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POÈME SUR LE DES VSTIVE DE LISBONNE

Dans son poème sur la Loi naturelle Voltaire, en rejetant les dogmes du christianisme, maintenait la croyance en Dieu et le culte de Dieu; mais il ne lui déplaisait pas de décocher à ce Dieu, de temps en temps, le plus souvent possible, quelque trait, à l’occasion. Toutes les fois qu’il se produisait un malheur, une catastrophe, il en profitait pour s’en faire un argument contre la Providence i.

Or, Voltaire eut une belle matière à récriminer contre l’ordre du monde quand, en 1755, se produisit ce terrible tremblement de terre, qui détruisit en grande partie la ville de Lisbonne et fit périr sous ses ruines des milliers d’habitants. Il prit donc prétexte de cette catastrophe pour écrire, non contre Dieu directement, mais contre les philosophes comme Leibnitz, qui, pour répondre aux objections contre la Providence, soutiennent que l’ordre du monde ne pouvait être meilleur et que tout est bien.

Sur le tremblement (le terre de Lisbonne.

... Philosophes trompés qui criez : « Tout est bien; » Accourez, contemplez ces ruines affreuses, 5

Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,

Ces femmes, ces enfants, l’un sur l’autre entassés,

Sous ces marbres rompus ces membres dispersés;

Cent mille infortunés que la terre dévore,

Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore, 10

Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours ! Aux cris demi formés de leurs voix expirantes,

Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, Direz-vous : « C’est l’effet des éternelles lois, 15

Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ? » Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :

« Dieu s’est vengé^leur mort est le prix de leurs crimes? »

Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants

Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? 20

Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices

Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ?

(1) Suivant un. mot célèbre de Saint-Marc Girardin « Voltaire aimait le bon Dieu comme (sous la monarchie constitutionnelle) beaucoup de gens, dans l’opposition, aimaient le roi, c’est-à-dire à la condition de lui jouer de temps en temps de mauvais tours et de critiquer à son aise son gouvernement. » Saint-Maiu; Girardjn {J. -J. Rousseau, j, p. 156).

VOLTAIRE

Tout est bien , dites-vous, et tout est nécessaire. 4°2

Quoi ! l’univers entier, sans ce gouffre infernal,

Sans engloutir Lisbonne, eut-il été plus mal ?

...Je désire humblement, sans offenser mon Maître, Que ce gouffre enflammé de soufre et de salpêtre.

Eût allumé1 ces feux dans le fond des déserts.

Je respecte mon Dieu, mais j’aime l’univers. 55

Quand l’homme ose gémir d’un fléau si terrible,

Il n'est point orgueilleux, hélas ! il est sensible.

Les tristes habitants de ces bords désolés,

Dans l’horreur des tourments, seraient-ils consolés,

Si quelqu’un leur disait : « Tombez, mourez tranquilles î 60 Pour le bonheur du monde on détruit vos asiles*;

D’autres mains vont bâtir vos palais embrasés,

D’autres peuples naîtront dans vos murs écrasés;

Le Nord va s’enrichir de vos pertes fatales;

Tous vos maux sont un bien dans les lois générales 2 ! » 65

Non, ne présentez plus à mon cœur agité

Ces immuables lois de la nécessité,

Cette chaîne des corps, des esprits et des mondes.

O rêves de savants, ô chimères profondes !

Dieu tient en main la chaîne et n’est point enchaîné; 75 Par son choix bienfaisant tout est déterminé.

Il est libre, il est juste, il n’est point implacable. Pourquoi donc souffrons-nous sous un maître équitable ? Voilà le nœud fatal qu’il fallait délier,

Guérirez-vous nos maux en osant les nier? 80

(1) Eût allumé. V. Notes gramm , p. 985, V. nij 4.

(2) Voltaire revient sur cette idée dans sa préface et, comme on l’a remarqué, sa prose, toujours vive et piquante, fait comprendre, par le contraste, ce qui manque souvent à sa poésie. « Si, lorsque Lisbonne, Méquinez, Tétuan et tant d’autres villes furent englouties avec un si grand nombre de leurs habitants au mois de novembre 1755, des philosophes avaient crié aux malheureux qui échappaient à peine des ruines : « Tout est bien; les héritiers des morts augmenteront leurs « fortunes; les maçons gagneront de l’argent à rebâtir des maisons; les « bêtes se nourriront des cadavres enterrés dans les débris : c’est l'effet « nécessaire des causes nécessaires; votre mal particulier n’est rien,

« vous contribuez au bien général : » un tel discours certainement eût été aussi cruel que le tremblement de terre a été funeste. » Et c'est aussi ce que dit l’auteur du poème sui \Je Désastre cle Lisbonne.

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