A M. LE COMTE DE SCHOUVALOW A
A Schwetzingen, maison de plaisance de Monseigneur l’Électeur palatin1 2, 17 juillet 1758.
Monsieur, j’ai reçu en passant à Strasbourg, le paquet dont vous m’avez honoré par le courrier de Vienne. J’ai lu toutes vos remarques et toutes vos instructions. Je suis confirmé dans l’opinion que vous étiez plus capable que personne au monde 3 d’écrire l’histoire de Pierre le Grand. Je ne serai que votre secrétaire, et c’est ce que je voulais être.
La plus grande difficulté de ce travail consistera à le rendre intéressant pour toutes les nations; c’est là le grand point. Pourquoi tout le‘ monde lit-il l’histoire d’Alexandre, et pourquoi celle de Gengis-kan4, qui fut un plus grand conquérant, trouve-t-elle si peu de lecteurs?
J’ai toujours pensé que l histoire demande le meme art que la tragédie : une exposition, un nœud, un dénouement, et qu’il est nécessaire de présenter tellement toutes les figures du tableau, qu elles fassent valoir le principal personnage, sans affecter jamais l’envie de le faire valoir. C’est dans ce principe que j’écrirai et que vous dicterez.
Si ma mauvaise santé et les circonstances présentes le permettaient, j’entreprendrais le voyage de Pétersbourg5, je travaillerais sous vos yeux, et j’avancerais plus en trois mois que je ne ferai en une année, loin de vous; mais les
(1) Voir la lettre citée plus haut, p. 598.
(2) Voltaire avait quitté momentanément la*Suisse pour retourner auprès de l'Électeur palatin, qui Pavait si bien accueilli en 1753.
(3) Voltaire ménage l’amour-propre de celui qui doit le documenter.
(4) Prince des Mongols, mort en 1227, soumit les Tartares et fonda un empire qui s’étendait de la mer Noire à la mer de Chine. C’est un des héros de l'Orphelin de la Chine. (V; p. 622 et suiv.).
(5) Voltaire était sollicité de se rendre à Pétersbourg, où l’Impératrice cherchait à l’attirer. On voit qu’en protestant de ses bonnes intentions, il se dégage habilement.