‹ Œuvres choisiesChapitre 133 sur 228 · DE BERLIN A FER NE Y · texte numérisé non relu

DE BERLIN A FER NE Y

peines que vous voulez bien prendre suppléeront à ce voyage.

Ce que j’ai eu l’honneur d’envoyer à Votre Excellence n’est qu’une première et légère esquisse du grand tableau dont vous me fournissez l’ordonnance.

Je vois, par vos Mémoires, que le baron de Stralemheim, qui nous a donné de meilleures notions de la Russie qu’aucun étranger, s’est pourtant trompé dans plusieurs endroits. Je vois que vous relevez aussi quelques méprises dans lesquelles est tombé M. le général Ljç Fort1 luimème, dont la famille m’a communiqué les Mémoires manuscrits. Vous contredites surtout un manuscrit très précieux, que j’ai depuis plusieurs années, de la main d’un ministre public qui résida longtemps à la cour de Pierre le Grand. Il dit bien des choses que je dois omettre, parce qu’elles ne sont pas à la gloire de ce monarque, et qu’heureusement elles sont inutiles pour le grand objet que nous nous proposons.

Cet objet est de peindre la création des arts, des mœurs, des lois, de la discipline militaire, du commerce, de la marine, de la police, etc., et non de divulguer ou des faiblesses ou des duretés qui ne sont que trop vraies. Il ne faut pas avoir la lâcheté de les désavouer, mais la prudence de n’en point parler, parce que je dois, ce me semble, imiter Tite-Live, qui traite les grands objets, et non Suétone, qui ne raconte que la vie privée.

J’ajouterai qu’il y a des opinions publiques qu’il est bien difficile de combattre. Par exemple, Charles XII avait en effet une valeur personnelle dont aucun prince n’approche. Cette valeur, qui aurait été admirable dans un grenadier, était peut-être un défaut dans un roi.

M. le maréchal de Schwerin2, et d'autres généraux qui servirent sous lui, m’ont dit que, quand il avait arrangé

(1) Né à Genève, en 1656, François Lefort servit d’abord en France. Il passa en Russie et contribua à faire proclamer Pierre le Gjjaitd. Il aida efficacement ce prince dans son œuvre d’organisation de la Russie. Il mourut en 1699. (Y. page 108, note 1).

(2) Le comte de Schwerin (1084-1757), général né en Poméranie, servit sous Frédéric.

Voltaire.

VOLTAIRE

le plan général d’un combat, il leur laissait tous les détails; qu’il leur disait : « Faites donc vite: toutes ces minuties dureront-elles encore longtemps? » et il partait le premier, à la tête de ses drabans \ se faisait un plaisir dé frapper et de tuer, et paraissait ensuite, après la bataille, d’un aussi grand sang-froid que s’il fût sorti de table.

Voilà, monsieur, ce que les hommes de tous les temps et de tous les pays appellent un héros ; mais c’est le vulgaire de tous les temps et de tous les pays qui donne ce nom à la soif du carnage. Un roi-soldat est appelé un héros; un monarque dont la valeur est plus réglée et moins éblouissante, un monarque législateur, fondateur et guerrier, est le véritable grand homme, et le grand homme est au-dessus du héros. Je crois don£ que vous serez content quand je ferai cette distinction.

Quant au mot tsar , je désirerais savoir dans quelle année fut écrite la Bible slavone , où il est question du tsar David et du tsar Salomon. J’ai plus de penchant à croire que tsar ou thsar vient de sha que de César. Mais cela n’est d’aucune conséquence.

Le grand objet est de donner une idée précise et imposante de tous les établissements faits par Vierre Ier, et des obstacles qu’il a surmontés; car il n’y a jamais eu de grandes choses sans de grandes difficultés.

J’avoue que je ne vois, dans sa guerre contre Charles Xlï, d’autre cause que celle de sa convenance, et je ne conçois pas pourquoi il voulait attaquer la Suède vers la mer Baltique, dans le temps que son premier dessein était de s’établir sur la mer Noire. 11 y a souvent dans l’histoire des problèmes bien difficiles à résoudre.

J’attendrai, monsieur, les nouvelles instructions dont vous voudrez bien m’honorer, sur les campagnes de Pierre le Grand, sur la paix avec la Suède, sur le procès de son fils, sur sa mort, sur la manière dont on a soutenu les grands établissements qu’il a commencés, et sur tout

(1) Draban, V. Le*.

DE BEBLTN A FKtOEt

ce qui peut contribuer à la gloire de votre empire. Le gouvernement de l'impératrice régnante est ce qui me paraît le plus glorieux, puisque c’est. de tous les gouvernements le plus humain G

Les quatre pieds de Voltaire.

Le château de Ferney.

A M. Thikriot.

Aux Délices, 24 décembre 1758.

Vous vous trompez, mon ancien ami, j’ai quatre pattes au lieu de deux: un pied à Lausanne, dans une très belle maison pour l’hiver1 2; un pied aux Délices, près de Genève, où la bonne compagnie vient me voir : voilà pour les pieds de devant. Ceux de derrière sont à Ferney3 et dans le comté de Tourney, que j’ai acheté4, par bail emphytéotique5, du président de Brosses.

M. Grommelin 6 se trompe beaucoup davantage sur tous les points. La terre de Ferney est aussi bonne qu’elle a été négligée; j’y bâtis un assez beau château; j’ai chez moi la terre et le bois ; le marbre me vient par le lac de Genève. Je me suis fait, dans le plus joli pays de la terre, trois domaines qui se touchent. J’ai arrondi tout d’un coup 7 la terre de Ferney par des acquisitions utiles. Le tout monte à la valeur de plus de dix mille livres de rente, et m’en épargne plus de vingt, puisque ces trois terres défrayent

(1) L’impératrice Élisabeth, fille de Pierre le Grand, régna de 1741 à 1762. Elle voulait que, sous son règne, aucun de ses sujets ne fût puni de mort.

(2j Voltaire avait échangé sa maison de Monrion pour une autre maison, rue du Chêne, à l’extrémité de Lausanne.

(3) Voltaire acheta- la terre de Ferney au commencement de novembre 1758.

(4) Acquisition toute récente, datant du 11 décembre 1758. Le comté de Tourney est, comme Ferney, dans le pays de Gex. Le président de Brosses (1709-1777), propriétaire du comté de Tourney, est surtout connu par ses Lettres sur V Italie.

(5) Emphytéotique. V. Lex.

(6) Résident de France à Genève.

(7) Du même coup.

VOLTAIRE

presque une maison où j’ai plus de trente personnes et plus de douze chevaux à nourrir.

« Nave ferar magna an parva, ferar unus et idem 1 . »

Je vivrais très bien comme vous, mon ancien ami, avec cent écus par mois; mais Mme Denis, l’héroïne de F amitié, et la victime de Francfort, mérite des palais, des cuisiniers, des équipages, grande chère et beau feu. Vous faites très sagement d’appuyer votre philosophie de deux cents écus de rente de plus.

a Traclari mollius udas

« Imbecilla volet2... »

Et il vous faut :

« Mundus victus, non déficiente crnmena 3. »

Nous serons plus heureux, vous et moi, dans notre sphère que des ministres exilés, peut-être même que des ministres en place. Jouissez de votre doux loisir; mais je jouirai de mes très douces occupations, de mes charrues à semoir, de mes taureaux, de mes vaches.

« ...... liane vitam in terris Saturnus agebat*. »

Je me prépare à mettre en ordre les matériaux qu’on m’envoie de Russie pour bâtir le monument de Pierre le Créateur, et j’aime encore mieux bâtir mon château. T au s V.

Le rat des champs écrit au rat de ville.

A M. Thikiuot.

Aux Délices, 17 septembre 1759.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, 'mon

(1) « Porté sur un grand ou sur un petit vaisseaji, je serai toujours le même passager. » (Horace, lib. II, ép. u, v. 200.)

(2) « L’âge débile réclamera un traitement plus doux. «

(Horace, lib. Il, sat. ii, v. 85.)

(3) « Une existence élégante assurée par une fortune honnête. >>

(Horace, lib. I, ép. iv, v. 2.)

(4) « C’est la vie que menait Saturne sur la terre ».

(Virgile, Gcorg .. II, v. 53S.)

l u: ISF.HU X A.

cher et ancien ami ; je suis le rat des champs, et vous le rat de ville.

Rusticus urbanum murem mus pauper fertur Accepisse cavo, veterem vêtus hospes amicum 2.

Vous n’en avez pas tant fait; vous avez laissé là voire rat des champs. Ce n’est pourtant pas comme rat piqué de votre négligence qu’il n’a point écrit; c’est qu’il a été fort occupé dans tou's ses trous2; car tandis que votre destinée vous a fait faire le long voyage de la rue Saintllonoré à l’Arsenal3 4, et que vous avez ainsi couru d’un pôle à l’autre, j’ai bâti, labouré, planté et semé.

Rident vicini glebas et saxa moveutem l.

Vous êtes retiré dans Paris, monsieur Je paresseux; vous philosophez à votre aise chez M. de Paulmy; mais moi il faut que je visite mes métairies, que je guérisse mes paysanstet mes bœufs quand ils sont malades, que je marie des filles, que je mette en valeur des terres abandonnées depuis le déluge. Je vois autour de moi la plus ellroyable misère dans le pays le plus riant; je me donne les airs de remédier un peu à tout le mal qu’on a fait pendant des siècles. Quand on se trouve en état de faire du bien à une demi-lieue de pays, cela est fort honnête5 6.

J’entends parler de gens qui vous ravagent, qui vous appauvrissent des deux et trois cents lieues, ou avec leurs plumes ou avec des canons °; ces gens-là sont des héros,

(1) « Un rat des champs invita, clit on, un rat citadin dans son pauvre trou. C'était un vieil hôte recevant son- vieil ami. »

(Horace, lib, II, sat. vi, v. 80.)

(2) Dans toutes ses maisons de campagne.

(3) Rue Saint-Honoré, demeurait le comte de Montmorenc}', ancien protecteur de Thiériot ; à l’Arsenal, habitait M. de Paulmy, nouveau Mécène du paresseux épicurien.

(4) « Je fais rire mes voisins qui me voient retourner les mottes de terre et les pierres » (Horace, lib. I, ep. xiv, v. 39.)

(5) Voltaire entreprend de jouer un rôle social. Cette réaction du grand propriétaire sur l'écrivain et le philosophe est des plus salutaires.

(6) Allusion aux maux de la guerre de Sept ans. Dans son roman de Candide, Voltaire s’appesantira sur ce point. Les plumes qui font tant de mal sont sans doute ici celles des diplomates.

des demi-dieux à pendre, mais je les respecte beaucoup.

On dit qu’à Paris vous n’avez ni argent, ni sens commun ; on dit que vous êtes malmenés sur mer et sur terre 1 ; on dit que vous allez perdre le Canada ; on dit que vos rentes, vos effets publics2, courent grand risque. Quand je dis vous, j’entends nous, car je vogue dans le même vaisseau ; mais, en qualité de pauvre ermite habitant de frontière, je parle respectueusement devant un habitant de la capitale.

Comme il faut lire quelquefois après avoir conduit sa charrue ou son semoir, çütes-moi, je vous en prie, ce que c’est qu’une Histoire des Jésuites , ou de la morale des Jésuites, ou des dogmes des Jésuites prouvés par les faits, en trois ou quatre volumes 3; en un mot, c’est une compilation de tout ce qu’ils ont fait de mémorable, depuis frère Guignard jnsqu’à frère Malagrida4. J’ai demandé ce livre à Paris, mais je n’en sais pas Le titre.

Quid' novi ? Comment vous portez-vous? N’ètcs-vous pas gras à lard et assez honnêtement heureux ? Si ita est , congralulor. Farewell , my dear 5.

Choix de lectures pour une libre penseuse.

A Mme la marquise du Deffand.

Aux Délices, 13 octobre 1759.

Vous me demandez *ce que vous devez lire, comme les malades demandent ce qu’ils doivent manger; mais il

(IJ Sur terre, à Minden; sur mer. près de Gibraltar. Lally Tollendal était sur le point de perdre l’Inde, Montcalm venait d'être battu et tué à Québec, dont la capitulation consacrait la perte du Canada.

(2) Effets publics. V. Le x.

(3) On ne sait au juste de quel ouvrage il est ici question, mais toute une campagne se poursuivait contre les Jésuites. Elle devait aboutir à la suppression de cet ordre, en 1762, par Choiseul.

(4) Le Père Guignard, impliqué dans le procès de GhAtel, fut exécuté en 1595; le père Malagrida était accusé d’avoir pris part à une conspiration contre le roi de Portugal et, quoiqu’on n'ait rien pu prouver contre lui, il devait être mis à mort en 1761.

(5) « S'il en est ainsi, je vous félicite. Adieu, mon cher. »

(ô) Sur Madame du Deffsnd, V. p. 585, n. 1 .

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