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L ORPHELIN DE L\ CHINE

triomphant d’une nature barbare comme celle de Gengis Khan, la beauté du rôle d’Idamé assurèrent à l'Orphelin de la Chine un succès considérable. La pièce jouée pour la première fois le 20 « auguste » 1755, eut seize représentations de suite. Mlle Clairon et Lekain y réalisèrent un grand progrès dans la transformation du costume et de la diction.

Ap rès VOrphetin de la Chine, Voltaire voulut persuader à ses amis et peut-être se persuader à lui-même qu’il ne ferait plus de tragédie. « Le théâtre est épuisé, écrivait-il à d’Argental 1 2 3 4, et moi aussi. » Mais il n’était pas sincère : le démon de la scène le tenait toujours et il avait déjà commencé une pièce nouvelle. Ce devait être Tancrède . Un événement, d’ailleurs, allait stimuler son ardeur et échauffer « sa vieille cervelle », la suppression des banquettes qui encombraient là scène.

On sait de quoi il s’agit. « La scène delà Comédie Française était occupée de chaque côté pour un bon tiers 2 par quatrq rangées de banquettes un peu en amphithéâtre jusqu’à la hauteur des loges, que remplissaient pendant les représentations grands seigneurs, petits maîtres ou financiers3. On se demande comment nos pères ont pu supporter que la scène fût ainsi possédée par les seigneurs qui entrant, sortant, causant, riant, se moquant ou applaudissant à leur fantaisie^ gênaient les acteurs, troublaient la représentation 4 et parfois même l’empêchaient de se poursuivre. »

En vain des ordonnances royales avaient paru dès la fin du dix-septième siècle, défendant à toute personne de commettre le moindre désordre à la Comédie. En vain avait-ôn enfermé les spectateurs de la scène dans deux balustrades qu’ils ne devaient point franchir. Les désordres ne firent qu’augmenter. Barbier nous apprend 5 que dans les jours de grandes représentations, on ajoutait, le long des balustrades, une rangée de banquettes. « Outre cela, écrit-il, il y avait encore plus de cinquante personnes debout et sans places, au fond du théâtre, qui formaient un cercle... Pour entrer un acteur sur la scène, il fallait faire faire place au fond du théâtre sur son passage... » A la première du Childéric de Morand (19 décembre 1736), facteur chargé de porter la lettre ne pouvant fendre la foule des seigneurs, un plaisant du parterre cria : « Place au facteur !»

(1) 26 février 1759.

(2) Henri Lion, les Tragédies de Voltaire , p. 243. Les citations suivantes sont empruntées au même ouvrage.

(3) Cet usage était né probablement en 1636, avec le grand succès du Çid.

(4) Ils ne se gênaient guère. Un soir, le marquis de Livry amena sur la scène un chien danois, dont il exhibait les talents sans prendre garde à la comédie.

(5) Journal, avril 1759.

VOLTAIRE

' Voltaire qai, dès le début de sa carrière, s’était élevé contre cet usage *, avait eu à en souffrir particulièrement à la représentation de Sémiramis ( 1748). L’ombre de Ninus ne pouvait se frayer un passage à travers les petits maîtres. La sentinelle qui était en faction sur le théâtre, dut crier : « Place à l’ombre ! »

« On a voulu donner dans Sémiramis, écrivait-il, un spectacle encore plus pathétique que dans Mérope. On y a déployé tout l’appareil de l’ancien théâtre grec... Un des grands obstacles qui s’opposent sur notre théâtre à toute action grande et pathétique, est la foule des spectateurs confondue sur la "scène avec les acteurs : cette indécence se fit sentir particulièrement à la première représentation de Sémiramis 1 2. »

Memes doléances deux ans plus tard à l’occasion ù'Obeste. Voltaire, qui écrivait en janvier à d’Argental qu’il n’y avait pas de vraie tragédie cVOreste sans les cris de Clytemnestre, reconnaissait en même temps que cette «viande » grecque était peutêtre trop dure pour les estomacs des petits maîtres et il fut forcé de modifier son avant-dernière scène. « Les cris de Clytemnestre, qui faisaient frémir les Athéniens, auraient pu, sur un théâtre mal construit et confusément rempli de jeunes gens, faire rire des Français. »

Ainsi les efforts . mêmes que Voltaire multipliait pour donner à l’action plus de mouvement, et à la mise en scène plus d’ampleur, se retournaient contre lui, grâce à ce stupide usage. D’autre part, cette pratique rapportant une somme assez importante aux comédiens, il ne suffisait pas de protester contre les banquettes, pour les voir supprimer; il fallait pouvoir dédommager les intéressés. L’offre fut faite en 1759 par M. de Lauraguais, « seigneur aimable, protecteur des lettres et des sciences, auxquelles il ne laissait pas de s’adonner, émule lui-même de Voltaire dans l'art dramatique 3. »11 lui en coiita soixante mille francs, mais pour soixante mille francs il eut la gloire de « rendre à la scène française la liberté et l’honneur 4 ».

« On ne voit plus, dit Collé, César prêt à dépoudrer un fat assis sur le premier rang du théâtre et Mithridate expirer au milieu de tous gens de notre connaissance ; l’ombre de Ninus heurter et coudoyer un fermier général et Camille tomber morte dans la coulisse sur Marivaux el Sainte-Foix... Cette nouvelle forme de théâtre ouvre aux tragiques une nouvelle carrière pour jeter du spectacle, de la pompe et plus d’action dans le poème 5. »

Voltaire applaudit plus que personne à cette réforme. « Mon

(1) V. plus haut, p. 85, dans le discours en tête du Brutus .

(2) Dissertation en tête de Sémiramis, 1748.

(3) Henri Lion, op. cit., p. 248.

(4) Voltaire, Lettre à d' Argentai, 19 mai 1759.

(5) Collé, Journal , n, 172 (avril 1759).

TA NC K K Ofi)

Dieu, écrit-il à Mme d’Argental *, que je fus aise quand j’appris que le théâtre était purgé des blancs-poudrés coiffés au rhinocéros * et à l’oiseau royal ! » 11 ne se contenta pas de remercier M. de Lauraguais « auquel il dédiait cette année meme sa comédie de U Ecossaise, s’étendant avec complaisance dans sa Préface sur ce que les lettres et le théâtre devraient à son goût et à sa générosité 1 2 3 ». Il fit mieux et profita de la réforme pour faire jouer Tancrède sur la scène délivrée.

TANGRÈDE

Le sujet était tiré d’un mystère français du moyen âge, qu'Arioste avait transporté dans son récit des aventures d’Ariodant et de Genèvre 4. Au commencement du dix-huitième siècle, Mme de Fontaine avait repris le même sujet dans son roman de la Comtesse de Savoie , ouvrage qui eut du succès dans sa nouveauté en 1722 et que Voltaire lui-même avait loué dans un éloge en vers5. Il est probable que c’est surtout à Mme de Fontaine que Voltaire dut l’idée de son Tancrède. Le nom même du héros est emprunté à cet ouvrage.

La pièce, d’ailleurs, constitue une innovation. « Tancrède ne ressemble à rien, » écrivait l’auteur à ses amis. 11 leur annonce des « drapeaux portés en triomphe », des « armes suspendues à des colonnes », des » processions de guerriers ». On y verra « une pauvre fille excessivement tendre et résolue et encore plus malheureuse, le plus grand des hommes et le plus infortuné, un père au désespoir »... « Le cinquième acte commence par un Te Deum et finit par un De Profundis . . . Il n’y eut jamais sur aucun théâtre aucun personnage dans le goût de ceux que j’introduis, et cependant ils existent dans l’histoire et les mœurs sont peintes avec vérité. » Enfin, il faut ajouter à cela une mesure de vers « aussi neuve que le sujet 6» et cette non moins curieuse singularité qu’il n’y a dans cette « petite drôlerie » ni rois, ni reines, ni princes, ni princesses, etc. »... Point de belles tirades ou de vers ronflants, ou de sentences, ou d’esprit, c’est-à-dire « des attrape-parterres », mais un « style médiocre », une « marche simple ». « S’il y a de l'intérêt, tout est sauvé7. »

Acte premier. — L’action se passe au onzième siècle. La ville de Syracuse a réussi à secouer le joug des Sarrasins qui avaient conquis la Sicile depuis deux cents ans. Les chevaliers qui défendent la ville sont décidés à maintenir leur indépendance, non seulement vis-à-vis des Musulmans qui tiennent encore une grande partie de l’île, et des

(1) 18 juin 1759.

(2) Rhinocéros , V. Lex.

(3) Henri Lion, p. 249.

(4) Orlando furioso , Ganto V.

(5) Anecdotes dramatiques, n, 199.

(6) Les vers croisés, ce qui n'était pas entièrement une nouveauté, puisque Corneille, dans Agésilas, avait donné non seulement des vers croisés, mais des vers inégaux.

(7) 28 mai 1759.

VOLTAIRE

Grecs de Byzance qui sont maîtres de Messine, mais aussi contre les descendants de ces chevaliers français, ' qui sont venus dans « l’Apouille » ou dans la Sicile se tailler un empire avec leur épée. Tancrède est un descendant de l'un d’eux et, à ce titre, il a été banni dès l’enfance.

Dans l’assemblée des chevaliers qui ouvre la pièce, il est encore décidé que ses biens seront confisqués et constitueront la dot d'Aménaïde, fille d’Argire, qui devra épouser Orbassan.

Mais Aménaïde a été élevée par sa mère à la cour de Byzance, où elle a connu Tancrède exilé. Elle l’aime, et se révolte à la pensée qu’on veut l’arracher à celui qui lui a été promis pour époux et dépouiller celui-ci au profit de son rival.

Pour hâter le retour à Syracuse de Tancrède, qui vient d’arriver à Messine, elle lui envoie un billet, par les mains d’un esclave qui, grâce à des accointances avec les Maures, fera passer le message à. travers les lignes de l’ennemi.

Acte ii. — Mais l’esclave est arrêté au moment où il allait parvenir au camp des Sarrasins et les termes du billet surpris £ont interprétés comme s’adressant à Solamir, roi des Maures, d autant plus que ce prince a prétendu jadis à la main d'Aménaïde. La jeune fille est accusée de trahison, condamnée, et va être menée au supplice.

Acte iii. — Sur ces entrefaites, Tancrède arrive à Syracuse; il apprend de la bouche même d’Argire désespéré qu’Aménaïde s’est déshonorée en nouant une intrigue criminelle avec le roi des Maures, et qu’elle va périr faute de trouver un défenseur parmi tous les chevaliers de Syracuse. Aménaïde, traînée au supplice, au milieu d’une foule hostile, aperçoit Tancrède, le reconnaît et s’évanouit. Le chevalier, à cette vue, croit la jeune fille coupable, cependant il prend la résolution héroïque de combattre pour elle; il défie Orbassan et le tue.

Acte IV. — Vainqueur, il repousse froidement Aménaïde qu il vient de sauver et qui s’était jetée à sesgenoux avec effusion. Il se détourne d’elle pour aller combattre les Sarrasins qui attaquent Syracuse.

Aménaïde, désespérée par cet outrage veut combattre elle aussi, sauver peut-être Tancrède et le punir en mourant pour lui.

Le cinquième acte débute par le Te Deum 1 dont parlait Voltaire à d’Argental. Les Sarrasins sont vaincus, les chevaliers rentrent l’épée

(1) Voici ce Te Deum de Voltaire :

« Allez, et préparez les chants de la Victoire,

Peuple, au Dieu des combats prodiguez votre encens ;

C’est lui qui nous fait vaincre, à lui seul est la gloire.

S’il ne conduit nos coups, nos bras sont impuissants. 1355

Il a brisé les traits, il a rompu les pièges

Dont nous environnaient les brigands sacrilèges,

De cent peuples vaincus dominateurs cruels.

Sur leurs corps tout sanglants érigez vos trophées;

Et, foulant à vos pieds leurs fureurs étouffées, 1360

Des trésors du Croissant ornez nos saints autels.

Que l’Espagne opprimée, et l’Italie en cendre,

L’Égypte terrassée, et la Syrie aux fers

Apprennent aujourd'hui comme on peut se défendre-

Contre ces fiers tyrans, l’effroi de l'univers. » 1365

T V NC R E D K

à la main et les soldats apportent les drapeaux pris à l’ennemi pour en orner les autels. Cependant Tancrède a disparu. Au moment oùtout le monde le cherche pour l’acclamer, on apprend qu’il s’est dérobé à son triomphe et que, comme un désespéré, il s’est jeté au milieu des ennemis pour y trouver la mort. Enfin on le ramèae, couvert de blessures et mourant. L’innocence d’Aménaïde est publiquement reconnue et Tancrède détrompé; mais la malheureuse jeune fille ne peut approcher du héros que pour le voir expirer. Dans son désespoir, elle maudit son père et sa patrie et tombe à côté du cadavre de Tancrède '.

« Une action vive, pressée, presque violente, présentant aux yeux tout ce que peut comporter la scène* voilà Tancrède Où trouver plus de mouvement, plus de « fracas », plus d’action et plus de spectacle ? Cependant l’intrigue si ingénieuse est artificielle. » C’est encore « la fatale méprise » de Zaïre, faisait remarquer La Harpe, mais il ne songeait qu’à en kmerTauteur. Celui-ci, avec juste raison, reconnaissait lui-même la fragilité du ressort et le peu de vraisemblance de sa fable. Il se consolait de ne pouvoir faire « aller très juste » ces cordes et poulies qui font mouvoir la machine « en espérant intéresser, déchirer le cœur et faire couler les larmes 1 2 3 ». Aussi écrivaitil quelques jours avant la première représentation Mlle Clairon pleure et fait pleurer. Que demandez-vous de plus ? Il se trouvera quelques raisonneurs qui, après avoir pleuré, diront à souper que le courrier qui pjortait la lettre d’Aménaïde au camp des Maures devait avoir parlé avant de mourir 4 5 6 » ; qu’il n’y avait peut-être pas assez déraisons pour condamner Aménaïde ; que Tancrède la croit trop facilement coupable. Et Voltaire de réfuter (faiblement, d’ailleurs) ces critiques. L’important pour lui est que la pièce fasse pleurer.

Le succès fut en effet très vif comme l’attestent tous les contemporains. L’un d’eux, Favart, écrivait encore l’année suivante, à la reprise : « On ne se lasse point de voir Tancrède ; on ne cesse point d’applaudir à ce dernier ouvrage de M. de Voltaire, où l’on découvre tous les jours do nouvelles beautés; on ne cesse point d’admirer les talents de l’immortelle Clairon, l’honneur de notre scène G. »

Voltaire eut cependant à défendre ses vers et sa tragédie contre les comédiens. Il accusait Lekain d’avoir «saboulé » le troisième acte. Il écrivit à Lekain et à Mlle Clairon pour empêcher qu’on tendit de noir le théâtre et qu’on y mît un échafaud. Il trouvait que Mlle Clairon « coupait bras et jambes aux pièces nouvelles pour les faire aller plus vite, et il ajoutait tristement que les tragédies consisteraient bientôt en mines et postures ».

Diderot, tout en repoussant l’échafaud, plaide en faveur de la pantomime. A propos du troisième acte, qu’il met au-dessus de tout, disant qu’il n’y a rien à lui comparer chez Corneille ou Racine,

(1) C’est là un De Profundis très dramatique, mais fort peu liturgique.

(2) M. H. Lion.

(3) A Mme d’Argental, 18 juin 1759.

(4) A d’Argental (V. Henri Lion, op. cit ., p. 265).

(5) La pièce fut représentée pour la première fois, le 3 septembre

(6) 24 avril 1761.

"VOLT A I RE

il écrit à Voltaire : « Ah! mon cher maître, si vous voyiez la Clairon traversant la scène, à demi renversée sur les bourreaux qui l’environnent, ses genoux se dérobant sous elle, les yeux fermés, les bras tombants, comme morte; si vous entendiez les cris quelle pousse en apercevant Tancrède, vous resteriez plus convaincu que jamais que le silence et la pantomime ont quelquefois un pathétique que toutes les ressources de l’art oratoire n’atteignent pas *. »

On trouve dans Tancrède beaucoup de ces vers heureux, frappés en médaille et enfermant dans une brève sentence les aspirations philosophiques d’un siècle.

Ce sont d’abord des vers sur la patrie :

« A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère ! » 111, 1 « D'un combat singulier la gloire est périssable;

Mais servir la patrie est l’honneur véritable » 111, 6,

Ou ceux-ci sur l’égalité :

« Je ne suis qu'un soldat, un simple citoyen...

— Je le suis comme vous; les citoyens sont frères» III, 1.

« On doit tout quelquefois aux derniers des humains» II, 1.

Les contemporains remarquèrent surtout certain passage où l’auteur, en faisant parler Tancrède, a certainement songé à sa propre destinée :

« Ecoute, je connais l’envie et l’imposture :

Et quel cœur généreux échappe à leur injure ?

Proscrit dès mon berceau, nourri dans le malheur,

Moi toujours éprouvé, moi qui suis mon ouvrage,

Qui d’états en états ai porté mon courage,

Qui partout de l’envie ai senti la fureur,

Depuis que je suis né, j’ai vu la calomnie Exhaler le venin de sa bouche impunie » Ilï, 1...

Tous devaient tressaillir à ce vers :

« Ün grand homme opprimé doit nous faire rotigir » V, 1.

Enfin on trouve çà et là, notamment dans le rôle d’Aménaïde, contre les abus de la justice humaine, à la fois si ignorante et si cruelle, des accents de révolte qui semblent préluder aux protestations que Voltaire devait bientôt faire entendre contre certaines condamnations.

«. O juges malheureux, qui dans nos faibles mains Tenons aveuglément le glaive et la balance,

Combien nos jugements sont injustes et vains,

Et combien nous égare une fausse prudence ! » IV, 6.

— « Quoi ! ces affreuses lois, dont le poids vous opprime Auront pris dans vos bras votre sang pour victime, etc.

... L’injustice à la fin produit l’indépendance » (Ibidem)

(1) 28 novembre 1760.

Eu-tcte lire de Y Ode sur les conquêtes du roi , 1744.

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