‹ Œuvres choisiesChapitre 140 sur 228 · L ORPHELIN DE LA CHINE · texte numérisé non relu

L ORPHELIN DE LA CHINE

Acte premier. — Gengis Khan triomphe des Chinois après une guerre sanglante. La ville de Cambala (aujourd’hui Pékin) n’est plus qu’un lieu de carnage.

Dans le palais des mandarins se trouve une noble femme, Idamé, épouse d’un mandarin lettré, Zamti. Elle est d’autant plus émae que le vainqueur ne lui est pas inconnu. Jadis persécuté, fugitif, il a' demandé asile dans le palais des mandarins. Il a même brigué la main d’Idamé, mais n’a pas été agréé.

« Un reius a produit les malheurs de la terre. »

Depuis, Idamé a épousé Zamti et elle est mère. Elle tremble que Gengis Khan ne vienne se venger. (C’est la situation de Pauline entre Polyeucte et Sévère). On apprend d'abord que l’Empereur de

(1) Henri Lion, les Tragédies de Voltaire .

(2) Dédicace.

(3) « L’intérêt de V Orphelin n’est pas du tout dans une intrigue d’amour : il réside dans des sentiments plus élevés, -ceux de deux époux qui sacrifient leurs personnes, et jusqu’à leur enfant, au salut d’une dynastie et à l’avenir d’un empire. C’est un des sujets les plus tragiques que Voltaire ait traités : on s’étonne qu’il ne le sente pas ou ne veuille pas le dire. »

L. Crouslé ( Histoire de la Littérature française de Petit de Julleville), vi, p. 128.

VOLTAIRE

latjhiné est captif avec toute sa famille, puis qu’il â été massacré avec tous les autres prisonniers.

« Leurs têtes exposées Du vainqueur insolent excitent les risées. »

Cependant il reste un enfant échappé au massacre de la famille impériale. C’est le dernier fils du souverain, qui l’a recommandé avant de mourir à Zamti et celui-ci a juré de tout faire pour le sauver (On reconnaît la situation de Joad et de Josabeth auprès de Joas).

Bientôt un des lieutenants de Gengis Khan (Octar) vient réclamer, avec les menaces les plus terribles, l’enfant impérial. L’entourage de Zamti le presse de céder à la force et à l’inévitable. Mais il a son dessein, il donne l’ordre qu’on mette /en lieu sûr l’enfant qu’il a juré de sauver. Pour satisfaire la rage des vainqueurs, il sacrifiera son propre fils, qu’il leur livrera comme étanb-tfelui qu’ils recherchent.

Acte ii. — Mais il compte sans l’instinct maternel d’Idamé, qui arrache son fils aux soldats, aux vainqueurs eux-mêmes et qui vient ensuite accabler de reproches son mari, Zamti. Belle tirade (v. 381 et ,suiv.). Elle lui fait même la leçon, lui apprenant à distinguer des lois divines, les lois humaines (v. 439). Devant les réclamations d’Octar- Zamti déclare qu’il livrera l’enfant, mais Idamé proteste qu’elle ne le laissera pas pé^ir.

Gengis Khan parait à la tête de ses guerriers pour imposer l’obéissance. Il faut que l’enfant impérial suive le sort de sa famille : il le faut, c’est la paix qui l’exige. Mais il veut que le carnage cesse et que les vainqueurs respectent les monuments du passé. D’ailleurs, reprenant un mot célèbre (cité par Montaigne qui l’attribue à un Goth), il prétend que les arts des Chinois ont préparé leur décadence.

« Qu’on cesse de livrer aux flammes, au pillage

... Tous ces fruits du génie, objets de nos mépris :

Si l’erreur les dicta, cette erreur m’est utile;

Elle occupe ce peuple et le rend plus docile. »

Resté seul avec Octar, Gengis revient sur le passé, sur l’injure qui lui a été faite autrefois en ce lieu, il rappelle le souvenir d’Idamé. Il a failli être asservi par l’amour:

« Mon bonheur m’eût perdu ; mon âme tout entière

Se doit aux grands objets de ma vaste carrière.

J’ai subjugué le monde, et j’aurais soupiré ! »v

Il veut oublier cette femme et défend que l’on s’informe d’elle.

Osman raconte alors comment une femme, une mère exaspérée, vient de sauver l’enfant que l’on conduisait au supplice. Son époux criait que c’était le dernier reste du sang royal; mais elle assurait que c’était son propre fils. 11 faudra éclaircir ce mystère en interrogeant cette femme;

Acte iii. — En effet, Idamé paraît devant Gengis. Elle demande la mort : il la rassure, lui promet même la vie de son fils, mais il veut qu’on s’explique sur le mystère qui entoure cet enfant. Zamti continue à soutenir que c’est le fils de l’Empereur et Gengis ordonne qu’on l’immole. Alors Idamé éperdue découvre le secret. Le sentiment maternel l’emporte sur le dévouement dynastique.

i/o H PU EF, I N HE LA CUl^Ë G25

« Mon epoux, inflexible en sa fidélité N’a vu que son devoir et n’a point Iiésilé :

Il a livré son fils. La nature outragée

Vainement déchirai! son Ame partagée. 74o

Il imposait silence à ses cris- douloureux,

Vous deviez ignorer ce sacrifice affreux,

Lekain dans son rôle de Gengis Khan, de l'Orphelin de la Chine. D après le portrait peint par Castclle et gravé par Levesque (1765)

Cette image représente l’acteur dans le costume quoi avait lui-même créé pour paraître dans la tragédie de Voltaire.

J’ai dû plus respecter sa fermeté sévère ;

Je devais Limiter: mais enfin je suis mère ; 750

Mon âme est au-dessous d’un si cruel effort ;

Je n’ai pu de mon fils consentir à la mort.

* Hélas ! au désespoir que j’ai trop fait paraître,

Une mère aisément pouvait se reconnaître.

VOLTAIRE

\ oyez de cel enfant le père confondu, 755

Qui ne vous a trahi qu’à force de vertu:

L’un n’attend son salut que de son innocence Et l’autre csl respectable alors qu’il vous offense.

Ne punissez que moi, qui trahis à la fois Et l’époux que j’admire et le sang de mes rois.» 760

Gengis menace de mort Zamti, qui reste impassible. Idamé se désespère et Gengis lui laisse voir qu’il regarde son mari comme un rival autant que comme un rebelle.

- Zamti a fait au tyran cette belle réponse :

(( Le crime est d’obéir à des ordres injustes.

La souveraine vpix de mes maîtres augustes 770

Du sein de leurs tombeaux parle plus haut que toi.

Tu fus notre vainqueur, et tu n’es pas mon roi ;

Si j’étais ton sujet, je te serais fidèle.

Arrache-moi la vie et respecte mon zèle :

Je t’ai livré mon fils, j’ai pu te l’immoler ; 775

Penses-tu que pour moi je puisse encor trembler? »

Cependant Gengis, troublé par la douleur et par les vertus d’Idamé, hésite et sent renaître l’empire qu’elle avait autrefois sur lui. Il n’ose se venger.

Acte iv. — Surpris de l’intrépidité de Zamti, il admire les vertus de ceux qu’il a vaincus. Il se trouve au-dessous d’eux :

« Non, je ne reviens point encor de ma surprise :

Quels sont donc ces humains que mon bonheur maîtrise ? Quels sont ces sentiments qu’au fond de nos climats Nous ignorions encore et ne soupçonnions pas?

A son roi qui n’est plus, immolant la nature, 935

L’un voit périr son fils sans crainte et sans murmure ; L’autre pour son époux est prête à s’immoler :

Rien ne peut les fléchir, rien ne les fait trembler.

Que dis-je ? Si j’arrête une vue atténlive

Sur cette nation désolée et captive, 940

Malgré moi je l’admire en lui donnant des fers :

Je vois que scs travaux ont instruit l’univers ;

Je vois un peuple antique, industrieux, immense.

Ses rois sur la sagesse ont fondé leur puissance,

Page 1