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Chapitre XXV. — Des Normands vers le neuvième siècle

Tout étant divisé3, tout était malheureux et faible. Cette confusion ouvrit un passage aux peuples de la Scandinavie et aux habitants des bords de la mer Baltique. Ces sauvages trop nombreux, n’ayant à cultiver que des terres ingrates, manquant de manufactures, et privés de-s arts, ne cherchaient qu’à se répandre loin de leur patrie. Le brigandage et la piraterie leur étaient nécessaires, comme le carnage aux bêtes féroces. En Allemagne on les appelait Normands , hommes du Nord , sans distinction, comme nous disons encore en général les corsaires de Barbarie. Dès le quatrième siècle ils se mêlèrent aux Ilots des autres barbares, qui portèrent la désolation jusqu’à Rome et en

(1) Bossuet, quand il parle en philosophe chrétien et en théologien, s’attache à montrer comment Dieu a dirigé le peuple juif et comment il a substitué au judaïsme le christianisme; mais quand il parle en historien, il étudie les causes humaines des événements, ces autres causes auxquelles Voltaire fait ici allusion.

(2) Voltaire continue en insistant sur la barbarie des Gaulois, des Germains, des Espagnols, des Bretons, des Sarmates. Il annonce, en finissant, l’intention d’étudier le globe « de la même manière qu’il paraît avoir été civilisé, c’est-à-dire depuis les pays orientaux jusqu’aux nôtres ».

(3) L'historien vient de montrer dans le chapitre précédent l’émiettement de l’Empire de Ghaplemagne sous les successeurs de ce prince.

Vqltaire 21

VOLTAIRE

Afrique. On a vu que, resserrés sous Charlemagne, ils craignirent l’esclavage. Dès le temps de Louis le Débonnaire, ils commencèrent leurs courses'. Les forêts, dont ces pays étaient hérissés, leur fournissaient assez de bois pour construire leurs barques à deux voiles et à rames. Environ cent hommes tenaient dans ces bâtiments, avec leurs provisions de bière, de biscuit de mer, de fromage, et de viande fumée1. Ils côtoyaient les terres, descendaient où ils ne trouvaient point de résistance, et retournaient chez eux avec leur butin, qu’ils partageaient ensuite selon les lois du brigandage, ainsi qu’il se pratique en Barbarie. Dès l’an 843 2, ils entrèrent en France par l’embouchure de la rivière de Seine, et mirent la ville de Rouen au pillage. Une autre flotte entra par la Loire, et dévasta tout jusqu’en Touraine. Us emmenaient les hommes en esclavage, prenant jusqu’aux enfants pour les élever dans leur métier de pirates. Les bestiaux, les meubles, tout était emporté. Ils vendaient quelquefois sur une côte ce qu’ils avaient pillé sur une autre. Leurs premiers gains excitèrent la cupidité de leurs compatriotes indigents. Les habitants des côtes germaniques et gauloises se joignirent à eux, ainsi que tant de renégats de Provence et de Sicile ont servi sur les vaisseaux d’Alger.

En 844, ils couvrirent la mer de vaisseaux. On les vit descendre presque à la fois en Angleterre, en France, et en Espagne. Il faut que le gouvernement des Français et des Anglais fût moins bon que celui des mahométans 3 qui régnaient en Espagne; car il n’y eut nulle mesure prise par les Français ni par les Anglais pour empêcher ces irruptions; mais en Espagne les Arabes gardèrent leurs côtes et repoussèrent enfin les pirates.

En 845, les Normands pillèrent Hambourg, et pénétrè-

(L) On remarquera avec quel souci de la précision l’historien s’intéresse au détail réaliste de la vie de ces barbares.

- (2) Plus exactement dès 841.

(3) Voltaire n’est pas fâché de noter cette infériorité des phrétiens par rapport aux Musulmans. Mais n’est-il pas vraisemblable que l’Espagne, plus éloignée du point de départ des Normands, fut attaquée moins directement que les pays situés plus au nord

ESSAI SUR LES MŒURS

rent avant dans l’Allemagne . Ce n’était plus alors un ramas de corsaires sans ordre : c’était une flotte de six cents bateaux, qui portait une armée formidable. Un roi de Danemark, nommé Éric, était à leur tête. Il gagna deux batailles avant de se rembarquer. Ce roi des pirates, après être retourné chez lui avec les dépouilles allemandes, envoie en France un des chefs de corsaires, à qui les histoires donnent le nom de Régnier. Il remonte la Seine avec cent* vingt voiles. Il n’y a point d’apparence que ces cent vingt voiles portassent dix mille hommes. Cependant, avec un nombre probablement inférieur, il pille Rouen une seconde fois et vient jusqu’à Paris. Dans de pareilles invasions, quand la faiblesse du gouvernement n’a pourvu à rien, la terreur du peuple augmente le péril, et le plus grand nombre fuit devant le plus petit. Les Parisiens i, qui se défendirent dans d’autres temps avec tant de courage, abandonnèrent alors leur ville ; et les Normands n’y trouvèrent que des maisons de bois qu’ils brûlèrent. Le malheureux roi Charles le Chauve 2, retranché à Saint-Denis, avec peu de troupes, au lieu de s’opposer à ces barbares, acheta de quatorze mille marcs d’argent la retraite qu’ils daignèrent faire...

Charles le Chauve, en achetant ainsi la paix, ne faisait que donner à ces pirates de nouveaux moyens de faire la guerre et s’ôter celui de la soutenir. Les Normands se servirent de cet argent pour aller assiéger Bordeaux, qu’ils pillèrent. Pour comble d’humiliation et d’horreur, un descendant de Charlemagne, Pépin3, roi d’Aquitaine, n’ayant pu leur résister, s’unit avec eux ; et alors la France, vers l’an 858, fut entièrement ravagée. Les Normands fortifiés de tout ce qui se joignait à eux, désolèrent longtemps

(1) Les Normands attaquèrent Paris quatre fois en quarante ans (845, 856, 861, 885).

(2) Charles le Chauve, fils de Louis le Débonnaire, régna de 840 à 877. On sait qu’il fit avec ses frères, Lothaire et Louis le Germanique, le partage de l’Empire, connu sous le nom de Traité de Verdun (843). Le serment de Louis le Germanique en langue romane est le plus ancien texte de notre langue.

(3) 11 s'agit de Pépin II, petit-fils de Louis le Débonnaire.

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