‹ Œuvres choisiesChapitre 136 sur 228 · DE HERE IN A. F ER NET · texte numérisé non relu

DE HERE IN A. F ER NET

...Vous me demandez ce que je pense, madame; je pense que nous sommes bien méprisables, et qu’il n’y a qu’un petit nombre d’hommes répandus sur la terre qui osent avoir le sens commun; je pense que vous ôtes de ce petit nombre. Mais à quoi cela sert-il? A rien du tout. Lisez la parabole du Bramin *, que j’ai eu l’honneur de vous envoyer; et je vous exhorte à jouir, autant que vous le pourrez, de la vie, qui est peu de chose, sans craindre la mort, qui n’est rien.

Ma lettre est devenue un livre, et un mauvais livre; je tez-la au feu, et vivez heureuse, autant que la pauvre machine humaine le comporte.

Du plaisir de la lecture et d'un plaisir encore préférable.

A Mme la marquise du Deffand.

Aux Délices, 12 avril 1760.

Je ne vous ai envoyé, madame, auéune de ces bagatelles dont vous daignez vous amuser un moment. J’ai rompu avec le genre hutpain pendant plus de six semaines; je me suis enterré dans mon imagination ; ensuite sont venus les ouvrages de la campagne, et puis la fièvre. Moyennant tout ce beau régime, vous n’avez rien eu et probablement vous n’aurez rien de quelque temps.

Il faudra seulement me faire écrire : « Madame veut s’amuser, elle se porte bien, elle est en train, elle est de

Non que le mal d’autrui soit un plaisir si doux..

Mais son danger nous plaît, quand il est loin de nous. Heureux qui, retiré dans le temple des sages,

Voit en paix sous- ses pieds se former lés orages,

Qui contemple de loin les mortels insensés,

De leur joug volontaire esclaves empressés,

Inquiets, incertains du chemin qu’il faut suivre,

Sans penser, sans agir, ignorant l’art de vivre,

Dans l’agitation consumant leurs beaux jours,

Poursuivant la fortune et rampant dans les cours !

O vanité de l’homme ! ô faiblesse ! ô misère !... »

(1) Histoire d'un bon Bramin.

bonne humeur, elle ordonne qu’on lui envoie quelques rogatons J ; » et alors on fera partir quelques paquets scientifiques, ou comiques, ou philosophiques, ou historiques, ou poétiques, selon l’espèce d’amusement que voudra madame, à condition qu’elle les jettera au feu dès qu’elle se les sera fait lire1 2.

Madame était si enthousiaste de Clarisse 3* que je l’ai lue, pour me délasser de mes travaux, pendant ma fièvre ; cette lecture m’allumait le sang. Il est cruel pour un homme aussi vif que je le suis de lire neuf volumes entiers dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que Mlle Clarisse aime un débauché, nommé M. de Lovelace. Je disais : « Quand tous ces gens-là seraient mes parents et mes amis, je ne pourrais m’intéresser à eux. » Je ne vois dans l'auteur qu’un homme adroit qui connaît la curiosité du genre humain, et qui promet toujours quelque chose de volume en volume, pour les vendre. Il n’y a de bon, ce me semble, que ce qu’on peut relire sans dégoût.

Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent continuellement quelque chose à l’imagination et qui flattent l'oreille par l’harmonie. 11 faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques, entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C’est pourquoi Horace, Virgile, Ovide plairont toujours, excepté dans les traductions qui les gâtent.

J’ai relu, après Clarisse , quelques chapitres de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entommeures, et la tenue du conseil de Picrochole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c’est la peinture du monde la plus vive.

Ce n’est pas que je mette Rabelais à côté d’Horace ; mais

(1) Rogatons. V. Lex.

(2) Recommandation qui en dit long.

(3) Clarisse , héroïne de Richard^in, romancier anglais (1689-1761), dont les ouvrages ont eu le plus grand succès au dix-huitième siècle : Paméla (1741), Clarisse HJarlowe (1748), Charles Grandison (1753).

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