‹ Œuvres choisiesChapitre 143 sur 228 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Essai sur les Mœurs et l’Esprit des Nations.

L’ouvrage que nous appelons l’Essai sur les Mœurs et qui s’appelait d’abord Abrégé de l Histoire universelle , ne reçut pas du premier coup sa forme définitive. Voltaire l’avait commencé pour Mme du Châtelet, qui avait peu de goût pour l’histoire et qui né pouvait en supporter l’étude que sous une forme nouvelle et philosophique. Aussi bien la première destination de l’ouvrage n’empêchait pastjjuteur d’en adresser des copies à®Frédérîc, à l’Électeur palatin, à la duchesse de Gotha, comme aussi à des amis de Paris. La diffusion de ces copies prêtait à une publication éventuelle. 11 suffisait d’une indiscrétion.

Voltaire venait à peine de s’échapper de Berlin et il ne pouvait rentrer à Paris, quand il apprit que son manuscrit avait paru en deux volumes sous le titre d’ Abrégé de l'Histoire universelle, chez l’éditeur Néaulme, à La Haye et à Berlin. Comment l’indiscrétion s’était-elle faite ? De manière assez piquante, à vrai dire. On racontait que neuf ans auparavant, en 17i5, le roi de Prusse avait perdu une partie de ses bagages à la bataille de Sorr et qu’une cassette contenant le manuscrit de Voltaire était tombée entre les mains du prince Charles de Lorraine. Un domestique de ce prince aurait vendu pour cimftiante louis le manuscrit à l'éditeur. Mais Frédéric était-il si innocent de cette publication? « On m’assure, écrivait Voltaire à Richelieu, que le prince Charles rendit au roi de Prusse sa cassette prise à la bataille de Sorr, dans laquelle^Sa Majesté prussienne prétend qu’il avait mis mon manuscrit. Je sais qu’on lui rendit jusqu’à son chien. Il me demanda depuis un nouvel exemplaire; je lui en donnai un plus correct et plus ample. Il a gardé celui-là; son libraire Jean Néaulme a imprimé l’autre. » (30 septembre 1753:)

La publication se produisait à un moment très inopportun pour l’auteur. On n’allait pas manquer de lui reprocher la hardiesse ou l’irrévérence de tel et tel de ses jugements Aussi, suivant l’usage,

VOLT A I il L

protesla-t-iV énergiquement contre « l'informe rapsodie » qu’on venait d’imprimer sous son nom. « Presque chaque page est pleine de fautes absurdes, — écrivait-il à Néaulme..., il semble que vous ayez voulu me rendre ridicule et me perdFe... » (28 décembre 1753.)

11 fit venir de Paris un manuscrit daté de 1740 et, devant deux notaires mandés exprès, il le confronta avec le texte de la malencontreuse édition pour faire constater dûment les différences, dans un procès-verbal daté du 22 février 1754.

11 écrivit de tous côtés, en particulier à Mme de Pompadour, pour désavouer l’œuvre qu’on lui attribuait; il s’adressa même à l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, par l’intermédiaire de M. de Malesherbes. Il envoya des notes aux journaux littéraires.

De plus, il fit imprimer à Leipzick un troisième volume, intitulé Essai sur l'Histoire universelle , tome troisième avec dédicace à l’Electeur palatin et préface explicative. Cette publication faisait prévoir une nouvelle édition, plus correcte et plus authentique.

C’est en 1756, à Genève, que.parut cette édition, en sept volumes, y compris le Siècle de Louis XIV , source titre : Essai sur l'Histoire générale et sur les Mœurs et l'Esprit des nations, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours , titre un peu long évidemment, qui devait être abrégé plus tard. Voltaire ne cessa, dans les années qui suivirent, de revoir et de remanier son œuvre. C’est dans l’édition in-4° de 1759 que l’œuvre porte le titre définitif d 'Essai sur les Mœurs et l'Esprit des nations. L’année même de sa mort, Voltaire ajoutait encore quelques mots à deux chapitres et une note à un autre. Ces additions ne constituaient pas toujours des améliorations, c’étaient quelquefois des corrections, souvent aussi des traits malicieux, décochés soit .contre les doctrines, les institutions, les personnalités > qu’il trouvait sur sa route, soit contre ses critiques; aussi Villemain a-t-il pu dire de l 'Essai que s*n auteur l’avait « retouché, étendu, enhardi, gâté pendant vingt années 1».

L’Essai est un ouvrage très nouveau, très moderne et très fécond. Son originalité consistait essentiellement en un effort vigoureux pour transporter la philosophie dans l’histoire et renouveler l’une par l’autre. C’est dire à la fois l’intérêt et le caractère délicat, tendancieux de la tentative. Il y avait, avant Vollaire, des Histoires universelles de tout format et de tout style, en latin et en français. Il n’y en avait qu’une de mérite supérieur, celle de Bossuet, mais elle s’arrêtait à Charlemagne et surtout elle était conçue dans un esprit essentiellement catholique. Voltaire a continué l’œuvre de Bossuet dans un esprit exactement opposé au sien.

Trois idées, comme le fait remarquer M. L«nson2, dominent l'Essai : c’est d’abord de faire l’histoire des peuples et non ceWe des rois; c’est ensuite d’ajouter à l’histoire militaire et à l’histoire diplomatique, non seulement celle du gouvernement intérieur, mais celle du commerce, de l’agriculture, de l’industrie, surtout celle des arts, des lettres, des idées; de présenter, en un mot, un tableau complet de la civilisation et de peindre « les mœurs et l’esprit des nations »; c’est enfin de ne pas s’attacher à l’Europe seule, mais de faire entrer dans son étude l’Orient et l’Amérique, toute l’humanité.

(1) Littérature au XVllL siècle , II, p. 38;

(2) Voltaire , dans la collée tiofy des Grands écrivains français , p. 125.

ESSAI S U 11 LES MGE U 11 S

Ce plan si vaste exigeait un travail formidable, des connaissances infinies. On est déconcerté de tout ce que Voltaire a lu, compulsé, « extrait»^ pour remplir son programme de géant. Les erreurs, sans doute, étaient inévitables. Le P. Nonnotte en a rempli deux volumes, mais ses rectifications sont quelquefois elles-mêmes sujettes à contestation.

Ce qui est surtout fâcheux, c’est le parti pris que Voltaire apporte dans l’histoire. Sa haine du christianisme, ses préventions contre l’Église l’ont empêché de reconnaître ce que le monde doit à ces grandes forces de relèvement moral et social. Préoccupé de certains abus qui existaient de son temps, il n’a pas vu les services rendus dans le passé. « La religion chrétienne, dit Villemain, lui semble le symbole et la cause de cette barbarie, que seule elle adoucit et qu’elle doit détruire l * 3. »

D’autre part, « il s’est fait, dit M Lanson -, une image flattée des Musulmans, des Chinois, des Indous, de toutes les civilisations qui n étaient pas chrétiennes ».

La philosophie, qui aurait dû communiquer à l’ouvrage un caractère de sérénité, troubla le jugement de l’auteur en le passionnant. Plus celui-ci est désireux de voir s’établir le règne des lumières et de l’humanité, plus il est prévenu contre les siècles qui en sont éloignés. Il les passe en revue avec un perpétuel haussement d’épaules. L’histoire du genre humain n’est plus que la collection des sottises de l’espèce humaine. C’est ainsi qu’ « un livre qui eût pu être un modèle demeure pour le fond, dans la forme, une œuvre de combat 3. »

L’Essai ne renferme pas moins de 197 chapitres; nous croyons devoir ici résumer 4 la* table des matières pour faire connaître le plan de l’ouvrage et pour permettre SfTî lecteur de replacer dans l’ensemble les extraits que nous donnons.

Essai sur les Moeurs et l’Esprit des nations.

Introduction.

^vant-propos.

Cii. 1 et 2. — De la Chine, de son antiquité, de ses lois, de ses usages, de sa religion.

Cu. 3 et 4. — D^es Indes, des Brachmanes, du Veidam.

Ch. 5. — De la Perse et de l’ancienne religion de Zoroastre.

Ch. 6 et 7. — De l’Arabie et de Mahomet. De l’Alcoran et de la Loi musulmane.

Ch. 8-14. — De l’Italie et de l’Église avant^Charlemagne. Comment le Christianisme s’est établi. Causes de la chute de l’Empire

(1) Ouvrage cité, II, p. 41.

(“2) Voilai') e, p. 130.

(3) M. Émile Bourgeois, Littérature française de Petit de Julleville. t. VI, p. 540.

(i) Nous abrégeons considérablement les indications de la table des matières. Nous nous permettons de réunir les chapitres par groupes et de désigner par des lettres italiques ceux que nous citons.

VOLTAIRE

romain. Origine de la puissance des papes. État de lÉglise en Orient avant Charlemagne.

Ch. 15-24. — De Charlemagne et de sa politique. Mœurs, gouvernement et usages. État de l’Europe après la mort de Louis le Débonnaire.

Cn. 25-33. — Des Normands vers le neuvième siècle. De l’Angleterre vers le neuvième siècle. De l’Espagne et des Musulmans maures aux huitième et neuvième siècles. L'Italie attaquée par eux. De l'Empire de Constantinople aux huitième et neuvième siècles. De l’Italie, des papes et de l'Eglise aux huitième et neuvième siècles. De Photius et du Schisme. Etat de LEmpire dOccident à la fin du neuvième siècle. Des fiefs et de l’Empire.

Cn. 34-39. — D'Othon le Grand au dixième siècle. De la papauté au dixième siècle. Rapports entre les Empereurs et Rome. De là France vers le temps de Hugues Capet, puis aux dixième et onzième siècles. * 9

Ch. 40-44. — Conquêtes de Naples et de la Sicile par des gentilshommes normands. Conquête de l’Anglelerre par Guillaume de Normandie. De l’état de l’Europe aux dixième et onzième siècles. De l’Espagne et des Mahométans de ce royaume jusqu’au .douzième siècle.

Ch. 45-49. — De la religion aux dixième et onzième siècles. Les empereurs et les papes. Henri IV et Grégoire Vil. Frédéric Barberousse. Le pape Alexandre III, vainqueur de l’empereur par la politique et bienfaiteur du genre humain.

Ch. 50-52. — De l’état de la France et de l’Angleterre pendant le douzième siècle. Othon IV et Philippe-Auguste. Bataille de Bouvines. De l’Angleterre et de la France. Puissance de la Cour de Rome. Frédéric II et les papes.

Ch. 53-62. — Des Croisades. Le chapitre 58 est consacré à saint Louis. Ch. 63-66. — Etat de l’Europe au treizième siècle. De l’Espagne aux douzième et treizième siècles. Philippe le Bel et Boniface VIII, les Templiers.

Ch. 67-74. — L’Europe au quatorzième siècle. La Suisse et sa révolution. Etat de l’Empire, de l’Italie, de la papauté. Grand schisme d’Occident. Concile de Constance. Jean Huss.

Cn. 75-80. — La France et l’Angleterre aux quatorzième et quinzième siècles. La guerre de Cent ans.

Cn. 81-86. — Mœurs, usages , commerce, sciences et beaux-arts aux treizième et quatorzième siècles. Affranchissements, privilèges des villes, états généraux. Tailles et monnaies. Du parlement de Paris jusqu’à Charles VIL Du concile de Bâle.

Ch. 87-93. — Décadence de l’Empire grec. De Tamerlan. Histoire des Turcs et des Grecs jusqu’à la prise de Constantinople. Scanderberg. Prise de Constantinople. Mahomet IL La Grèce sous le joug des Turcs.

Ch. 94-100. — Du roi de France Louis XI. De la Bourgogne et des Suisses au quinzième siècle. Du gouvernement féodal après Louis XI. De la chevalerie, de la noblesse, des tournois, des duels.

Ch. 101-114. — État de l’Europe à la fin du quinzième siècle. De l’Allemagne et principalement de l’Espagne. De l’état des Juifs en Europe. De ceux qu’on appelait Bohèmes ou Égyptiens. De l’Italie. De la conquête de Naples par Charles VIII. De Zizim, du pape Alexandre VI, de Savonarole, de Pic de la Mirandole. Malheurs de

ESSAI SUR LES MOEURS

Louis XII. De la ligue de Cambrai, de Ferdinand le Catholique et de Henri VIII, roi d’Angleterre.

Ch. 115-117. — Malheurs de l’Angleterre après l’invasion delà France.

Ch. 118-121, — Idée générale du seizième siècle. Etat de l'Europe du temps de Charles-Quint. De la Moscovie. De l’Allemagne. Usages dés quinzième et seizième siècles et de l'état des beaux-arts.

Ch. 122-126: — Rivalité de François 1er et de Charles-Quint.

Cii. 127-140. — De la Réforme. Luther, Calvin. Evénements religieux dans les différents Etats. Des ordres religieux, de l’Inquisition

Ch. 141-154. — Découvertes des Portugais. Du Japon, de l’Inde, de l’Ethiopie. De Colambo et de l’Amérique. De la conquête du Pérou. Du Brésil. Des possessions des Français en Amérique, des flibustiers. Du Paraguay.

Ch. 155-162. — Etat de l’Asie au temps des découvertes des Portugais. Des Tartares, du Mogol, de la Perse, de l’Empire ottoman au seizième siècle. Bataille de Lépante. Des côtes d’Afrique. Du royaume de Fez et de Maroc.

Ch. 163-166. — De Philippe II, roi d’Espagne. Fondation de la république dés Provinces-Unies. De la flotte invincible. Du pouvoir de Philippe II en France.

Ch. 167-169. — Des Anglais sous Édouard VI; Marie et Élisabeth.

Ch. 170-174. — De la France sous François IL Minorité de Charles IX. Concile de Trente. La France sous Henri 111. La Ligue. Henri IV.

Ch. 175-176. — De la France sous Louis XIII. Du ministère du cardinal de Richelieu.

Ch. 177-178. — De l'Espagne et de l’Allemagne au commencement du dix-septième siècle^

Ch. 179-182. — De l’Angleterre, Charles Ier. Cromwell, Charles II.

Ch. 183-186. — De l’Italie, et principalement de Rome, à la fin du seizième siècle. De Sixte-Quint et de ses successeurs. L’Italie au dix-septième siècle.

Ch. 187-190. — De la Hollande au dix-septième siècle. Danemark, Suède, Pologne, Russie.

Ch. 191-192. — Progrès de l’empire des Turcs. Siège de Candie, siège de Vienne.

Ch. 193-196. — De la Perse, du Mogol, de la Chine et du Japon au dix-septième siècle.

Ch. 197. — Résumé de toute cette histoire jusqu’au temps où commence le beau siècle de Louis XIV.

Avant-propos.

Qui contient le plan de cet ouvrage, avec le précis de ce qu’étaient originairement les nations occidentales, et les raisons pour lesquelles on commence cet essai par l’Orient.

Vous voulez enfin surmonter le dégoût que vous cause l’histoire moderne1, depuis la décadence de l’empire ro-

(1) Cet ouvrage fut composé en 1740 pour Mme du Châtelet, amie de l’auteur. Aucune des compilations universelles, qu’on a vues depuis, n’existait alors (Note de Voltaire),

main, et prendre une idée générale des nations qui habitent et qui désolent la terre. Vous ne cherchez dans celle immensité que ce qui mérite d’ètre connu de vous; l’esprit, les mœurs, les usages des nations principales, appuyés des faits qu’il n’est pas permis d’ignorer. Le but de ce travail n’est pas de savoir en quelle année un prince^ indigne d’ètre connu succéda à un prince barbare chez une nation grossière. Si l’on pouvait avoir le malheur de mettre dans sa tête la suite chronologique de toutes~les dynasties, on ne saurait que des mots. Autant il faut connaître les grandes actions des souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux, autant on peut ignorer le vulgaire des rois, qui ne pourrait que charger la mémoire. A quoi vous serviraient les détails de tant de petits intérêts qui ne subsistent plus aujourd’hui, de tant de familles éteintes qui se sont disputé des provinces englouties ensuite dans de grands royaumes? Presque chaque ville a aujourd’hui son histoire vraie ou fausse, plus ample, plus détaillée que celle d’Alexandre. Les seules annales d’un ordre monastique contiennent plus de volumes que celles de l’empire romain.

Dans tous ces recueils immenses qu’on ne peut embrasser, il faut se borner et choisir. C’est un vaste magasin où vous prendrez ce qui est à votre usage.

L’illustre Bossuet, qui, dans son Discours sur une partie de l’histoire universelle, en a saisi le véritable esprit, au moins dans ce qu’il dit de l’empire romain, s’est arrêté à Charlemagne. C’est en commençant à cette époque que votre dessein est de vous faire un tableau du monde; mais il faudra remonter souvent à des temps antérieurs. Cet éloquent écrivain, en disant un mot des Arabes, qui fondèrent un si puissant empire et une religion si florissante, n’en parle que comme d’un déluge de barbares. 11 paraît avoir écrit uniquement pour insinuer que tout a été fait dans le monde pour la nation juive; que si Dieu donna l’empire de l’Asie aux Babyloniens, ce fut pour punir les Juifs; si Dieu fit régner Cyrus, ce fut pour lés venger; si Dieu envoya les Romains, ce fut encore pour châtier les

ESSAI SUR LES MOEURS

Juifs. Cela peut être ; mais les grandeurs de Cyru's et des Romains ont encore d’autres causes; et Bossuet même ne les a pas omises en parlant de l’esprit des nations1.

Il eût été à souhaiter qu'il n’eût pas oublié entièrement les anciens peuples de l’Orient, comme les Indiens et les Chinois, qui ont été si considérables avant que les autres nations fussent formées.

Nourris des productions de leurs terres, vêtus de leurs étoffes, amusés par les jeux qu’ils ont inventés, instruits même par leurs anciennes fables morales, pourquoi négligerions-nous de connaître l’esprit de ces nations, chez qui les commerçants de notre Europe ont voyagé dès qu’ils ont pu trouver un chemin jusqu’à elles 2 ?... *

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