutées, la première en 1676 et la seconde en 1688. La Fontaine, dont les Contes , malgré l’apologie de Voltaire, sont un livre licencieux, et dont la vie a été fort relâchée, édifia ses contemporains par la sincérité de sa conversion et l’humilité de sa pénitence. L’abbé Pouget. qui a laissé une relation de cette conversion, a exercé son. ministère avec zèle, mais non avec dureté, comme le lui reproche Voltaire.
(2) Nicolas Poussin (1594-1665), le plus grand des peintres français du dix-septième siècle, a passé presque toute sa vie à Rome. — Eustache Le Sueur (1617-1655), admirable peintre religieux, a peint, entre autres, la vie de saint Bruno en vingt-deux tableaux. — Charles Le Brun (1619- 1690), auteur des Batailles d' Alexandre, jouit d'une grande influence auprès de Louis XIV. Directeur de l’Académie de peinture, il engagea le roi à fonder l’École française de Rome. (V. p. 181, n° 3).
Lemoine (1688-1737) peignit le Salon d’Hercule, à Versailles. — J. -B. Vanloo (1684-1745), a exécuté les portraits de Louis XV et de Marie Leczinska. On remarquera ue ces deux derniers peintres appartiennent au dix-huitième siècle, et non au dix-septième.
(3) Houdard de La Motte (1672-1731) est surtout célèbre aujourd’hui par sa traduction abrégée de l'Iliade et par ses discussions avec Mme Dacier au sujet d’Homère. Il prit part à la Querelle des Anciens et des Modernes. 11 est un des poètes qui ont médit de la rime. V. plus haut, p. 178, n. 2.
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souvent de feu et d’élégance dans sa poésie, et même de cette exactitude qu’il n’est permis de négliger qu’en faveur du sublime, il donna d’abord de belles, stances plutôt que de belles odes ; son talent déclina bientôt après ; mais beaucoup de beaux morceaux, qui nous restent de lui en plus d’un genre, empêcheront toujours qu’on ne le mette au rang des auteurs méprisables. 11 prouva que dans l’art d’écrire on peut être encore quelque chose au second rang.
L’autre était Rousseau *, qui, avec moins d’esprit, moins de finesse et de facilité que La Motte, eut beaucoup plus de talent pour l’art des vers. Il ne fit des odes qu’après La Motte ; mais il les fit plus belles, plus variées, plus remplies d’images. Il égala dans ses Psaumes l’onction et l’harmonie qu’on remarque dans les cantiques de Racine. Ses épigrammes sont mieux travaillées que celles de Marot. Il réussit moins bien dans les opéras, qui demandent de la sensibilité ; dans les comédies, qui veulent de la gaieté ; et dans les épîtres morales, qui veulent de la vérité : tout cela lui manquait. Ainsi il échoua dans ces genres, qui lui étaient étrangers.
Il aurait corrompu la langue française, si le style marotique, qu’il employa dans des ouvrages sérieux, avait été imité. Mais heureusement ce mélange de la pureté de notre langue avec la difformité de celle qu’on parlait il y a deux cents ans n’a été qu’une mode passagère. Quelques-unes de ses épîtres sont des imitations un peu forcées de Despréaux, et ne sont pas fondées sur des idées aussi claires, et sur des vérités reconnues : le vrai seul est aimable 1 2.
Il dégénéra beaucoup dans les pays étrangers 3 : soit que
(1) Jean-Baptiste Rousseau (1671-1741) V. p. 44, n. 1. Est-il besoin de remarquer que ces deux poètes de second ordre se rattachent moins au siècle de Louis XIV qu’à l’époque suivante ? V. le jugement déjà exprimé p. 14.
(2) « Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable. »
Boileau, Épître IX (A. Seignelay), v. 43.
<3) Il résida de longues années à Vienne et à Bruxelles.
LE SIECLE! DE LOUIS Y IV
l’âge et- les mallicurs-cussent affaibli soji génie, soit que, son principal mérite consistant dans le choix des mots et dans les tours heureux, mérite plus nécessaire et plus rare qu’on ne pense, il ne fût plus à portée des mêmes secours. Il pouvait, loin de sa patrie, compter parmi ses malheurs celui de n’avoir plus de critiques sévères.
Ses longues infortunes 1 eurent leur source dans un amour-propre indomptable, et trop mêlé de jalousie et d’animosité. Son exemple doit être une leçon frappante pour tout homme à talents ; mais on ne le considère ici que comme un écrivain qui n’a pas peu contribué à l’honneur des lettres.
Il ne s’éleva guère de grands génies depuis les beaux jours de ces artistes illustres, et à peu près vers le temps
(1) Voltaire, ailleurs, a dit de lui : « De beaux vers, de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très fameux. »
Jean-Baptiste Roussea
et gravé
Aved,
Voltaire.
VOLTAIRE
de** la mort de Louis XIV la nature sembla se reposer.
La route était difficile au commencement du siècle, parce que personne n’y avait marché; elle l’est aujourd’hui parce qu’elle a été battue. Les grands hommes du siècle passé ont enseigné à penser et à parler ; ils ont dit ce qu’on ne savait pas. Ceux qui leur succédèrent ne peuvent guère dire que ce qu’on sait. Enfin une espèce de dégoût est venue de la multitude de ces chefs-d’œuvre.
Le siècle de Louis XI V a donc en tout la destinée des siècles de Léon X, d’Auguste, d’Alexandre. Les terres qui firent naître dans ces temps illustres tant de fruits du génie avaient été longtemps préparées auparavant. On a cherché en vain dans lés causes morales et dans les causes physiques la raison de cette tardive fécondité, suivie d’une longue stérilité 1 : la véritable raison est que chez les peuples qui cultivent les beaux-arts il faut beaucoup d’années pour épurer la langue et le goût. Quand les premiers pas son.t faits, alors les génies s# développent; l’émulation, la faveur publique prodiguée à ces nouveaux efforts, excitent tous les talents ; chaque artiste saisit en son genre les beautés naturelles que ce genre comporte.
Quiconque approfondit la théorie des arts purement de génie doit, s’il a quelque génie lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu’on np pense. L’abbé Dubos2, homme d’un très grand sens, qui écrivait son Traité sur la poésie et sur la peinture vers l’an 1719, trouva que dans toute l’histoire de France il n’y avait de vrai sujet de
(1) On ne voit pas que le dix-huitième siècle soit une époque stérile, le dix-neuwème non plus. Voltaire lui-même a contribué, par ses meilleurs ouvrages, à donner tort à sa théorie trop exclusive.
(2) L’abbé Dübos (1670-1742), secrétaire perpétuel de l’Académie française, avait composé entre autres une Histoire critique de rétablissement de la monarchie française dans les Gaules. V. plus haut, p. 325, note 1.
LF, SIÈCLE DE LOUIS XIV
poème épique que la destruction de la Ligue par Henri le Grand l. Il jlevdit ajouter que les embellissements de l’épopée, convenables aux Grecs, aux Romains, aux italiens du quinzième et du seizième siècle étaient proscrits parmi les Français; les dieux de la fable, les oracles, les héros invulnérables, les monstres, les sortilèges, les métamorphoses, les aventures romanesques n’étant plus de saison, les beautés propres au poème épique sont renfermées dans un cercle très étroit. Si donc il se trouve jamais quelque artiste qui s’empare des seuls ornements convenables au temps, au sujet, à la nation, et qui exécute ce qu’on a tenté, ceux qui viendront après lui trouveront la carrière remplie.
Il en est de même dans l’art de la tragédie. Il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les grands sentiments puissent se varier à l’infini d’une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.
La haute comédie a les siennes. tl n’y a dans la nature humaine qu’une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits. L’abbé Dubos, faute de génie, croit que les hommes de génie peuvent encore trouver une foule de nouveaux caractères; mais il faudrait que la nature en fit. Il s’imagine que ces petites différences qui sont dans les caractères des hommes peuvent être maniées auss4 heureusement que les grands sujets. Les nuances, à la vérité, sont innombrables, mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce sont ces couleurs primitives qù’un gîand artiste ne manque pas d’employer.
L’éloquence de la chaire, et surtout celle des oraisons funèbres, sont dans ce cas. Les vérités morales une fois annoncées avec éloquence, les tableaux des misères et des faiblesses humaines, des vanités de la grandeur, des ravages de la mort, étant faits par des mains habiles, tout
(1) C’est le sujet choisi par Voltaire dans la Henriade , mais est-ce le, seul? La vie de Jeanne d’Arc, dans laquelle Voltaire n’a vu qu’un .thème à ses plaisanteries déplacées, est le plus magnifique sujet d’épopée.
VOLTAIRE
cela devient lieu commun : on est réduit ou à imiter ou à s’égarer. Un nombre suffisant de fables étant composé par un La Fontaine, tout ce qu’on y ajoute rentre dans la même morale, et presque dans les [mêmes aventures. Ainsi donc le génie n’a qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère.
Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l’histoire, les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du jugement et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas dégénérer, quand ceux qui gouvernent ont, à l’exemple de Louis XIV, l’attention de n’employer que les meilleurs artistes; car on peut, en peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets; on peint encore la sainte Famille, quoique Raphaël ait déployé dans ce sujet toute la supériorité de son art; mais on ne serait pas reçu à traiter Cinna, Andromaque , l 'Art poétique , le Tartufe.
Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le présent, il est devenu si facile d’écrire des*choses médiocres, qu’on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui est encore bien pis, de livres sérieux inutiles ; mais, parmi cette multitude de médiocres écrits, mal devenu nécessaire dans une ville immense, opulente et oisive, où une partie des citoyens s’occupe sahs cesse à amuser l’autre, il se trouve de temps en temps d’excellents ouvrages, ou d’histoire, ou de réflexion, ou de cette littérature légère qui délasse toutes sortes d'esprits.
La nation française est dé toutes les nations celle qui a produit le plus de ces ouvrages. Sa langue est devenue la langue de l’Europe : tout y a contribué ; les grands auteurs du siècle de Louis XIV, ceux qui les ont suivis ; les pasteurs calvinistes réfugiés, qui ont porté l éloquence, la méthode dans les pays étrangers ; un Bayle 1 surtout, qui, écrivant en Hollande, s’est fait lire de toutes les nations ; un Rapin de Toyras, qur a donné en français
(1) Sur Bayle, v. p. 568, n i.
■LE SIÈCLE DE LOUIS XI Y
la seule bonne Histoire d'Angleterre 1 ; un Saint-Evremond2, dont toute la cour de Londres recherchait le commerce; la duchesse de Mazarin 3, à qui l’on ambitionnait de plaire ; Mme d’Olbreuse 4, devenue duchesse de Zell, qui porta en Allemagne toutes les grâces de sa patrie. L’esprit de société est le partage naturel des Français; c’est un mérite et un plaisir dont les autres peuples ont senti le besoin, La langue française est de toutes les langues celle qui exprime avec le plus de facilité, de netteté et de délicatesse tous les objets de la conversation des honnêtes gens ; et par là elle contribue dans toute l’Europe à un des plus grands agréments de la vie.
(1) Rapin de Toyras (1661-1725), protestant qui dut s’exiler après la Révocation de l’Édit de Nantes. Il se réfugia en Angleterre. Son Histoire ,d' Angleterre, en 8 volumes, parut en 1724.
(2) Saint-Evremond (1613-1703) avait dû quitter la France pour des plaisanteries, dont le roi fut blessé, en 1661. L’autorisation de revenir lui fut refusée pendant vingt-huit ans. Quand elle lui fut offerte plus tard, il ne voulut plus en profiter. C’était un homme d'esprit, quia laissé des écrits distingués.
(3) Hortense Mancini, duchesse de Mazarin (1646-1699), à la suite d’aventures diverses, s’était réfugiée à Londres en 1675, où elle était entourée d’un cercle d’admirateurs, parmi lesquels Charles II lui-même.
(4) Mlle d’Olbreuse, fille d’un gentilhomme français qui, après la Révocation de l’Édit de Nantes, s’établit dans le Brandebourg. Elle épousa le duc de Zell, Georges-Guillaume. Leur fille, Sophie de Zell, épousa l’électeur de Hanovre, qui devint roi d’Angleterre sous le nom de George Ier.
Lçi Henriaàe, 1770.
En-tête tiré de la Henriade, édition” de