DE BERLIN A F E UNE Y
faut avoir de l’appétit, et vous avez peu d’appétit avec beaucoup de goût. Heureux qui a assez faim pour dévorer Y Ancien Testament! Ne vous en moquez point ; ce livre fait cent fois mieux connaître qu’ Homère les mœurs de l’ancienne Asie ; c’est, de. tous les monuments antiques, le
Madame Pl Deffavd, aveugle, dans son salon.
D'aprcs son portrait par Garmon telle (1717-1806), gravé par Forshol.
plus précieux. Mais vous, qui ne vous souciez pas de l’histoire de votre pays, quel plaisir prendrez-vous à celle des Juifs, de l’Egypte et de Babylone ? J’aime les mœurs des patriarches, parce qu’ils cultivaient la terre comme moi. Laissez-moi lire l’Écriture sainte 1 et n’en parlons plus.
Mais vous, madame, prétendez-vous lire comme on fait la conversation ? prendre un livre comme on demande des nouvelles? le lire et 1b laisser là? en prendre un autre qui n’a aucun rapport avec le premier, et le quitter pour un troisième ? En ce cas vous n’avez pas grand plaisir. Pour avoir du plaisir, il faut un peu de passion; il faut
(1) Il la lisait en effet', mais dans une pensée de polémiste.
VOLTAIRE
un grand objet qui intéresse, une envie de s’instruire déterminée qui occupe l’âme continuellement ; cela est difficile à trouver, et ne se donne point. Vous êtes dégoûtée ; vous voulez seulement vous amuser, je le vois bien ; et les amusements sont encore assez rares.
Si vous étiez assez heureuse pour savoir l’italien, vous seriez sûre d’un bon mois de plaisir avec l’Àrioste, vous vous pâmeriez de joie; vous verriez la poésie la plus élégante et la plus facile, qui orne, sans effort, la plus féconde imagination dont la nature ait jamais fait présent à aucun homme. Tout roman devient insipide auprès de PArioste; tout est plat devant lui, et surtout la traduction de notre Mirabaud1.
Si vous aimez un tableau très fidèle de ce vilain monde, vous en trouverez un quelque jour dans ï Histoire générale des sottises du genre humain 2 3 (que j’ai achevée très impartialement). J’avais donné, par dépit, l’esquisse de cette histoire, parce qu’on en avait imprimé déjà quelques fragments ; mais je suis devenu plus hardi que je n’étais ; j’ai peint les hommes comme ils sont.
La demi-liberté avec laquelle on commence à écrire en France n’est encore qu’une chaîne honteuse. Toutes vos grandes Histoires de France 3 sont diaboliques, non seulement parce que le fond en est horriblement sec et petit, mais parce que les Daniel sont plus petits encore. C’est un bien plat préjugé de prétendre que la France ait été quelque chose dans le monde depuis Raoul et Eudes jusqu’à la personne de Henri IV et au grand siècle de Louis XIV4. Nous avons été de sots barbares en comparaison des Italiens, dans la carrière de tous les arts.
Nous n avons même que depuis trente ans appris un
(1) Mirabaud (1675-1760) a laissé une traduction de la Jérusalem délivrée du Tasse et du Roland furieux d’Arioste.
(2) L 'Essai sur les Mœurs. La première édition est de 1756.
(3) Le P. Daniel avait publié, en 1713, une grande Histoire de France (3 vol. in-l°), dont il donna plus tard un abrégé; cette histoire n’est guère qu’un long récit de batailles et d’opérations militaires.
(4) Inutile d'insister sur la légèreté et l’injustice de cette condamnation de toute notre histoire au moyen âge et au seizième siècle,